ACTE U, SCÈNE X. liï) MÉLAC PÈRE revenant à lui
Je... je rêvais aux diverses sommes qui m'ont été remises.
J'ai l'état ici. Environ cinq cent mille francs. Voulez- vous que nous passions dans votre cabinet?
MÉLAC PÈRE embarrassé.
Si vous vous reposiez quelques jours?
AURELLY.
Eh ! mais tu pars !
MÉLAC PÈRE plus troublé»
Je différerais...
SAINT-ALBAN
Ah bon Dieu! me reposer ! Il y a cinq nuits que je n'arrête point ; et ce n'est qu'après m'être bien assuré que tous les fonds de la province étaient en vos mains , que j'ai repris ma route pour cette ville.
MÉLAC PÈRE à part.
Tout est perdu.
SAINT-ALBAN d'un ton dégagé.
Je suis d'une paresse... l'ennemi juré du travail. J'ai toutes les peines du monde à m'arracher à l'inaction, pour m'occuper d'affaires ; mais aussi, quand je suis lancé, je ne m'arrête plus que tout ne soit terminé. Il est assez plaisant que cette impatience d'être oisif me tienne lieu du mérite contraire aux yeux de ma compagnie.
AURELLY.
Moi , je vous conseille de vous enfermer avant le dîner. La diligence part cette nuit, vous pourrez y placer le caisson.
SAINT-ALBAN
C'est bien dit.
S'ils font les difficiles, ils ont un fort ballot à moi ; votre argent prendra sa place : il est plus pressé que mon envoi.
SAINT-ALBAN
Rien de plus obligeant.
AURELLY.
Allons, allons, débarrassez-vous la tête.
MÉLAC PÈRE outré, à Aurelly.
Et vous... n'embarrassez pas la vôtre, mon officieux ami.
AURELLY .
Comment donc !
MÉLAC PÈRE déconcerté, à Saint-Alban.
Monsieur, vous me prenez dans un moment.... au dépourvu.,.
LES DEUX AMIS
SAINT-ALBAN
Que dites-vous , monsieur ?
MÉL4C PÈRE
Je dis... (à part.) Ah! je sens la rougeur qui me surmonte... Il faut l'avouer; ce que vous me demandez est impossible.
SAINT-ALBAN
Impossible ! Et vous partiez ?
Il est vrai.
SAINT-ALBAN
Savez-vous, monsieur, quels soupçons l'on pourrait prendre?...
AURELLY vivement.
Fi donc , monsieur de Saint-Alban !
SAINT-ALBAN à Aurelly.
Je vous demande pardon ; mais l'air, le ton, les discours me paraissent si clairs ! Ce voyage...
AURELLY.
N'y a-t-il pas mille raisons... ?
SAINT-ALBAÏS.
Un instant , je vous prie • Avez-vous touché le montant
de toutes les recettes , monsieur de Mélac ?
MÉLAC PÈRE accablé.
Je ne puis le nier.
SAINT-ALBAN
Pouvez-vous faire partir aujourd'hui tout l'argent que vous devez avoir? (Mélac père ne répond rien.) Parlez, monsieur, car mes ordres sont tels que , sur votre réponse , il faut que je prenne un parti sur-le-champ.
MÉLAC PÈRE rêve, sa tête appuyée sur sa main, AURELLY vivement.
Vous ne répondez pas ?
MÉLAC PÈRE outré, à Aurelly Cruel homme ! (A Saint-Alban, d'un air accablé.) Je ne le puis
avant trois semaines au moins.
SAIKT-ALBAN.
Trois semaines ! Il ne m'est pas permis d'accorder trois jours. L'argent est annoncé. — C'est avec regret , monsieur...
MÉLAC PÈRE
Je ne saurais l'empêcher : mais jamais tant de douleurs à la fois n'ont assailli un honnête homme. (Il sort.)
AURELLY criant.
Vous sortez !