ACTE II, SCÈNE X
Mais , avant que d'en parler , recevez mon compliment , monsieur , sur la distinction flatteuse que vous venez d'obtenir. Le plus digne usage des lettres de noblesse est , sans doute , de décorer des citoyens aussi utiles que vous.
AURELLY.
Utiles: voilà le mot. Qu'un homme soit philosophe, qu'il soit savant, qu'il soit sobre, économe ou brave : eh bien!... tant mieux pour lui. Mais qu'est-ce que je gagne à cela, moi ? L'utilité dont nos vertus et nos talents sont pour les autres est la balance où je pèse leur mérite
SAINT-ALBAN
C'est à peu près sur ce pied que chacun les estime.
MÉLAC PÈRE à part.
Comment faire maintenant pour partir ?
AURELLY.
Moi, par exemple (je me cite parce qu'il en est question), je fais battre journellement deux cents métiers dans Lyon. Le triple de bras est nécessaire aux apprêts de mes soies. Mes plantations de mûriers et mes vers en occupent autant. Mes envois se détaillent chez tous les marchands du royaume : tout cela vit, tout cela gagne; et l'industrie portant le prix des matières au centuple , il n'y a pas une de ces créatures , à commencer par moi , qui ne rende gaiement à l'État un tribut proportionné au gain que son émulation lui procure.
SAINT-ALBAN
Jamais il ne perdra cette belle chaleur.
AURELLY.
Et tout l'or que la guerre disperse , messieurs , qui le fait rentrer à la paix ? Qui osera disputer au commerce l'honneur de rendre à l'État épuisé le nerf et les richesses qu'il n'a plus ? Tous les citoyens sentent l'importance de cette tâche : le négociant seul la remplit. Au moment où le guerrier se repose , le négociant a le bonheur d'être à son tour l'homme de la patrie.
SAINT-ALBAN
Vous avez raison.
AURELLY.
Mais laissons cette conversation , monsieur : qui vous ramène si tôt en ville?
SAINT-ALBAN
Probablement le même objet qui faisait partir monsieur de Mélac. Ma compagnie me rappelle; elle me charge... Vous permettez que nous traitions devant vous...
Vous vous moquez. Pour peu que...
LES DEUX AMIS
SAINT-ALBAN
ïi n'y a point de mystère. L'objet de ma mission est de rassembler tous les fonds de cette province épars dans les caisses de nos divers receveurs , et de les faire passer sur-lechamp à Paris.
MÉLAC PÈRE à part.
Qu'entends-je ?
AURELI.Y.
Ce n'est pas l'affaire d'un moment.
SAINT- ALB AN
J'avais d'abord cru l'opération plus pénible : mais j'ai appris , dans ma tournée , que j'avais des grâces à rendre à l'exactitude de monsieur de Mélac : il m'a sauvé les trois quarts de l'ouvrage.
MÉLAC PÈRE interdit.
Monsieur...
AURELLY.
Ah ! vous pouvez vous flatter, messieurs , que vous n'avez pas beaucoup de receveurs de cette fidélité : il est exact et toujours prêt. Il ne fait pas travailler vos fonds , lui.
Nous estimons trop monsieur de Mélac pour lui faire un mérite d'une chose aussi simple. Commençons donc par envoyer cet argent si désiré. Alors , dégagé de tous soins , je pourrai jouir du plaisir de philosopher quelques jours avec vous.
(Mélac père paraît plongé dans une profonde rêverie. Saint-Alban continue à Aurelly.)
A propos, monsieur, vous ne me dites rien de mademoiselle votre nièce, la plus aimable...
AURELLY.
Monsieur, il lui est arrivé un grand malheur.
SAINT-ALBAN
Un malheur !
AURELLY.
Oui, monsieur. Elle avait arrangé pour ce soir le plus beau , le plus brillant concert...
SAINT-ALBAN
Qui peut avoir renversé ce charmant projet?
AURELLY.
Faut-il le demander? notre philosophe. Il nous a remontre qu'en ce temps de crise mille honnêtes gens étaient peutêtre au désespoir sur les payements, et que ce ton de fête... Voyez son air consterné dès qu'on en parle.