Théatre de Beaumarchais
Dans la vie comme dans les ouvrages de Beaumarchais , l'homme et l'auteur sont tellement mêlés, confondus, qu'il est presque impossible d'observer séparément ses actions et ses écrits. Il faut tout embrasser dans un même examen , dans un même jugement. Ce caractère, composé d'audace et de circonspection , d'impétuosité et de patience , de force et de souplesse , qui . lui fit entreprendre et mettre à fin tant de choses si diverses dont nul autre n'aurait seulement conçu l'idée, l'a dirigé, l'a soutenu dans ses opérations commerciales , dans ses démêlés judiciaires et dans ses travaux dramatiques. Il fit toute sa vie des plaidoyers et des pièces de théâtre : chacun de ses procès prit la forme d'un drame ; chacun de ses drames devînt la matière d'un procès. Il lui fallut plaider pour sauver son honneur ou ses biens ; il lui fallut plaider pour faire jouer ses comédies; et, quand elles eurent été jouées , il se vit encore obligé de plaider pour se faire adjuger le succès ou pour appeler de la chute : enfin il plaida sans cesse , et c'est avec raison que l'éditeur de ses œuvres y a mis pour épigraphe ce mot de Voltaire : « Ma vie est un combat. »
Bkauma.iachais g
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Il fallait que Beaumarchais fût extraordinaire en tout, et se signalât toujours d'une manière inusitée dans les nombreuses carrières où il se vit engagé par l'activité de son esprit ou par la fatalité des circonstances. Fils d'un horloger , et exerçant lui-même cette profession, iî inventa une nouvelle espèce d'échappement : cette invention lui fut disputée; il plaida devant l'Académie des sciences, qui lui donna gain de cause : voilà son premier procès et sa première victoire.
Introduit auprès des filles du roi par un talent agréable qu'il portait à la perfection , il fut recommandé par elles à Pâris-Duverney, à la fois homme d'état et de finance , se montra sur-le-champ capable des opérations les plus vastes et les plus compliquées du haut commerce, et paya la bienveillance de son patron d'un service inappréciable : il s'agissait de déterminer Louis XV à visiter l'École militaire. Cette faveur , qui combla de joie Pâris-Duverney , créateur de cet établissement ; cette faveur après laquelle il soupirait depuis neuf ans , et pour laquelle il avait employé infructueusement tous les genres de sollicitation, il la dut au zèle et à l'adresse rie Beaumarchais, qui décida les filles du roi, ses protectrices, à donner à leur père l'exemple d'une démarche qu'il se crut obligé d'imiter, mais à laquelle on n'aurait peut-être jamais pu porter autrement ce monarque apathique, ennemi des occasions de paraître, et plongé dans ses habitudes voluptueuses.
Plus tard, Beaumarchais entreprit d'armer et d'approvisionner l'Amérique septentrionale , insurgée contre la métropole ; et ces contrées ne furent peut-être pas moins redevables de leur indépendance aux habiles spéculations du commerçant français, qu'aux puissants secours de la France.
Quinze louis destinés au secrétaire d'un conseiller du parlemeut-Maupeou , et imprudemment retenus par la femme de ce magistrat, furent la cause d'un procès où Beaumarchais, déployant un genre de polémique inconnu au barreau de tous les pays et de tous les siècles , évoqua cette misérable cause au tribunal de l'Europe entière , y traduisit ses adversaires et ses juges, les immola les uns sur les autres avec Tarait du ridicule, triompha lui-même en succombant, et remporta, pour gage de sa victoire , une flétrissure morale qui le cou-
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vrait d'honneur. Mais ce n'est pas ici le lieu de le montrer et de le suivre dans l'arène judiciaire, où il s'est signalé par plus d'un exploit : faisons-le voir dans la carrière dramatique, où il n'a pas rendu des combats et n'a pas obtenu des succès moins difficiles , moins disputés , moins extraordinaires.
Le beau, le gai, l'aimable Beaumarchais débuta par deux drames d'un genre passablement sombre : il appelait cela le genre honnête. Nul auteur dramatique ne fut plus accuse d'Indécence , et n'eut ou du moins' n'afficha plus de prétentions à la moralité. Ce qu'il y a d'un peu singulier, c'est qu'il croyait parvenir également à ce but par le genre honnête et par celui qui ne l'était pas , en peignant des mœurs décentes et des mœurs licencieuses , en faisant les Deux Amis et te Mariage de Figaro : du moins c'était là ce qu'il essayait de prouver dans ses préfaces. Mais on sait ce qu'en général il faut penser de cette logique d'un auteur qui voudrait faire apercevoir de la conséquence dans ce qui en est le moins susceptible, les caprices de l'imagination et ces inspirations qu'on appelle des idées d'ouvrages. Il vous a montré la vertu , c'est pour vous la faire aimer et suivre ; le vice, pour vous le faire haïr et éviter. Rien de tout cela : le plus souvent , il a voulu vous faire pleurer ou rire, selon l'occasion , sans projet de vous rendre meilleurs ou pires. Ce sont les indiscrets censeurs qui nous attirent ces oiseuses apologies. Si l'on ne s'avisait pas souvent mal à propos d'accuser un auteur comique d'immoralité , celui-ci ne penserait jamais à revendiquer plus mal à propos encore la gloire d'être un écrivain moral, je soupçonne que c'est à peu près là l'histoire de Beaumarchais.
En tête d'Eugénie , dans une dissertation intitulée : Essai sur le genre dramatique sérieux, il reproduit avec assez de chaleur et d'adresse tout ce qu'on avait déjà pu alléguer en faveur du drame ; mais il dissimule, atténue ou élude les objections les plus fortes, c'est-à-dire celles qui sont tirées des conséquences du genre , plutôt que du genre même ; et ce genre, il le met sans façon au-dessus de la tragédie et de la comédie, de l'une pour la vérité, de l'autre pour l'intérêt , de toutes deux pour la moralité. Diderot avait dit tout cela ; Beaumarchais n'y ajoutait rien, et son drame, qui avait réussi, n'en avait pas besoin : mais , il faut l'avouer, il avait un peu
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la manie àeèfactums, et il voulait, à toute force, plaidespour ou contre quelque chose. Avec toute sa moralité, Eugénie ne put échapper au reproche d'indécence : on se récria beaucoup contre cette grossesse d'une jeune fille qui était tombée dans le piège odieux tendu par un séducteur, croyant se livrer aux embrassements légitimes d'un époux.
Les Deux Amis n'eurent pas , à beaucoup près , autant de succès qu'Eugénie. Il faut sans doute croire à l'équité des jugements du parterre , quand le temps les a confirmés. Cependant si l'on pouvait opposer à l'effet de la représentation celui de la lecture, on préférerait peut-être à Eugénie les Deux Amis, dont le sujet est moins romanesque et en même temps moins commun , l'intrigue mieux conduite , le style plus naturel T plus soigné , de meilleur goût. Le premier acte de la pièce offre un tableau de l'intérêt le plus doux et le plus aimable. C'est une jeune fille ornée de toutes les qualités et de tous les charmes, qui fait l'orgueil et le bonheur de tout ce qui l'environne; c'est un amant rempli d'ardeur et de timidité, qui aspire au moment d'unir pour jamais son sort à celui de cette fille adorée , compagne de son enfance ; ce sont deux pères > liés d'une ancienne amitié , qui , s'étant trop bien entendus sur l'objet de leur plus cher désir pour avoir eu besoin de s'en faire l'aveu formel , sourient mystérieusement à la tendresse de leurs enfants , et n'ont l'air de l'ignorer que pour mêler un peu de retenue à leurs empressements, un peu d'incertitude à leur espoir , et par là rendre plus vif l'instant de bonheur qui doit les donner l'un à l'autre. Tout dans cette maison respire le calme de la prospérité et les douces agitations de l'amour ; il semble qu'il ne soit pas au pouvoir du sort de troubler un état si paisible, si fortuné; et voilà que tout à coup un grand revers , fondant à la fois sur ces quatre personnages, met en danger leurs biens, leur honneur, leur vie et leur amour. On retrouve, dans le premier acte de l'opéra de Lucile, à peu près cette même situation , ce même tableau de famille , auquel succèdent des scènes orageuses ; et ce qui ajoute au rapport des deux ouvrages , c'est que , dans l'un et dans l'autre, une révélation inattendue vient changer l'état et les droits de la jeune personne.
Beaumarchais fut interrompu dans ses travaux dramati*
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ques par ses aeux fameux procès contre M. de la Rlache , héritier de Pâris-Duverney , et le conseiller au parlement Goëzman. De toute manière, la gloire de l'auteur et les plaisirs du public gagnèrent à cette interruption. Beaumarchais , qui avait fait pleurer médiocrement à ses drames , ayant fait beaucoup rire dans ses plaidoyers , prit apparemment goût à ce dernier genre de succès, auquel le tour de son caractère et de son esprit lui donnait d'ailleurs plus de droits. Il renonça donc au drame lugubre , qui ne convenait plus à sa réputation d'homme éminemment gai, pour n'y plus revenir qu'une seule fois, comme nous le verrons bientôt ; et il se mit à composer le Barbier de Séville, pour continuer d'amuser le public et lui-même.
Cette pièce n'était d'abord qu'un opéra-comique , dans lequel il avait fait entrer des parodies de jolis airs italiens et espagnols ramassés dans ses voyages. L'ouvrage fut refusé par les comédiens Italiens. Qu'on ne se hâte pas trop de s'étonner; on va voir qu'il y avait de bonnes raisons pour cela. Le principal acteur du théâtre, celui qui devait être chargé du rôle de Figaro , avait exercé dans sa jeunesse la même profession que ce personnage , et n'avait probablement pas autant d'esprit. Il est inutile d'en dire davantage. La pièce rejetée par les Italiens fut reçue par les Français. Elle tomba à la première représentation. De cinq actes , l'auteur la réduisit à quatre, et, en cet état, elle obtint un succès complet qui s'est toujours soutenu. Beaumarchais s'était trop bien trouvé d'entretenir le public de lui et de le rendre juge de ses démêlés , pour en laisser échapper cette occasion. 11 fit imprimer le Barbier de Séville avec une longue préface qui était encore un factum , et où il s'égayait aux dépens de ses critiques , comme naguère il avait fait aux dépens de monsieur et madame Goëzman, d'Arnaud, Marin et consorts. L'amour-propre y est porté à un excès que tout l'esprit de l'auteur n'empêche pas de trouver ridicule ; et, sous un air d'ironie dont on n'est pas longtemps dupe, c'est de très-bonne foi que Beaumarchais offre à l'admiration du lecteur les caractères, l'intrigue, les incidents, et jusqu'aux mots les plus insignifiants de sa pièce.
On est généralement persuadé que Beaumarchais a voulu se peindre dans le personnage de Figaro. Ceci demande expli-
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cation. Il est plus que douteux qu'un homme qui prétendait à une sorte de considération publique ait eu le 'projet de se mettre lui-même en scène sous les traits d'un pauvre diable de barbier qui , tout en menant une intrigue dont les fins sont honnêtes, laisse soupçonner qu'il en conduirait tout aussi volontiers une autre dont les fins ne le seraient pas. Il y a dans ce masque de Figaro quelque chose d'effronté et de suspect qui empêche qu'un galant homme en veuille couvrir son visage. Mais il est certain que Beaumarchais a mis dans la bouche de ce même Figaro nombre de traits qui font une allusion directe à ses propres aventures jf c'est une espèce de supplément à ses Mémoires , et une continuation d'hostilités contre ses parties. Une d'elles est à la fois nommée et qualifiée dans le mot de maringouin , sorte d'insecte très-incommode; et ce trait loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, avait évidemment pour intention de rappeler le blâme honorable dont le parlement-Maupeou venait de le charger. C'est seulement de cette manière et dans cette mesure qu'il faut entendre la prétendue ressemblance de Beaumarchais avec son barbier Figaro. Au reste , c'était une manie particulière à cet écrivain de vouloir marquer chacune de ses pièces , pour \ainsi dire , du sceau de ses opinions , de ses passions et de ses aventures personnelles. Plein de lui-même, il semblait craindre que le public ne s'occupât plus de la pièce que de l'auteur ; et il plaçait toujours l'auteur dans quelque coin de la pièce. Le rôle du frère , dans Eugénie , retrace , à certaines circonstances près, son affaire avec Clavijo, l'amant de sa sœur. Nous venons de voir que le Figaro du Barbier de Séville était (chargé de rappeler de temps en temps Beaumarchais au souvenir du parterre , et de provoquer encore quelques applaudissements pour lui. On en peut dire autant du Figaro de la Folle Journée ; et l'argumentation sur Y et et Y ou , adverbe d ï lieu ou conjonction alternative, dans le dédit signé par Figaro à Marceline , paraît bien être une parodie de l'accusation de faux intentée si ridiculement à l'auteur par le comte de la fîlache. Personne ne doute que dans Tarare , dont la moralité est que la grandeur d'un homme sur la terre
N'appartient point à son èlul , Qu'elle est toute a son caractère,
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Beaumarchais n'ait eu l'intention formelle d'étaler le triomphe de la qualité qui dominait en lui , de cette force de caractère qui, d'un état assez obscur, l'avait élevé à une grandeur de fortune et de renommée fort au-dessus de la noblesse et des richesses héréditaires. Les deux Figaro avaient déjà préludé , sur un ton moins haut , à l'expression de cette vérité dont Beaumarchais était fier et même vain. Enfin, dans la Mère coupable , le nom deBégearss, déguisant beaucoup trop mal celui d'un de ses derniers et plus rudes antagonistes, perpétuait le bruit d'une affaire judiciaire toute récente , où malheureusement Beaumarchais n'avait pas joué le rôle brillant. On sent cette différence de fortune à celle de sa vengeance. Triomphant , quoique blâmé, il avait achevé gaiement au théâtre ceux qu'il avait déjà immolés si gaiement an barreau. Ici il fait un acte de fureur noire, en donnant le nom de son adversaire au machinateur des plus odieux complots*, cet adversaire , il est vrai , lui en avait donné l'exemple et presque le droit , en disant de lui dans un plaidoyer : Ce malheureux sue le crime. L'offense et la représaille sont également l'une et l'autre de mauvais goût iet de mauvaise foi.
Le Figaro a quelque rapport avec ces personnages de convention dont l'ancienne comédie aimait à faire usage, et qu'on voyait paraître dans un grand nombre de pièces avec un caractère , un langage et un costume donnés ; mais il en diffère en ce qu'il est un être individuel et non générique, que l'auteur nous montre successivement dans les différentes phases de sa vie. Beaumarchais, qui s'est toujours plu à présenter comme les moyens et les résultats d'un grand système combiné d'avance les actes très-décousus de son existence civile et littéraire , a voulu faire accroire qu'il avait conçu simultanément l'espèce d'ensemble formé par ses trois Figaro. Il prétend que les deux comédies espagnoles ne furent faites que pour préparer le drame de la Mère coupable. «Les « deux premières époques du roman delà famille du comte « Almaviva, dit-il encore , ne semblent pas , dans leur gaieté « légère, offrir des rapports bien sensibles avec la profonde « et touchante moralité de la dernière ; mais elles ont , dans « le plan de l'auteur, une connexion intime. » Beaumarchais se moque ; il suffit de le citer encore lui-même, pour renvcr»