‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 352 sur 504 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

agouté le bonheur si doux d’étre pére! C’est le but moral de la piéce. Elle en renferme plosiqure autres que ses détails feront ressortir.

Et moi, Pauteur, j’ajoute ici: Venez juger la Mére coupable, avec le bon esprit qui l’a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir 4 méler vos larmes aux douleurs, au pieux repentir de cette femme infortunée ; si ses pleurs commandent les vétres, laissez-les couler librement. Les larmes qu’on verse au théatre , sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle , sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon aprés la compassion!

Auprés de ce tableau touchant, si j’ai mis sous vos yeux le machinateur, l’homme affreux qui tourmente aujourd’hui cette malheureuse famille, ah! je vous jure que je l’ai vu agir; je n’aurais pas pu l’inventer. Le Tartufe de Moliére était celui de la religion : aussi, de toute la famille d’Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile! Celui-ci, bien plus dangereux, Tartufe de la probité, posséde lart profond de s’attirer la respectueuse confiance de la famille enti¢re qu’il déponille. C’est celui-la qu’il fallait démasquer. C’est pour vous garantir des piéges de ces monstres (et il en existe partout) que j’ai traduit sévérement celui-ci sur la scéne frangaise. Pardonnez-le-moi en faveur de sa punition, qui fait la cloture de la pice. Ce cinquiéme acte m’a codté ; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss, si je l’avais laissé jouir du moindre fruit deses atrocités , si je ne vous eusse calmés aprés des alarmes si vives.

Peut-étre ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait étre écrit dans la force de l’age. Il m’a tourmenté bien longtemps ! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis, en vieillissant , j/hésitais de m’en occuper : je craignais de manquer de force; et peut-étre n’en avais-je plus a P’époque ow je Vai tenté! mais enfin, je l’ai composé dans une intention droite et pure : avec la téte froide d’un homme et le coeur brilant d’une femme, comme on a dit que J.-J. Rous; seau écrivait. J’ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu’on ne le croit.

Au reste, sans tenir nul parti, 4 nulle secte, la Mére coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles: peines guxquelles malheureusement le divorce, trés-bon d’ailleurs, ne remédie point. Quoi qu’on fasse, il déchire ces plaies secrétes , au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cceur, Pindulgence, en sont les uniques remédes. Voila ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui se sont voués au thédtre, en examinant cette piéce, pourront y déméler une intrigue de comédie , fondue dans le pathétique d’un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force 4 comporter ces deux éléments réunis. L’intrigue, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c’est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique 4 la marche simple du drame, pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s’évanouissent 4 V’application , comme on peut s’en convaincre en s’exercant dans les deux genres. L’exécution plus ou moins bonne assigne a chacun son mérite; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art, peut produire un tres-grand effet. Voici comment je Vai tenté.

Sur des événements antécédents connus (et c’est un fort grand avantage), j’ai fait en sorte qu’un drame intéressant existat aujourd’hui entre le comte Almaviva , la comtesse et les deux enfants. Si j’avais reporté la piéce a V’age inconsistant ot les fautes se sont commises, voici ce qui fit arrivé.

D’abord le drame efit di s’appeler, non Za Mere coupable, mais l’Epouse infidéle, ou les Hpoux coupables. Ce n’était déja plus le méme genre d’intérét ; il edit fallu y faire entrer des intrigues d’amour, des jalousies , du désordre, que saisje? de tout autres événements : et la moralité que je-voulais faire sortir d’un manquement si grave aux devoirs de P’épouse honnéte , cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de Page, n’aurait pas été apercue.

Mais ici c’est vingt ans aprés que les fautes sont consommées , c’est quand les passions sont usées , c’est quand leurs objets n’existent plus, que les conséquences d’un désordre presque oublié viennent peser sur I’établissement et sur le

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