‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 177 sur 487 · ACTE II, SCÈNE XV · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE XV

n'es-tu pas un peu curieuse de lire avec moi le papier qu'il t'a remis ?

ROSINE

Quel papier ?

BARTHOLO

Celui qu'il a feint de ramasser pour te le faire accepter.

ROSINE

Bon ! c'est la lettre de mon cousin l'officier, qui était tombée de ma poche.

BARTHOLO

J'ai idée, moi, qu'il l'a tirée de la sienne.

ROSINE

Je l'ai très-bien reconnue.

Qu'est-ce qu'il coûte d'y regarder?

ROSINE

Je ne sais pas seulement ce que j'en ai fait.

BARTHOLO montrant la pochette.

Tu l'as mise là.

ROSINE

Ah , ah ! par distraction.

BARTHOLO

Ah ! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.

ROSINE à part.

Si je ne le mets pas en colère , il n'y aura pas moyen de refuser.

BARTHOLO

Donne donc , mon cœur.

ROSINE

Mais quelle idée avez-vous en insistant, monsieur? Est-ce encore quelque méfiance?

BARTHOLO

Mais vous , quelle raison avez-vous de ne pas la montrer?

ROSINE

Je vous répète , monsieur, que ce papier n'est autre que la lettre de mon cousin , que vous m'avez rendue hier toute décachetée; et puisqufil en est question , je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît excessivement.

Je ne vous entends pas.

ROSINE

Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent? Pourquoi vous donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont

adressés? Si c'est jalousie, elle m'insulte ; s'il s'agit de l'abus d'une autorité usurpée, j'en suis plus révoltée encore.

BARTHOLO

Comment, révoltée ! Vous ne m'avez jamais parlé ainsi.

ROSINE

Si je me suis modérée jusqu'à ce jour, ce n'était pas pour vous donner le droit de m 'offenser impunément.

BARTHOLO

De quelle offense me parlez-vous ?

ROSINE

C'est qu'il est inouï qu'on se permette d'ouvrir les lettres de quelqu'un.

BARTHOLO

De sa femme ?

ROSINE

Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d'une indignité qu'on ne fait à personne ?

Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du billet , qui, sans doute , est une missive de quelque amant. Mais je le verrai , je vous assure.

ROSINE

Vous ne le verrez pas. Si vous m'approchez, je m'enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.

BARTHOLO

Qui ne vous recevra point.

ROSINE

C'est ce qu'il faudra voir.

BARTHOLO

Nous ne sommes pas ici en France , où l'on donne toujours raison aux femmes: mais, pour vous enôterla fantaisie, je vais fermer la porte.

ROSINE pendant qu'il y va.

Ah ciel ! que faire?... Mettons vite à la place la lettre de mon cousin , et donnons-lui beau jeu à la prendre.

(Elle fait l'échange, et met la lettre du cousin dans s;i pochette, de façon qu'elle sorte un peu.) BARTHOLO revenant.

Ah! j'espère maintenant la voir.

ROSINE

De quel droit, s'il vous plaît?

BARTHOLO

Du droit le plus universellement reconnu , celui du plus fort.

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