‹ Théâtre de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 353 sur 504 · UN MOL · texte numérisé non relu

UN MOL

sort de deux enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n’en sont pas moins les victimes. C’est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans Pavenir, sont beaucoup plus prés du danger de se voir égarées que de celui d’étre vicieuses. Voila sur quoi porte mon drame.

Puis, opposant au scélérat notre pénétrant Figaro, vieux serviteur trés-attaché, le seul étre que le fripon n’a pu tromper dans la maison , l’intrigue qui se noue entre eux s’établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet se dit : En vain j’ai le secret de tout le monde ici, en vain je me vois prés de le tourner 2 mon profit; si je ne parviens pas & faire chasser ce valet, il pourra marriver malheur !

D’autre cdté, jentends le Figaro se dire : Si je ne réussis a dépister ce monstre, a lui faire tomber le masque, la fortune, Phonneur, le bonheur de cette maison, tout est perdu. La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n’est ici qu’un souple instrument dont chacun entend se servir pour hater la chute de Pautre.

Ainsi, la comédie Wintrigue , soutenant la curiosité , marche tout au travers du drame, dont elle renforce l’action , sans en diviser l’intérét, qui se porte tout entier sur la mére. Les deux enfants, aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu’ils s’épouseront , si le scélérat est chassé; car ce qu’il ya de mieux établi dans l’ouvrage, c’est quils ne sont parents 4 nul degré, qu’ils sont étrangers l'un a Pautre: ce que savent fort bien, dans le secret du cceur, le comte , la comtesse, le scélérat , Suzanne et Figaro, tous instruits des événements ; sans compter le public qui assiste a Ja piéce , et 4 qui nous n’avons rien caché.

Tout Part de ’hypocrite, en déchirant le cceur du pére et de la mére, consiste a effrayer les jeunes gens, a les arracher Pun a Vautre, en leur faisant croire & chacun qu’ils sont enfants du méme pére, c’est 18 le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan , que l’on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s’appliquer 4 tous les temps, a tous les lieux ou les grands traits de la nature, et

tous ceux qui caractérisent le coeur de ’homme et ses secrets, ne seront pas trop méconnus.

Diderot, comparant les ouvrages de Richardson avec! tous ces romans que nous nommons histoire, s’écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond : Peintre du ceur humain! cest toi seul qui ne mens jamais! Quel

mot sublime! Et moi aussi j’essaye encore d’étre peintre du coeur humain : mais ma palette est desséchée par Pdge et les contradictions. La Mére coupadle a di s’en ressentir!

Que si ma faible exécution nuit 4 Pintérét de mon plan, ‘le principe que j’ai posé n’en a pas moins toute sa justesse! Un tel essai pent inspirer le dessein d’en offrir de plus fortement concertés. Qu’un homme de feu l’entreprenne, en y mélant , Wun crayon hardi,-Vintrigue avec le pathétique ; qu’il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun, qu’il nous peigne a grands traits homme vivant en société, son état , ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que lexagération méme, qui fait briller les autres genres, ne permet pas toujours de rendre aussi fidélement: touchés, intéressés, instruits, nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né de Pimpuissance de produire une tragédie ou une comédie. L’art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.

O mes concitoyens, vous a qui j’offre cet essai; s'il vous parait faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m’injurier. Lorsque je fis mes-autres piéces, on m’outragea longtemps pour avoir osé mettre au thédtre ce jeune Figaro que vous avez aimé depuis. J’étais jeune aussi, j’en riais. En vieillissant Vesprit s’attriste, le caractére se rembrunit. J’ai beau faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte a ma personne, a l’occasion de mes ouvrages : on n’est pas maitre de cela.

Critiquez la piéce: fort bien. Sil’auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre lecon peut profiter 4 d’autres. L’injure ne profite 4 personne, et méme elle n’est pas de bon godt. On peut offrir cette remarque a une nation renommée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de modéle en ce point, comme elle est encore aujour@hui celui de la haute

vaillance.

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