L’ALCADE
Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise ‘administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu’il rende compte.
LE COMTE
Ah! qu’il consente 4 tout, et je ne lui demande rien. FIGARO.
Que la quittance de mes cent écus : ne perdons pas la téte. BARTHOLO irrité.
Ils étaient tous contre moi; je me suis fourré la téte dans
un guépier.
BAZILE
Quel guépier? Ne pouvant avoir la femme, calculez, doc:
teur, que l’argent vous reste; ef oui, vous reste! BARTHOLO.
Eh! laissez-moj donc en repos, Bazile! Vous ne songez qu’a argent. Je me soucie bien de argent, moi! A la bonne heure, je le garde; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine ? (Il signe. )
FIGARO riant.
Ah, ah, ah, monseigneur! ils sont de la méme famille. LE NOTAIRE. ° Mais, messieurs, je n’y comprends plus rien. Est-ce qu’elles ne sont pas deux demoiselles qui portent le méme nom? Non, monsieur , ciles ne sont qu'une. ~ 23
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BARTHOLO se désolant.
Et moi qui Jeur ai enlevé l’échelle, pour que Je mariage
‘fat plus sar! Ah! je me suis perdu faute de soins. FIGARO. *
Faute de sens. Mais scyons vrais, docteur : quand la jeunesse et l'amour sont d’accord pour tromper un Vieillard, tout ce qu’il fait pour l’empécher peut bien s’appeler 4 bon droit la Précaution inutile.
FIN GU BakKBIER DE SEVILLE.
En écrivant cette préface, mon but n’est pas de rechercher oiseusement si j’ai mis au théatre une piéce bonne ou mauvaise; il n’est plus temps pour moi : mais d’examiner scrupuleusement (et je le dois toujours) si j’ai fait une ceuvre . blamable.
Personne n’étant tenu de faire une comédie qui ressemble aux autres; sije me suis écarté d’un chemin trop battu, pour des raisons qui m’ont paru solides, ira-t-on me juger, comme Yont fait messieurs tels, sur des régles qui ne sont pas les miennes? imprimer puérilement que je reporte Vart a son enfance, parce que j’entreprends de frayer un nouveau sentier 4 cet art dont la loi premiére, et peut-étre la seule, est
-@amuser en instruisant? Mais ce n’est pas de cela quil
s’agit.
Il y a souvent trés-loin du mal que l’on dit d’un ouvrage 4 celui qu’on en pense. Le trait qui nous poursuit, le mot qui importune reste enseveli dans le coeur, pendant que la bouche se venge en bl4mant presque tout le reste : de sorte qu’on peut regarder comme un point établi au thédtre, qu’en fait de reproche a lauteur, ce qui nous affecte le plus est ce dont on parle le moins. - ad
Il est peut-étre utile de dévoiler, aux yeux de tous, ce double aspect des comédies; et j’aurai fait encore un bon usage de la mienne, si je parviens, en Ja scrutant, a fixer l’opinion publique sur ce qu’on doit entendre par ces mots: Qu’est-ce que LA DECENCE THEATRALE?
A force de nous montrer délicats, fins connaisseurs, et daffecter, comme j’ai dit autre part, Phypocrisie de la décence auprés du relachement des mocurs, nous devenons des étres nuls , incapables de s’amuser et de juger de ce qui leur convient : faut-il le dire enfin? des bégueules rassasiées qui
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ne savent plus ce qu’elles veulent, ni ce qu’elles doivent aimer ou rejeter. Déja ces mots si rebattus , bon ton, bonne com pagnie, toujours ajustés au niveau de chaque insipide coterie, et dont la latitude est si grande qu’on ne sait ot ils commencent et finissent, ont détruit la franche et vraie gaieté qui distinguait de tout autre le comique de notre nation.
Ajoutez-y le pédantesque abus de-ces autres grands mots, décence et bonnes meurs, qui donnent un air si important, si supérieur, que nos jugeurs de comédies seraient désolés de n’avoir pas & les prononcer sur toutes les piéces de théatre, et vous connaitrez a peu prés ce qui garrotte le génie, intimide tous les auteurs, et porte un coup mortel a la vigueur de l’intrigue, sans laquelle iln’y a pourtant que du bei esprit a la zlace et des comédies de quatre jours.
Enfin , pour dernier mal, tous les états de la société sont. parvenus ase soustraire 4 la censure dramatique : on ne pourrait mettre au thédtre les Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd’hui les Dandins et les Brid’oisons, méme des. gens plus éclairés, s’écrier qu’il n’y a plus ni meurs, ni respect pour les magistrats.
On ne ferait point le Turcaret, sans avoir 4 Vinstant sur
‘les bras fermes, sous-fermes, traites et gabelles, droits réunis, tailles, taillons, le trop-plein, le trop-bu, tous les impositeurs royaux. Il est vrai qu’aujourd@’hui Turcaret n’a plus de modéles. On l’offrirait sous d’autres traits ; obstacle resterail le méme.
On ne jouerait point les Fdcheux , les Marquis , les Emprunteurs de Moliére, sans révolter a la fois la haute, la moyenne, la moderne et l’antique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d’esprit. Mais quel calculateur peut évaluer la force et la longueur du levier qu’il faudrait, de nos jours, pour élever jusqu’au théatre l’ceuvre sublime du Tartufe ? Aussi Yauteur qui se compromet avec le public pour Vamuser ou pour Vinstruire, au lieu d’intriguer 4 son choix son ouvrage, esf-il obligé de tourniller dans des incidents impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modéles hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis, dont il ne connaissait aucun en composant son friste drame.
Vai done réfléchi que si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussicre, bientot ennui des pidces francaises porterait la nation au frivole opéra-comique, et plus loin encore, aux boulevards, 4 ce ramas infect de tréteaux élevés & notre honte, ot la décente liberté, bannie du théatre francais, se change en une licence effrénée; ot la jeunesse va se nourrir de grossiéres inepties, et perdre, avec ses moeurs, le gout de la décence et des chefs-d’ceuvre de nos maitres. ai tenté d’étre cet homme; et si je n’ai pas mis plus de talent & mes ouvrages, au moins mon intention s’est-elle manifestée dans tous.
Vai pensé, je pense encore, qu’on n’obtient ni grand pathétique, ni profonde moralité, ni bon et vrai comiqueau théAtre, sans des situations fortes, et qui naissent toujours dune disconvenance sociale, dans Je sujet qu’on veut traiter. L’auteur tragique, hardi dans ses moyens, ose admettre le crime atroce, les conspirations , usurpation du tréne, le meurtre , ’empoisonnement, Vinceste dans Gidipe et Phedre; le fratricide dans Vendéme ; le parricide dans Mahomet ; le régicide dans Macbeth, etc., etc. La comédie, moins audacieuse, n’excéde pas les disconvenances, parce que ses tableaux sont tirés de nos meeurs ; ses sujets, de la société. Mais comment frapper sur l’avarice, & moins de mettre en scéne un méprisable avare? démasquer l’hypocrisie, ‘sans montrer, comme Orgon dans le Tartufe, un abominable hypocrite, épousant sa fille et convoitant sa femme? un homme a bonnes fortunes, sans le faire parcourir un cercle entier de femmes galantes? un joueur effréné, sans lenvelopper de fripons, s’il ne Vest pas déja luiiméme? =~
Tous ces gens-la sont loin d’étre vertueux; Vauteur ne les donne pas pour tels : il n’est le patron d’aucun deux, il est le peintre de leurs vices. Et parce que le lion est féroce, le loup vorace et glouton, le renard rusé, cauteleux, la fable est-elle sans moralité? Quand auteur la dirige contre un sot que la louange enivre, il fait choir du bec du corbeau le fromage dans la gueule du renard, sa moralité est remplie : sil fa tournait contre Je bas flatteur, il finirait son apologue ainsi : Lerenard s’en saisit, le dévore ; mais le fromage était empoisonné. La fable est une comédie légere, et toute comédie
n’est qu’un Iong apologue : leur différence est, que dans la fable les animaux ont de l’esprit, et que dans notre comédie les hommes sont souvent des bétes, et, qui pis est, des bétes méchantes.
Ainsi, lorsque Moliére , qui fut si tourmenté par les sots, donne & Avare un fils prodigue et vicieux qui lui vole sa cassette et Pinjurie en face, est-ce des vertus ou des vices qu’il tire sa moralité?. Que lui importent ses fantémes ? cest vous qu’il entend corriger. Il est vrai que les afficheurs et balayeurs littéraires de son temps ne manquérent pas d’apprendre au bon public combien tout cela était horrible! It est aussi prouvé que des envieux trés-importants, ou des importants trés-envieux , se déchainérent contre lui. Voyez le sévére Boileau, dans son épitre au grand Racine, venger son ami qui n’est plus, en rappelant ainsi les faits :
Lignorance et erreur, 4 ses naissantes piéces
En habits de marquis, en robes de comtesses, Venaient pour diffamer son chef-d’ceuvre nouveau , Et secouaient la téte 4 Pendroit le plus beau.
Le commandeur voulait la scéne plus exacte;
Le vicomte, indigné , sortait au second acte :
L’un, défenseur zélé des dévots mis en jeu,
Pour prix de ses bons mots, le condamnait au feu; L’autre, fougueux marquis, lui déclarant la guerre , Voulait venger la cour immolée au parterre,
On voit méme dans un placet de Moliére a Louis XIV, qui fut si grand en protégeant les arts, et sans le godt éclairé duquel notre théatre n’aurait pas un seul chef-d’ceuvre de Moliére ; on voit ce philosophe auteur se plaindre amérement au roi que, pour avoir démasqué les hypocrites, ils imprimaient partout qu'il était wn libertin, un impie, un atheée, un démon vétu de chair, habillé en homme; et cela s’imprimait avec APPROBATION EY PRIVILEGE de ce roi qui le protégeait : rien 14-dessus n’est empiré.
Mais parce que les personnages d’une piéce s’y montrent sous des meeurs vicieuses, faut-il les bannir de la scéne? Que poursuivrait-on au théatre? les travers et les ridicules ? cela vaut bien la peine d’écrire! ils sont chez nous comme les modes : on ne $’en corrige point, on en change.
Les vices, les abus, voila ce qui ne change point, mais se déguise en mille formes sous le masque des mceurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer 4 découvert, telle est la noble (Ache de Vhomme qui se voue au théatre.
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Soit qu’il moralise en riant, soit qu’il pleure en moralisant : Héraclite ou Démocrite, il n’a pas un autre devoir. Malheur 4 lui, s'il s’en écarte! On ne peut corriger les hommes qu’en les faisant voir tels qu’ils sont. La comédie utile et véridique n’est point un éloge menteur, un vain discours d’académie.
Mais gardons-nous bien de confondre cette critique générale, un des plus nobles buts de Yart, avec la satire odieuse et personnelle : ?avantage de la premitre est de corriger sans blesser. Faites prononcer au thédtre, par ’homme juste, aigri de Vhorrible abus des bienfaits, tows les hommes sont des ingrats : qaoique chacun soit bien prés de penser comme lui, personne ne s’offensera. Ne pouvant y avoir un ingrat sans qu’il existe un bienfaiteur, ce reproche méme établit une balance égale entre les bons et mauvais cceurs; on le sent, et cela console. Que si Phumoriste répond qu'un bienfaiteur fait cent ingrats, on répliquera justement qu’il ny a peut-étre pas un ingrat qui n’ait été plusieurs fois bienfaiteur : et cela console encore. Et c’est ainsi qu’en généralisant, la critique la plus amére porte du fruit, sans nous blesser ; quand la satire personnelle, aussi stérile que funeste, blesse toujours et ne produit jamais. Je hais partout cette derniére; et je la crois un si punissable abus , que j’ai plusieurs fois d’office invoqué la vigilance du magistrat, pour empécher que le théatre ne devint une aréne de gladiateurs , ou le puissant se crit en droit de faire exercer ses vengeances par les plumes vénales, et malheureusement trop communes, qui mettent leur bassesse 4 l’enchére.
N’ont-ils donc pas assez, ces grands, des mille et un feuillistes, faiseurs de bulletins, afficheurs, pour y trier les plus mauvais, en choisir un bien lache, et dénigrer qui les offusque ? On tolére un si léger mal , parce qu’il est sans conséquence, et que la vermine éphémére démange un instant et périt; mais le thédtre est un géant qui blesse a mort tout ce qu’il frappe. On doit réserver ses grands coups pour les abus et pour les maux publics.
Ce n’est donc ni le vice, ni les incidents qu’il améne, qui font Pindécence théatrale ; mais le défaut de legons et de moralité. Si Pauteur, ou faible ou timide , n’ose en tirer de son
sujet, voilé ce qui rend sa piéce équivoque ou vicieuse.
Lorsque je mis Hugénie au théatre (et il faut bien que je me cite, puisque c’est toujours moi qu’on attaque), lorsque je mis Hugénie au théatre, tous nos jurés-crieurs a la décence jetaient des flammes dans les foyers sur ce que j’avais osé montrer un seigneur libertin, habillant ses valets en prétres, et feignant d’épouser une jeune personne qui parait enceinte au thédtre, sans avoir été mariée.
Malgré leurs cris , la piéce a été jugée, sinon le meilleur , av moins le plus moral des drames, constamment jouée sur tous les thédtres, et traduite dans toutes les langues. Les bons esprits ont vu que la moralité, que intérét y naissaient entiérement de ’abus qu’un homme puissant et vicienx fait
“de son nom, de son crédit, pour tourmenter une faible fille, sans appui, trompée, vertueuse et délaissée. Ainsi tout ce que l’ouvrage a d’utile et de bon nait du courage qu’eut lYauteur d’oser porter la disconvenance sociale au plus haut point de liberté. 4
Depuis, j’ai fait les Dewx Amis, piéce dans laquelle un pére avoue a sa prétendue niéce qu’elle est sa fille illégitime. Ce drame est aussi trés-moral, parce qu’a travers les sacrifices de la plus parfaite amitié, Pauteur s’attache 4 y montrer les devoirs qu’impose la nature sur les fruits d’un ancien amour, que la rigoureuse dureté des convenances sociales , ou plutét leur abus, laisse trop souvent sans appui.
Entre autres critiques de la pitce , j’entendis dans une loge, auprés de celle que j’occupais, un jeune important de la cour qui disait gaiement & des dames: « L’auteur, sans « doute, est un garcon fripier qui ne voit rien de plus élevé « que des commis des fermes et des marchands d’étoffes; « et c’est au fond d’un magasin qu’il va chercher les nobles ~ « amis qu’il traduit 4 la scéne francaise! » Hélas ! monsieur, lui dis-je en nYavancant , il a fallu du moins les prendre ov il n’est pas impossible de les supposer. Vous ririez bien plus de auteur, s'il edt tiré deux vrais amis de l’OEil-de-boeuf ou des carrosses? Il faut un peu de vraisemblance, méme dans les actes vertueux. ;
Me livrant 4 mon gai caractére, j’ai depuis tenté, dans le Barbier de Séville, de ramener au thédtre l’ancienne et
franche gaieté , en Valliant avec lée ton léger de notre plaisanterie actuelle ; mais comme cela méme était une espéce de nouveauté , la piéce fut vivement poursuivie. Il semblait que jeusse ébranlé I’Stat ; ’excés des précautions qu’on prit, et des cris qu’on fit contre moi, décelait surtout la frayeur que certains. Vicieux de ce temps avaient de s’y voir démasqués. La piéce fut censurée quatre fois, cartonnée trois fois sur Vaffiche, 4 Yinstant @’étre jouée, dénoncée méme au parlement dalors ; et moi, frappé de ce tumulte, je persistais a demander que le public restat le juge de ce que javais destiné 4 Pamusement du public.
Je VPobtins au bout de trois ans, aprés les clameurs, les éloges; et chacun me disait tout bas : Faites-nous donc des pi¢ces de ce genre, puisqu’il n’y a plus que vous qui osiez rire en face. i
Un auteur désolé par ja cabale et les criards , mais qui voit sa piéce marcher, reprend courage; et c’est ce que j’ai fait. Feu M. le prince de Conti, de patriotique mémoire (car en frappant Pair de son nom, l’on sent vibrer le vieux mot patrie) , feu M. le prince de Conti, donc , me porta le défi public de mettre au thédtre ma préface du Barbier, plus gaie, disait-il, que la piéce, et d’y montrer la famille de Figaro, que j’indiquais dans cette préface. Monseigneur, lui répondis-je, si je mettais une seconde fois ce caractére sur-la scéne, comme je le montrerais plus dgé, qu’il en saurait quelque peu davantage , ce serait bien un autre bruit; et qui sait s'il verrait le jour? Cependant, par respect , j’acceptai le défi ; je composai cette Folle Journdée, qui cause aujourd’hui la rumeur. I} daigna la voir le premier. C’était un homme d’un grand caractére, un prince auguste, un esprit noble et fier -: le dirai-je ? il en fut content.
Mais quel piége, hélas! j’ai tendu au jugement de nos critiques en appelant ma comédie du vain nom de Folle Journée! Mon objet était bien de lui éter quelque importance ; mais je ne savais pas encore & quel point un changement d@annonce peut égarer tous les esprits. En lui laissant son véritable titre, on edt lu VHpoux suborneur. C’était pour eux une autre piste ; on me courait différemment. Mais ce nom de Folle Jowrnée les a mis 4 cent lieues de moi : its
n’ont plus rien vu dans Pouvrage que ce qui n’y sera jamais ; et cette remarque un peu sévére, sur la facilité de prendre le change, a plus d’étendue qu’on ne croit. Au lieu du nom de Georges Dandin, si Moliére edt appelé son drame la Sotiise des alliances, il eit porté bien plus de fruit ; si Regnard edt nommé son Légataire , la Punition du célibat, la piece nous etit fait frémir. Ce. & quoi il ne songea pas, je lai fait avec réflexion. Mais qu’on ferait un beau chapitre sur tous les jugements des hommes et la morale du théatre , et qu’on pourrait intituler De U’influence de Vajfiche!
Quoi qu’ilen soit, la Folle Journée resta cing ans au portefeuille ; les comédiens ont su que je l’avais, ils me lont enfin arrachée, S’ils ont bien ou mal fait pour eux , c’esl ce qu’on a pu voir depuis. Soit que la difficulté de la rendre excitat leur émulation , soit qu’ils sentissent avec le public que pour lui plaire en comédie il fallait de nouveaux efforts, jamais piéce aussi difficile n’a été jouée avec autant d’ensemble ; et si ’auteur (comme on le dit) est resté au-dessous de luiméme, il n’y a pas un seul acteur dont cet ouvrage n’ait établi , augmenté ou confirmé la réputation. Mais revenons a sa tecture, a Padoption des comédiens.
Sur P’éloge outré qu’ils en firent, toutes les sociétés voulurent le connaitre, et dés-lors il fallut me faire des querelles de toute espece, ou céder aux instances universelles. Dés lors aussi les grands ennemis de auteur ne manquérent pas de répandre a la cour qu’il blessait dans cet ouvrage, d’ailleurs un tissu de bétises, la religion, le gouvernement, tous les états de la société, les bonnes meeurs; et qu’enfin Ja vertu y était opprimée et le vice triomphant , comme de raison, ajoutait-on. Siles graves messieurs qui Pont tant répété me font ’honneur de lire cette préface , ils y verront au moins que j’ai cité bien juste ; et la bourgeoise intégrité que je mets a mes citations n’en fera que mieux ressortir la noble infidélité des leurs.
Ainsi, dans le Barbier de Séville, je n’avais qu’ébranlé iKtat; dans ce nouvel essai, plus infame et plus séditieux , je le renversais de fond en comble. 1 n’y avait plus rien de saeré, sion permettait cet ouvrage. On abusait lautorité par les plus insidieux rapports ; on cabalait auprés des corps puis-
sants ; on alarmait les dames timorées; on me faisait des ennemis sur le prie-Dieu des oratoires : et moi, selon les hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive patience, par la roideur de mon respect, l’obstination de ma docilité; par la raison, quand on voulait l’entendre.
Ce combat a duré quatre ans. Ajoutez-les aux cing du portefeuille : que reste-t-il des allusions qu’on s’efforce a voir dans Youvrage ? Hélas! quand il fut composé, tout ce qui fleurit aujourd’hui n’avait pas méme encore germé: c’était tout un autre univers.
Pendant ces quatre ans de débat, je ne demandais qu’un censeur; on m’en accorda cing ou six. Que Virent-ils dans Pouvrage, objet d’un tel déchainement? La plus badine des intrigues. Un grand seigneur espagnel, amoureux d’une jeune fille qu’il veut séduire, et les efforts que cette fiancée, celui qu’elle doit épouser, et la femme du seigneur, réunissent pour faire échouer dans son dessein un maitre absolu, que son rang, sa: fortune et sa prodigalité rendent tout-puissant pour Paccomplir. Voila tout, rien de plus. La piéce est sous vos yeux.
D’ou naissent donc ces cris percants? De ce qu’au lieu de poursuivre un seul caractére vicieux , comme le joueur, Pambitieux , Pavare, ou ’hypocrite, ce qui ne lui edt mis sur les bras qu’une seule classe d’ennemis, auteur a profité d’une composition légére, ou plutét a formé son plan de facon a y faire entrer la critique d’une foule d’abus qui désolent la société. Mais comme ce n’est pas 14 ce qui gate un ouvrage aux yeux du censeur éclairé, tous, en Papprouvant, Vont réclamé pour le thédtre. Il a donc fallu l’y souffrir: alors les grands-dn monde ont vu jouer avec scandale
Cette piéce ot Von peint un insolent valet Disputant sans pudeur son épouse a4 son maitre. M. GuDIN.
Oh! que jai de regrets de n’avoir pas fait de ce sujet moral une tragédie bien sanguinaire! Mettant un poignard 4 la main de ’époux outragé, que je n’aurais pas nommé Figaro, dans sa jalouse fureur je lui aurais fait noblement poignarder le puissant vicieux ; et comme il aurait vengé son honneur dans
des vers carrés, bien ronflants, et que mon Jjaloux, tout au moins général d’armée, aurait eu pour rival quelque tyran bien horrible, et régnant au plus mal sur un peuple désolé ; tout cela, trés-loin de nos meeurs, n’aurait, je crois , blessé personne; on edt crié bravo! ouvrage bien moral! Nous étions sauvés, moi et mon Figaro sauvage.
Mais ne voulant qu’amuser nos Frangais et non faire ruisseler les larmes de leurs épouses, de mon coupable amant jai fait un jeune seigneur de ce temps-la, prodigue, assez galant, méme un peu libertin, 4 peu prés comme les autres seigneurs de ce temps-la. Mais qwoserait-on dire au théatre dun seigneur, sans les offenser tous, sinon de lui reprocher son trop de galanterie ? N’est-ce pas 1a le défaut le moins contesté par eux-mémes? J’en vois beaucoup d’ici rougir modestement (ef c’est un noble effort) en convenant que j’ai raison.
Voulant donc faire le mien coupable , j’ai eu le respect généreux de ne lui préter aucun des vices du peuple. Direzvous que je ne le pouvais pas , ‘que c’etit été blesser toutes les vraisemblances ? Concluez donc en faveur de ma piéce, puisque enfin je ne l’ai pas fait.
Le défaut méme dont je accuse n’aurait produit aucun mouvement comique, si je ne lui avais gaiement opposé Phomme le plus dégourdi de sa nation , le véritable Figaro, qui, tout en défendant Suzanne, sa propriété, se moque des projets de son maitre, et s’indigne trés-plaisamment qivil ose jouter de ruse avec lui, maitre passé dans ce genre @escrime.
Ainsi, d’une lutte assez vive entre ’abus de la puissance, Youbli des principes, la prodigalité , Poccasion , tout ce que la séduction a de plus entrainant , et le feu, lesprit , les ressources que linfériorité piquée au jeu peut opposer a cette attaque, il nait dans ma piéce un jeu plaisant d’intrigue, ou Vépoux suborneur , contrarié, lassé , harassé , toujours arrété dans ses vues, est obligé, trois fois dans cette journée, de tomber aux pieds de sa femme, qui, bonae, indulgente et sensible, finit par lui pardomner : cst ce qu’elles font toujours. Qu’a donc cette moralité de blamable, messieurs ?
La trouvez-vous un peu badine pour le ton grave que je
prends? Accueillez-en une plus sévére qui blesse vos yeux dans Youvrage, quoique vous ne I’y cherchiez pas: c’est qu’un seigneur assez vicieux pour vouloir prostituer 4 ses vaprices tout ce qui luiest subordonné , pour se jouer, dans ses domaines, de la pudicité de toutes ses jeunes vassales, doit finir, comme celui-ci, par étre la risée de ses valets. Et c’est ce que auteur a trés-fortement prononcé, lorsqu’en fureur , au cinquiéme acte, Almaviva, croyant confondre une femme infidéle, montre & son jardinier un cabinet, en lui criant : Entres-y, toi, Antonio; conduis devant son juge Vinfime qui m’a déshonoré ; et que celui-ci lui répond : Il ya, parguienne, une bonne Providence! Vous en aves tant Suit dans le pays, qwil faut bien aussi qua votre tour...
Cette profonde moralité se fait sentir dans tout louvrage ; et s'il convenait a auteur de démontrer aux adversaires qu’a travers sa forte lecon il a porté la considération pour la dignité du coupable plus loin qu’on ne devait l’attendre de la fermeté de son pinceau, je leur ferais remarquer que, croisé dans tous ses projets, le comte Almaviva se voit toujours humilié , sans étre jamais avili.
En effet, si la comtesse usait de ruse pour aveugler sa jalousie dans le dessein de le trahir , devenue coupable elle- méme, elle ne pourrait mettre 4 ses pieds son époux sans le dégrader 4 nos yeux. La vicieuse intention de ’épouse brisant un lien respecté, l’on reprocherait justement 4 auteur Wavoir tracé des mceurs blamables: car nos jugements sur les moeurs se rapportent toujours aux femmes; on n’estime pas assez les hommes pour tant exiger d’eux sur ce point délicat. Mais, loin qu’elle ait ce vil projet, ce qu’il y a de mieux établi dans r’ouvrage est que nul ne veut faire une tromperie au comte , mais seulement l’empécher d’en faire a tout le monde. C’est la pureté des motifs qui sauve ici les moyens du reproche; et de cela seul quela comtesse ne veut que ramener son mari, toutes les confusions quil éprouve sont certainement trés-morales ; aucune n’est avilissante.
Pour que cette vérité vous frappe davantage , auteur oppose a ce mari peu délicat la plus vertueuse des femmes , par gout et par principes.. *
Abandonnée @un époux trop aimé , quand l’expose-t-on &
vos regards? Dans le moment critique ou sa bienveillance pour un aimable enfant, son filleul, peut devenir un govt dangereux , si elle permet au ressentiment quilappuie de prendre trop d’empire sur elle. C’est pour mieux faire ressortir Yamour vrai du devoir, que auteur la met un moment aux prises avec un gotit naissant qui le combat. Oh ! combien on s’est étayé de ce léger mouvement dramatique pour nous accuser dindécence! On accorde a la tragédie que toutes les reines, les princesses, aient des passions bien allumées qu’elles combattent plus ou moins; et l’on ne souffre pas que, dans la comédie, une femme ordinaire puisse lutter contre la moindre faiblesse! O grande influence de Vaffiche ! jugement sur et conséquent! Avec la différence du genre , on blame ici ce qu’on approuyait la. Et cependant, en ces deux cas, cest loujours le méme principe : point de vertu sans sacrifice.
Jose en appeler a vous, jeunes infortunées que votre malheur attache a des Almaviva! distingueriez-vous toujours votre vertu de vos chagrins, si quelque intérét importun, tendant trop 4 les dissiper, ne vous avertissait enfin qu'il est temps de combattre pour elle? Le chagrin de perdre un mari n’est pas ici ce qui nous touche: un regret aussi personnel est trop loin d’étre une vertu. Ce qui nous plait dans Ja comtesse, c’est de la voir lutter franchement contre un gott naissant qu’elle blame, et des ressentiments légitimes. Les efforts quelle fait alors pour ramener son infidéle époux , mettant dans le plus heureux jour les deux sacrifices pénibles de son gout et de sa colére , on n’a nul besoin d’y penser pour applaudir 4 son triomphe ; elle est un modéle de vertu , l’exemple de son sexe et amour du notre.
Si cette métaphysique de Phonnéteté des scénes , si ce principe avoué de toute décence théatrale n’a point frappé nos Juges Ja représentation, c’est vainement que jen étendrais ici e développement et les conséquences: un tribunal @iniquité n’écoute point les défenses de V’aceusé qu’il est chargé de perdre; et ma comtesse n’est point traduite au parlement de la nation : c’est une commission qui la juge.
On a vu Ja légére esquisse de son aimable caractére dans la charmante piéce @’Heureusement. Le gottt naissant que la jeune femme éprouve pour son petit cousin Pofficier n’y pa-
rut blamable a personne, quoique la tournure des scénes pat laisser & penser que la soirée edt fini d’autre maniére , silépoux ne fat pas rentré, comme dit ’auteur, heureusement. Heureusement aussi Pon n’avait, pas le projet de calomnier cet auteur : chacun se livra de bonne foi a ce doux intérét qu’inspire une jeune femme honnéte et sensible, qui réprime ses premiers goits; et notez que, dans cette piéce, ’époux he parait qu’un peu sot ; dans la mienne, il est infidéle : ma comtesse a plus de mérite.
Aussi, dans Pouvrage que je défends , le plus véritable intérét se porte-t-il sur la comtesse ; le reste est dans le méme esprit.
Pourquoi Suzanne la camariste, spirituelle , adroite et rieuse , a-t-elle aussi le droit de nous intéresser ? C’est qu’attaquée par un séducteur puissant , avec plus d’avantage qu’il n’en faudrait pour vaincre une fille de son état, elle m’hésile pasa confier les intentions du comte aux deux personnes les plus intéressées & bien surveiller sa conduite : sa maitresse et son fiancé. C’est que , dans tout son réle, presque le plus long de la piéce, il n’y a pas une phrase, un mot, qui ne respire la sagesse et Pattachement a ses devoirs : la seule ruse qu’elle se permette est en faveur de sa maitresse, 4 qui son dévouement est cher, et dont tous les voeux sont honnétes.
Pourquoi, dans ses libertés sur son maitre, Figaro m’amuse-t-il, au lieu de m’indigner ? C’est que, l’opposé des valets , il n’est pas, et vous le savez , le malhonnéle homme de la piéce : en le voyant forcé, par son état, de repousser l’insulte avec adresse , on lui pardonne tout , dés qu’on sait qu'il ne ruse avec son seigneur que pour garantir ce qu'il aime et sauver sa propriété.
Donc, hors le comte et ses agents, chacun faif ou piéce 4 peu pres ce qu’il doit. Si vous les croyez malhonnétes parce qu’ils disent du mal les uns des autres, c’est une régle trés-fautive. Voyez nos honnétes yens du siécle: on passe la vie 4 ne faire autre chose! Il est méme tellement recu de déchirer sans pitié les absents, que moi, qui les défends. — toujours, jentends murmurer trés-souvent : Quel diable @homme,, et qu'il est contrariant! il dit du bien de tout le: monde!
Est-ce mon page , enfin, gui vous scandalise ? et Pimmoralité qu’on reproche au fond de l’ouvrage serait-elle dans Vaccessvire? O censeurs délicats , beaux-esprits sans fatigue , inquisiteurs pour la morale, qui condamnez en un clin d’ci' les réflexions de cing années, soyez justes une fois, sans tirer a conséquence! Un enfant de treize ans, aux premiers battements du cceur cherchant tout sans rien déméler, idolatre, ainsi qu’on Pest & cet Age heureux, d’un objet céleste pour lui, dont le hasard fit sa marraine, est-il un sujet de scandale ? Aimé de tout le monde au chateau, vif, espiégle et bralant comme tous les enfants spirituels, par son agitation extréme il dérange dix fois, sans le vouloir, les coupables projets du comte. Jeune adepte de la nature, tout ce qu'il voit a droit de lagiter : peut-étre il n’est plus un enfant, mais il n’est pas encore un homme; et c’est le moment que jai choisi pour qu’il obtint de Vintérét, sans forcer personne a rougir. Ce qu’il éprouve innocemment, il Pinspire partout de méme. Direz-vous qu’on l’aime d’amour ? Censeurs, ce n’est pas la le mot. Vous étes trop éclairés pour ignorer que l’amour, méme le plus pur, a un motif intéressé : on ne l’aime donc pas encore; on sent qu’un jour on V’aimera. Et c’est ce que Pauteur a mis avec gaieté dans la bouche de Suzanne , quand elle dit @ cet enfant : Oh! dans trois ou quatre.ans , je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien!...
Pour lui imprimer plus fortement le caractére. de l’enfance, nous le faisons exprés tutoyer par-Figaro. Supposez-lui deux ans de plus , quel valet dans le chateau prendrait ces libertés ? Voyez-le 4 la fin de son rdéle; a peine a-t-il un habit d’officier, qu il porte la main a l’épée aux premieres railleries du comte, sur le quiproquo d’un soufflet. Il sera fier, notre étourdi ! mais cest un enfant, rien de plus. N’ai-je pas vu nos dames, dans les loges, aimer mon page 4 la folie ? Que lui voulaient-elles ? hélas{ rien : c’était de lintérét aussi; mais, comme celui de ia comtesse, un pur et naif intérét... un intérét... sans intérét.
Mais est-ce la personne du page ou la conscience du seigneur, qui fait le tourment du dernier toutes les fois que lauteur les condamne a se rencontrer dans la piéce ? Fixez ce Iéger apergu, ii peut vous mettre sur la voie; ou plutét apprenez
de lui que cet enfant n’est amené que pour ajouter a la moralité de Pouvrage, en yous montrant que ’homme le plus absolu: chez lui, dés qu'il suit un projet coupable, peut étre mis au désespoir par l’étre le moins important, par celui qui redoute le plus de se rencontrer sur sa route.
Quand mon page aura dix-huit ans , avec le caractére vif et houillant que je lui ai donné, je serai coupable 4 mon tour si je le montre sur la scéne. Mais treize ans, qu’inspire-t-il? quelque chose de sensible ef doux, qui n’est amitié ni amour, et qui tient un peu de fous deux.
J’aurais de la peine a faire croire 4 l’innocence de‘ces impressions , si nous vivions dans un sitcle moins chaste, dans un de ces. siécles de calcul, ot, voulant tout prématuré, comme les fruits de leurs serres chaudes, les grands mariaient leurs enfants a douze ans, et faisaient plier la nature , la décence et le gott aux plus sordides convenances, en se hatant surtout d’arracher de ces étres non formés des enfants encere moins formables, dont le bonheur n’occupait personne, et qui n’étaient que le prétexte dun certain trafic d’avantages qui n’avait nul rapport 4 eux, mais uniquement a leur nom, Heureusement nous en sommes. bien loin : et le caraetére de mon page, sans conséquence pour lui-méme, en a une relative au comte, que le moraliste apercoit, mais qui n’a pas encore frappé le grand commun de nos jugeurs.
Ainsi, dans cet ouvrage , chaque réle important a quelque but moral. Le seul qui semble y déroger est le réle de Marceline.
Coupable d’un ancien égarement dont son Figaro fui le fruit , elle devrait, dit-on, se voir au moins, punie par la-confusion de sa faute, lorsqu’elle reconnait son fils, L’auteur ett pu en tirer une moralité plus profonde :-dans les meeurs qu’il veut corriger, la faute d’une jeune fille. séduite est celle des hommes et non la sienne. Pourquoi done ne I’a-t-il pas fait?
Il ’a fait, censeurs raisonnables ! Etudiez la scene suivante , qui faisait-le nerf du troisiéme acte, et que les comédiens mont prié de retrancher, craignant qu’un morceau si séyére n’obscurcit la gaieté de l’action.
Quand Moliére a bien humilié la coquette ou coquine du Misanthrope par la lecture publique de ses lettres. a tous ses
amants, il la laisse avilie sous les coups qu'il lui a portés: ila raison ; qu’en ferait: il? Vicieuse par gout et par choix, veuve aguerrie, femme de cour, sans aucune excuse d’erreur, et fléau @un fort honnéte homme, il ?abandonne a nos mépris, et telle est sa moralité. Quant 4 moi, saisissant Yaveu naif de Marceline au moment de la reconnaissance, je montrais cette femme humiliée, et Bartholo qui la refuse, et Figaro leur fils commun, dirigeant Pattention publique sur les vrais fauteurs du désordre ot l’on entraine sans pitié toutes les jeunes filles du peuple , douées d’une jolie figure.
Telle est la marche de la scene.
BRID OISON
(Parlant de Figaro qui vieut de reconnaitre sa mére en Marceline.)
C'est clair : i-il ne Pépousera pas.
BARTHOLO, Ni moi-non plus.
; MARCELINE
Ni vous! Et votre fils ? Vous m’aviez juré. .. BARTHOLO.
J étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenw @épouser tout le monde.
BRID OISON
E-et sion y regardait de si prés, pé-ersonne n’épouserait, personne.
BARTHOLO
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable ! MARCELINE s’échauffant par degrés.
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit! Je n’entends pag nier mes fautes; ce jour les a trop bien prouvées! Mais quit est dur de les expier aprés trente ans d’une vie modeste! J’étais née, moi, pour étre sage , et je le suis devenue sitét qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’age des illusions, de V’inexpérience et des besoins , ot les séducteurs nous assiégent pendant que la mistrenous poignarde , que peut opposer une enfant a tant d’ennemis rassemblés? Tel nous juge ici
sévérement, qui peut-étre en sa vie a perdu dix infortunées.
FIGARO
Les plus coupables sont les moins généreux; c’est la régle.
MARCELINE vivement.
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes, c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse: vous et vos magistrats si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnéte moyen de subsister ! Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel & toute la parure des femmes ; on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
‘ FIGARO
lls font broderjusqu’aux soldats!
MARCELINE exaltée.
Dans les rangs méme plus ¢levés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens ,. punies en majeures pour nos fautes: ah! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié.
FIGARO
Eile a raison.
LE COMTE 4 part.
Que trop raison. ‘ BRID OISON.
Elle a, mon-on dieu, raison.
MARCELINE
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’ou tu viens, vois ou tu vas; cela seul importe a chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-méme ; elle t?acceptera, j’en réponds: vis entre une épouse, une mére tendres, qui te chériront a qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles , heureux pour toi, mon fils! gai, libre et bon pour tout le monde, il ne manquera rien a ta mére. ‘
B FIGARO
Tu parles d’or, maman, et je me tiens 4 ton avis. Qu’on est
sot, en effet! il y a des mille et mille ans que le monde roule,
et dans cet océan de durée, ou j'ai par hasard attrapé quelques: chétifs trente ans qui ne reviendront plus, jirais me tourmenter pour savoir a qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiéte. Passer ainsi la vie 4 chamailler, c’est peser sur le collier sans relaché, comme Jes malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, méme quand ils s’arrétent, et qui tirent toujours , quoiquils cessent de marcher. Nous attendrons. ;
J’ai bien regretté ce morceau ; et maintenant que la piéce est connue, si les comédiens avaient le courage de le restituer ama priére, je pense que le public leur en saurait beaucoup de gré. Ils n’auraient plus méme a répondre, comme je fus forcé de le faire A certains censeurs du beau monde , qui me reprochaient, 4 la lecture, de les intéresser pour une femme de mauvaises moeurs. —Non, messieurs, je n’en parle pas pour excuser ses mceurs , mais pour vous faire rougir des vétres sur le point le plus destructeur de toute honnéteté publique, la corruption des jeunes personnes ; et j'avais raison de le dire, que vous trouvez ma piéce trop gaie, parce qu’elle est souvent trop sévére. Il n’y a que facon de s’entendre.
— Mais votre Figaro est un soleil tournant , qui brdle, en Jaillissant, les manchettes de tout le monde. — Tout le monde. est exagéré. Qu’on me sache gré du moins s'il ne brile pas aussi les doigts de ceux qui croient s’y reconnaitre : au temps qui court, on a beau jeu sur cette mati¢re au théatre. M’est-il. permis de composer en auteur qui sort du collége? de toujours faire rire des enfants , sans jamais rien dire 4 des hommes? Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale en faveur de ma gaieté, comme on passe aux Francais un peu de folie en faveur de leur raison? :
Si je n’ai versé sur nos sottises qu’un peu. de critique badine , ce n’est pas que je ne sache en former de plus sévéres : quiconque a dit tout ce qu’il sait dans son ouvrage, y a mis plus que moi dans le mien. Mais je garde une foule d’idées qui me pressent pour un des sujets les plus moraux du théatre, aujourd@’hui sur mon chantier: Ja Mere coupable; et si le dégont dont on m’abreuve me permet jamais de l’achever . mon projet étant d’y faire verser des Jarmes & toutes les fem:
mes sensibles, j’éléverai mon langage a la hauteur de mes situations ; j’y prodiguerai les traits dela plus austére morale ,
et je tonnerai fortement sur les vices que j'ai trop ménagés.
Apprétez-vous donc bien, messieurs, 4 me tourmenter de nouveau : ma poitrine a asia grondé; j’ai noirci beaucoup de papier au service de votre colére.
Et vous, honnétes indifférents, qui jouissez de tout sans prendre parti sur rien; jeunes personnes modestes et timides, qui vous plaisez 4 ma Folle Journée (et je n’entreprends sa défense que pour justifier votre gout), lorsque vous verrez dans le monde un de ces hommes tranchants criliquer vasuement la piéce, tout blamer sans rien désigner, surtout la trouver indécente; examinez bien cet homme-la, sachez son rang, son état, son caractére, et vous connaitrez sur-le-champ ' le mot quil’a blessé dans l’ouvrage.
On sent bien que je ne parle pas de ees écumeurs littéraires qui vendent leurs bulletins ou leurs affiches a tant de liards le paragraphe. Ceux-li, comme l’abbd Bazile, peuvent calomnier; ils médiraient, qu’on ne les croirait pas.
Je parle moins encore de ces libellistes honteux qui n’out trouvé d’autre moyen de satisfaire leur rage, l’assassinat étant frop dangereux, quede lancer, du cintre de nos salles, des vers infames contre auteur, pendant que lon jouait sa piéce. Is savent que je les connais : si j’avais eu dessein de les nommer, caurait été au ministére public; leur supplice est de l’avoir craint , il suffif 4 mon ressentiment : mais on n’imaginera jamais jusqu’ou ils ont osé élever les soupcons du public sur une aussi lache épigramme! semblabies 4 ces vils charlatans du Pont-Neuf, qui, pour accréditer leurs drogues, farcissent d’ordres , de cordons , le tableau qui leur sert d’enseigne. —
Non, je cite nos importants, qui, blessés, on ne sait pourquoi, des critiques semées dans Youvrage, se chargent d’en dire du mal, sans cesser de venir aux noces.
C’est un plaisir assez piquant de les voir d’en bas au spec-
tacle, dans le trés-plaisant embarras de n’oser montrer ni saitéBiction ni colere ; s’avancaut sur le bord des loges, préts a se moquer de lauteur, et se retirant aussitét pour celer un: peu de grimace ; emportés par un mot de la scéne, et soudainement rembrunis par le pinceau du moraliste : au plus léger,
trait de gaieté jouer tristement les élonnés , prendre un air gauche en faisant les pndiques, et regardant les femmes dans les yeux , comme pour leur reprocher de soutenir un tel seandale; puis, aux grands applaudissements, lancer sur le publie- un regard méprisant , dont il est écrasé ; toujours préts a lui dire, comme ce courtisan dont parle Moli¢re, lequel, outré du succés del £cole des femmes , criait des balcons au public: Ris done, public, ris donc! En vérité, c'est un plaisir, et j’en ai joui bien des fois.
Celui-la m’en rappelle un autre. Le premier jour de la Folle Journée, on s’éehauffait dans le foyer (méme d@’honnétes plébéiens) sur ce qu’ils nommaient spirituellement mon audace. Un petit vieillard sec et brusque, impatienté de tous ees cris, frappe le plancher de sa canne, et dit en s’en allant: Nos Francais sont comme les enfants qui braillent quand on les éberne. Il avait du sens, ce vieillard! Peut-étre on pouvait mieux parler : mais pour mieux penser, j’en défie.
Avec cette intention de tout blamer, on cencoit que les traits les plus sensés ont été pris en mauvaise part. N’ai-je pas entendu vingt fois un murmure descendre des. loges a cette réponse de Figaro v
LE COMTE
Une réputation détestable !
; FIGARO
Et si je vaux mieux qwelle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs gui puissent en dire autant?
Je dis, moi, qu’il n’y en!a point ; qu’il ne saurait y en avoir, a moins d’une exception bien rare, Un homme obscur ou peu connu peut valoir mieux que sa réputation, qui n’est que Vopinion @autrui. Mais de méme qu’un sot en place en parait une fois plus sot parce qu’il ne peut plus rien cacher , de méme un grand seigneur, Phomme élevé en dignités , que la fortune et sa naissance ont placé sur le grand thédtre, et qui, en entrant dans le monde, eut toutes les préventions pour lui, | vaut toujours moins que sa réputation , s’il parvient 4 la rendre mauvaise. Une assertion si simple et si loin du sarcasme devait-elle exciter le murmure? Si son application parait facheuse aux grands peu soigneux de leur gloire , en quel sens. fait-elle épigramme sur ceux qui méritent nos respects? et
PREFACE. 287 quelle maxime plus juste au thédtre peut servir de frein aux puissants, et tenir lieu de lecon 4 ceux qui n’en nonerent point d’autres ?
Non qu’il faille oublier (a dit un écrivain sévére , et je me plais a le citer parce que je suis de son avis) , « non qu'il faille oublier , dit-il, ce qu’on doit aux rangs élevés: il est juste au contraire que l’avantage de la naissance soit le moins contesté de tous , parce que ce bienfait gratuit de ’hérédité, relatif aux exploits, vertus ou qualités des aieux de qui le recut, ne peut aucunement blesser l’amour-propre de ceux auxquels il fut refusé; parce que, dans une monarchie, si Yon 6tait les rangs intermédiaires , il y aurait trop loin du monarque aux sujets; bient6t on n’y verrait qu’un despote et des esclaves: le maintien d’une échelle graduée du Jaboureur au potentat intéresse également les hommes de eo rangs, et peut-étre est le plus ferme appui de la
constitution monarchique. »
Mais quel auteur parlait ainsi? qui faisait cette profession de foi sur la noblesse , dont on me suppose si loin? C’était PIBRRE-AUGUS nIN ( CARON DE BEAUMARCHAIS, plaidant par écril au parlement @Aix , en 1778, une grande et sévére question qui décida bientét de Vhonneur d’un noble et du sien. Dans Vouvrage que je défends , on n’attaque point les états, mais les abus de chaque état : les gens seuls qui s’en rendent coupables ont intérét A le trouver mauvais. Voila les rumeurs ex pliquées : mais quoi donc! les abus sont-ils devenus si sacrés, qu’on n’en puisse attaquer aucun sans lui trouver vingt défenseurs?
Un avocat célébre , un magistrat respectable, iront-ils done s’approprier le plaidoyer d’un Bartholo, le jugement d’un Bri@oison? Ce mot de Figaro sur Yindigne abus des plaidoiries de nos jours (c’est dégrader le plus noble institut) a bien montré le cas que je fais du noble métier d’avocat ; et mon respect pour la magistrature ne sera pas plus suspecté quand on saura dans quelle école j’en ai recherché la lecgon, quand on lira le morceau suivant, aussi tiré d’un moraliste , lequel, parlant des’ magistrats , s’exprime en ces termes for-
nels : p « Quel homme aisé voudrait, pour le plus modique hono-
a hb
raire, faire le métier cruel de se lever a quatre heures, pour aller au palais tous les jours s’occuper , sous des formes prescrites, d’intéréts qui ne sont jamais les siens? d’éprouver sans cesse ennui de ’importunité Le dégoat des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, etla contention @’esprit nécessaire aux prononcés des arréts, s'il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par Vestime et la considération publique ? Et cette estime est-elle autre chose qu’un jagement, qui n’est méme aussi flatteur pour les bons magistrats qu’en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais? »
Mais quel écrivain m’instruisait ainsi par ses lecons. Vous allez croire encore que c’est PIERRE-AUGUSTIN ; ous Vavez dit : c’est lui, en 1773, dans son quatriéme mémoil fendant jusqu’a la mort sa triste existence, attaquée p: disant magistrat. Je respecte donc hautement ce que chacun doit honorer, et je blame ce qui peut nuire.
—Mais dans cette Folle Jowrnée, aulieu d vous vous donnez des libertés trés-répréher S votre monologue surtout contient, sur les gens disgraciés , . des traits qui passent la licence. — Eh!. croyez-vous , messieurs, que j’eusse un talisman pour tromper, séduire, enchainer la censure et l’autorité, quand je leur soumis mon ouvrage? que je n’aie pas dd justifier ce que j’avais osé éerire? Que fais-je dire & Figaro, parlant & Vhomme déplacé? Que les sottises imprimées n’ont dimportance qwaua licux ot Von en géne le cours. Est-ce donc la une vérité d’une conséquence dangereuse? Au lieu de ces inquisitions puériles et faligantes , et quiseules donnent de l’importance 4 ce qui n’en aurait jamais ; si, comme en Angleterre, on était assez sage ici pour traiter les sottises avee ce mépris qui les tue, Join de sortir du vil fumier qui les enfante, elles y pourriraient en germant, et ne se propageraient point. Ce qui multiplie les libelles est la faiblesse de les craindre ; ce qui fait vendre les sottises est 14 sottise de les défendre.
Et comment conclut Figaro? Que, sans la liberté de Uld-
mer, il west point déloge flatleur; ef qwil ny aque les petits hommes qui-redoutent les petits écrits. Sont-ce la des
zk
saper | Ss au théatre;
hardiesses coupables , ou bien des aiguillons de gloire? des moralités insidieuses, ou. des 1 maximes réfléchies , aussi justes qu’encourageantes ?
Supposez-les le fruit des souvenirs. Lorsque, satisfait du présent , Vauteur veille pour Vavenir dans la critique du passé, qui peut avoir droit de s’en plaindre? Et si, ne désignant ni temps, ni lieu, ni personnes, il ouvre la voie au théatre a des réformes désirables, n’est-ce pas aller & son but?
La Folle Journée explique donc comment, dans un temps prospére, sous un roi juste et des ministres modérés , l’écrivain peut tonner sur les oppresseurs, sans craindre de blesser personne. C’est pendant le régne d’an bon prince qu’on écrit sans danger V’histoire des méchants rois ; et plus le gouvernement est sage, est éclairé, moins la liberté de dire est en presse: chacun y faisant son devoir, on n’y craint pas les allusions; nul homme en place ne redoutant ce qu’il est forcé d’estimer, on n’affecte point alors d’opprimer chez nous cette méme littérature qui fait notre gloire au dehors, et nous y donne une sorte de primauté que nous ne pouvons firer d’ ailleurs.
En effet, aquel titre y prétendrions-nous? Chaque peuple tient a son culte et chérit son gouvernement. Nous ne sem: mes pas restés plus braves que ceux qui nous ont battus.a leur tour. Nos mceurs plus douces, mais non meilleures, n’ont rien qui nous éléve au-dessus d’eux. Notre littérature seule , estimée de toutes les nations, étend l’empire de la langue fran caise , et nous obtient de l'Europe entiére une prédilection avonée, qui justifie, en Phonorant, la protection que le gouvernement lui accorde.
Et comme chacun cherche toujours le seul avantage qui lui manque , c’est alors qu’on peut voir dans nos académies VPhomme de la cour siéger avec les gens de lettres ; les talents personnels et la considération héritée se disputer ce noble objet, et les archives académiques se remplir presque également de papiers et de parchemins.
Revenons a la Folle Journée.
Un monsieur de beaucoup d’esprit , mais qui ’économise un peu trop., me disait un soir au spectacle: Expliquez-moi
donc, je vous prie, pourquoi dans votre piéce on trouve au- BzaumMarcnars, 25
tant de phrases négligées qui ne sont pas de votre style ? — De mon style, monsieur? Si par malheur j’en avais un, je m’efforcerais de ’oublier quand je fais une comédie : ne connaissant rien d’insipide au théatre comme ces fades camaieux ou tout est bleu, ou tout est rose, ot tout est ’auteur, quel qu’il soit.
Lorsque mon sujet me saisit, j’évoque tous mes personnages et les mets en situation. — Songe a toi, Figaro, ton maitre va te deviner. Sauvez-vous vite, Chérubin! c'est le comte que vous touchez. — Ah! comtesse , quelle imprudence avec un époux si violent! — Ce qu’ils diront, je n’en sais rien; Cest ce qu’ils feront qui-m’occupe. Puis, quand ils sont bien animés, j’écris sous leur diclée rapide, str qu’ils ne me tromperont pas; que je reconnaitrai Bazile, lequel n’a pas esprit de Figaro, qui n’a pas le ton noble du comte, qui n’a pas la sensibilité de la comtesse, qui n’a pas la gaieté de Swzanne , qui n’a pas Vespiéglerie du page , et surtout aucun deux la sublimité de Brid’oison. Chacun y parle son langage: eh! que le dieu du naturel les préserve d’en parler d’autre ! Ne nous attachons done qu’a l’examen de leurs idées, et non a rechercher si j’ai d@ leur préter mon style.
Quelques malveillants ont voulu jeter de la défaveur sur cette phrase de Figaro : Sommes-nous des soldats qui tuent et se font tuer pour des intéréts qwils ignorent? Je veux savoir, moi, pourquoi je me fdche! A travers le nuage d’une conception indigeste, ils ont feint d’apercevoir que je répands une lumiere décourageante sur Vétat pénible du soldat ; etil yades choses qwil ne faut jamais dire. Voila dans toute sa force ’argument de la méchanceté; reste & en prouver la bétise.
Si, comparant la dureté du service a la modicité dela paye, ou discutant tel autre inconvénient de la guerre, et comptant la gloire pour rien, je versais de la défaveur sur ce plus noble des affreux métiers , on me demanderait justement compte dun mot indiscrétement échappé. Mais du soldat au colonel, au général exclusivement , quel imbécile homme de guerre a jamais eu la prétention qu’il dt pénétrer les secrets du cabinet, pour lesquels il fait la campagne? C’est de cela seul qu'il s’agit dans la phrase de Figaro. Que ce fou-la se montre,
s'il existe; nous l’enverrons étudier sous le philosophe Baboue, lequel éclaircit disertement ce point de discipline militaire.
En raisonnant sur ’usage que ’homme fait de sa liberté dans les occasions difficiles, Figaro pouvait également opposer a sa situation tout état qui exige une obéissance implicite; et le cénobite zélé, dont le devoir est de tout croire sans jamais rien examiner ; comme le guerrier valeureux, dont la gloire est de tout affronter sur des ordres non motivés , de tuer et se faire tuer pour des intéréts qu’il ignore. Le mot de Figaro ne dit donc rien, sinon qu’un homme libre de ses actions doif agir sur d’autres principes que ceux dont le devoir est d’obéir aveuglément.
Quwaurait-ce été, bon Dieu! si j’avais fait usage d’un mot qu’on attribue au grand Condé, et que j’entends louer a outrance par ces mémes logiciens qui déraisonnent sur ma phrase? A les croire, le grand Condé montra la plus noble présence d’esprit , lorsque arrétant Louis XIV prét a pousser son cheval dans le Rhin, il dit 4 ce monarque : Sire, avez-vous besoin du bdton de maréchal ?
Meureusement on ne prouve nuile part que ce grand homme ait dit cette grande sottise. C’ett éfé dire au roi, devant toute son armée: Vous moquez-vous donc, sire, de vous exposer dans un fleuve? Pour courir de pareils dangers, il faut avoir besoin d’avancement ou de fortune!
Ainsi ’homme le plus vaillant , le plus grand général du siecle aurait compté pour rien ’honneur, le patriotisme et la gloire! un misérable calcul d’intérét edt été, selon lui, le seul principe de la bravoure! Il edit dit 1a un affreux mot! et si j’en avais pris le sens pour I’enfermer dans quelque trait, je mériterais le reproche qu’on fait gratuitement au mien.
Laissons done les cerveaux fumeux louer ou blamer au hasard, sans se rendre compte de rien; s’extasier sur une sottise qui n’a pu jamais ¢tre dite, et proscrire un mot juste et simpie, qui ne montre que du bon sens,
Un autre reproche assez fort, mais dont je n’ai pu me laver, est d’avoir assigné pour retraite 4 la comtesse un certain couvent @’Ursulines. Ursulines! a dit un seigneur , joignant les mainsavec éclat. Ursulines / a dit une dame, en se renyersant de surprise sur un jeune anglais de sa loge. Ursulines! ah,
milord! si vous entendiez le frangais!... Je sens, je sens beaucoup , madame, dit le jeune homme en rougissant. — C’est qu’on n’a jamais mis au thédtre aucune femme aux wrsvlines! Abbé, parleznous donc! L’abbé (toujours appuyée sur PAnglais) , comment trouvez-vous Ursulines ? Fort indécent , répond l’abbé, sans cesser de lorgner Suzanne; et tout Ie beau monde a répété: Ursulines est fort indécent. Pauvre auteur! on te croif jugé, quand chacun songe a son affaire. En vain j’essayais d’établir que, dans ’événement de la scéne, moins la comtesse a dessein de se cloitrer, plus elle doit le feindre et faire croire 4 son époux que sa retraite est bien choisie : ils ont proscrit mes Ursulines!
Dans le plus fort de la rumeur, moi, bon homme, j’avais été jusqu’a prier une des actriees qui font le charme de ma pitce de demander aux mécontents & quel autre couvent de filles ils estimaient qu'il fat déeent que Yon fit entrer la comtesse? A moi, cela nv était égal; je Paurais mise ot Yon aurait youlu ; aux Augustines, aux Célestines, aux Claireties, aux Visitandines, méme aux Petites Cordelicres, tant je tiens peu aux Ursulines. Mais on agit si durement!
Enfin , le bruit croissant toujours., pour arranger laffaire avec douceur ,. j’ai laissé le mot Urszlines 4 la place ot je Pavais mis : chacun alors content de soi, de tout esprit qui} avait montré, s’est apaisé sur Ursulines, et Von a parlé d’autre chose.
Je ne suis point, comme l’on voit, |’ennemi de mes ennemis. En disant bien du mal de moi, ils n’en ont point fait & ma piéce; et s’ils sentaient seulement autant de joie a la déchirer que j’eus de plaisir 4la faire, il n’y aurait personne Waffligé. Le malheur est qu’ils ne rient point ; et ils ne rient point a ma piece , parce qu’on ne rit point 4 la leur. Je connais plusieurs amateurs qui sont méme beaucoup maigris depuis le succes du Mariage : excusons done Veffet de leur colére.
A des moralités d’ensemble et de détail , répandues dans les flots dune inaltérable gaieté ; 4 un dialogue assez vif, dont la facilité nous cache le travail , si Pauteur a joimt une intrigue aisément filée, ot Vart se dérobe sous lart , qui se noue et se dénoue sans cesse, & travers une foule de situations comiques, de tableaux piquants et variés qui soutiennent , sans la fati-
guer, attention du public pendant les trois heures et demie que dure le méine spectacle (essai que nul homme de lettres n’ayait encore osé fenter); que restait-il a faire 4 de pauvres méchants que tout cela irrite? Attaquer, poursuivre l’auteur par des injures verbales, manuscrites, imprimées: c’est ce qu’on a fait sans relache. Ils ont méme épuisé jusqu’a la calomnie, pour tacher de me perdre dans l’esprit de tout ce qui — influe en France sur le repos d’un citoyen. Heureusement que mon ouvrage est sous les yeux de la nation , qui depuis dix grands mois le yoit , le juge et Papprécie. Le laisser jouer tant qu il fera plaisir , est la seule vengeance que je me sois permise. Je n’écris point ceci pour les lecteurs actuels : le récit d’un mal trop connu touche peu ; mais dans quatre-vingts ans il portera son fruit. Les auteurs de ce temps-la compareront leur sort au nétre , et nos enfants sauront a quel prix on pouvait amuser leurs péres.
Allons au fait; ce n’est pas tout cela qui blesse. Le vrai motif qui se cache, et qui dans les replis du coeur produit tous les autres reproches, est renfermé dans ce quatrain :
Pourquoi ce Figaro qgu’on va tant écouter Est-il avec fureur déchiré par les sots?
Recevoir, prendre et demander, Voila le secret en trois mots.
En effet, Figaro parlant du métier de courtisan, le définit dans ces termes sévéres. Je ne puis le nier , je lai dit. Mais reviendrai-je sur ce point? Si c’est un mal, le reméde serait pire : il faudrait poser méthodiquement ce que je n’ai fait qu’indiquer ; revenir 4 montrer qu’il-n’y a point de synonyme en francais entre l’homme de la cour, Vhomme de cour, et le courtisun par métier.
Il faudrait répéter qu’homme de la cour peint seulement un noble état : qu’il s’entend de Phomme de qualité , vivant avec la noblesse et ’éclat que son rang lui impose ; que si cet homme de la cour aime le bien par godt, sans intérét ; si, loin de jamais nuire a personne, il se fait estimer de ses maitres , aimer de ses égaux et respecter des autres ; alors.cette acceptiou recoit un nouveau lustre; et j’en connais plus d’un que je nommerais avec plaisir, s’il cn était question.
1 faudrait montrer qu’homme de cour, en bon frangais, est moins ’énoncé d’un état que le résumé d’un caractire adroit ,
liant, mais réservé; pressant la main de tout le monde en glissant chemin a travers; menant finement son intrigue avec Yair de toujours servir; ne se faisant point d’emnemis , mais donnant prés d’un fossé, dans l’oceasion, de Pépaule au meilleur ami, pour assurer sa chute et le remplacer sur la créte ; laissant a part tout préjugé qui pourrait ralentir sa marche ; souriant a ce qui lui déplait, et critiquant ce qu’il approuve, selon les hommes qui I’écoutent ; dans les liaisons utiles de sa femme ou de sa maitresse , ne voyant que ce qu’il doit voir ; enfin...
Prenant tout, pour le faire court , En veritable homme de cour.