‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 304 sur 504 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

FIGARO, SUZANNE

FIGARO la tenant 4 bras-le-corps.

Hé bien! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mére! Malgré sa répugnance, il ’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris done un peu de ce bon résultat.

SUZANNE

As-tu rien vu de plus étrange ?

FIGARO

Ou plutét daussi gai. Nous ne voulions qu’ une dot arrachée & Pexcellence ; en voila deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie! Tout cela s’est changé, pour nous , daus la plus bonne des méres. Hier j’étais comme seul au monde, et voila que j’ai tous mes parents; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés ; mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.

Aucune des choses que tu avais disposées, que n nous atten-

dions, mon ami, n’est pourtant arrivée!

FIGARO

Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde; on travaille, on projette, on arrange d’un cote ; la fortune accomplit de lautre : et depuis Paffamé conquérant qui voudrait avaler la terre , jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet. de ses caprices ; encore Paveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour... (II la reprend tendrement a bras-le-corps,

SUZANNE

Ah! cest le seul qui m’intéresse!

s FIGARO.

Permets donc que, prenant l'emploi de la folie, je sois le bon chien qui le méne 4 ta jolie mignonne porte; et nous voila logés pour la vie. ;

SUZANNE riant.

L’Amour et toi?

FIGARO

Moi et ’Amour.

SUZANNE

Et vous ne chercherez pas d’autre gite?

FIGARO

Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de ga-

SUZANNE

Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.

‘ FIGARO

Ma vérité la plus vraie!

SUZANNE

Fi donc, vilain! en a-t-on plusieurs ?

FIGARO

Oh! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espéces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer ; car toute vérilé n’est pas bonne a dire : et celles qu’on vante, sans y ajouter foi; car toute vérité n’est pas bonne a croire : et les serments passionnés, les menaces des meres, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands ; cela ne finit pas. Il n’y aque mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.

SUZANNE

Yaime ta joie, parce qu’elle est folle; elle annonce que tu

es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.

FIGARO

Ou plutét n’en parlons jamais; ila failli me cotter Suzanne.

SUZANNE

Tu ne veux donc plus qu'il ait lieu ?

FIGARO

Si vous m’aimez, Suzon, votre parole @’honneur sur ce

point : qwil s’y morfonde ; et c’est sa punition,

~ ACTE IV, SCENE It. 385

Il m’en a plus codté de l’accorder que je nai de peine a le rompre : il n’en sera plus question.

Ks FIGARO.

Ta bonne vérité!

SUZANNE

Je ne suis pas comme vous autres savants, moi! je n’en ali qu’nne.

FIGARO

Et tu m’aimeras un peu?

SUZANNE

Beaucoup.

FIGARO

Ce nest guére.

SUZANNE

Et comment ?

FIGARO

En fait @’amour, vois-tu, trop n’est pas méme assez. SUZANNE.

Je n’entends pas toutes ces finesses; mais je n’aimerai que

mon mari.

FIGARO

Tiens parole, et tu feras une belle exception a lusage. (1 veut ’embrasser. )

Page 1