FIGARO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE
FIGARO s'approche.
Je vais...
LE COMTE croyant parler au page.
Puisque vous ne redoublez pas le baiser... (Il croit lui donner un soufflet.)
FIGARO, qui est à portée, le reçoit.
Ah!
LE COMTE
.... Voilà toujours le premier payé.
FIGARO (à part) s'éloigne en se frottant la joue.
Tout n'est pas gain non plus en écoutant.
SUZANNE riant tout haut de l'autre côté. Ah! ah! ah! ah!
LE COMTE à la comtesse, qu'il prend pour Suzanne.
Entend-on quelque chose à ce page? il reçoit le plus rude soufflet , et s'enfuit en éclatant de rire.
FIGARO à part.
S'il s'affligeait de celui-ci !...
LE COMTE
Comment ! je ne pourrai faire un pas... (A la comtesse ) Mais laissons cette bizarrerie ; elle empoisonnerait le plaisir que j'ai de te trouver dans cette salle.
LA COMTESSE imitant le parler de Suzanne.
L'espériez- vous ?
LE COMTE
Après ton ingénieux billet! (Il lui prend la main.) Tu trembles?
LA COMTESSE
J'ai eu peur.
LE COMTE
Ce n'est pas pour te priver du baiser que je l'ai pris. (N la
baise au front. )
LA COMTESSE
Des libertés !
FIGARO à part.
Coquine !
SUZANNE à part.
Charmante !
LE COMTE prend la main de sa femme.
Mais quelle peau fine et douce , et qu'il s'en faut que fa comtesse ait la main aussi belle l
LE MARIAGE DE FIGARO
LÀ COMTESSE à par'.
Oh ! la prévention !
LE COMTE
A-t-elIe ce bras ferme et rondelet? ces jolis doigts pleins de grâce et d'espièglerie ?
LA COMTESSE , de la voix de Suzanne.
Ainsi l'amour...?
LE COMTE
L'amour... n'est que le roman du cœur : c'est le plaisir qui en est l'histoire ; il m'amène à tes genoux.
LA COMTESSE
Vous ne l'aimez plus?
LE COMTE
Je l'aime beaucoup ; mais trois ans d'union rendent l'hymen si respectable !
LA COMTESSE
Que vouliez-vous en elle ?
LE COMTE la caressant.
Ce que je trouve en toi , ma beauté...
LA COMTESSE
Mais dites donc.
LE COMTE
Je ne sais : moins d'uniformité peut-être , plus de piquant dans les manières , un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus: que sais-je? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois , elles nous aiment , nous aiment ( quand elles nous aiment ) ; et sont si complaisantes et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris un beau soir de trouver !a satiété où l'on recherchait le bonheur.
LA COMTESSE à part.
Ah ! quelle leçon !
LE COMTE
En vérité , Suzon, j'ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles n'étudient pas assez l'art de soutenir notre goût, de se renouveler à l'amour , de ranimer , pour ainsi dire , le charme de leur possession par celui de la variété.
LA COMTESSE piquée.
Donc elles doivent tout?...
LE COMTE riant.
Et l'homme rien ? Changeronsrnous la marche de la nature ? Notre tâche à nous fut de les obtenir ; la leur...