‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 323 sur 487 · ACTE V, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VIII

SUZANNE, lui fermant la bouche avec sa main , oublie de déguiser sa voix.

N'appelez pas!

- FIGARO à part.

Eh c'est Suzon! God-dam t

SUZANNE du ton de la comtesse.

Vous paraissez inquiet.

FIGARO à part.

Traîtresse ! qui veut me surprendre!

SUZANNE

Il faut nous venger , Figaro.

En sentez- vous le vif désir ?

SUZANNE

Je ne serais donc pas de mon sexe î Mais les hommes en ont cent moyens.

FIGARO confidemment.

Madame, il n'y a personne ici de trop. Celui des femmes... les vaut tous.

SUZANNE à part.

Comme je le souffletterais !

FIGARO à part.

Il serait bien gai qu'avant la noce...

SUZANNE

Mais qu'est-ce qu'une telle vengeance qu'un peu d'amour n'assaisonne pas ?

FIGARO

Partout où vous n'en voyez point, croyez que le respect dissimule.

SUZANNE piquée.

Je ne sais si vous le pensez de bonne foi , mais vous ne le dites pas de bonne grâce.

FIGARO avec une chaleur comique , à genoux. Ah! madame, je vous adore. Examinez le temps , le lieu , les circonstances , et que le dépit supplée en vous aux grâces qui manquent à ma prière.

SUZANNE à part.

La main me brûle !

FIGARO à part.

Le cœur me bat.

SUZANNE

Mais , monsieur, avez-vous songé... ?

FIGARO

Oui, madame; oui , j'ai songé.

LE MARIAGE DE FIGARO

SUZANNE

.... Que pour la colère et l'amour...

FIGARO

... Tout ce qui se diffère est perdu. Votre main , madame ?

SUZANNE de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.

La voilà.

FIGARO

Ah! demonio! quel soufflet!

SUZANNE lui en donne un second.

Quel soufflet ! Et celui-ci ?

FIGARO

Et ques-à-quo? de par le diable! est-ici la journée des tapes?

SUZANNE le bat à chaque phrase.

Ah! ques-à-quo? Suzanne : et voilà- pour tes soupçons, voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons , tes expédients, tes injures et tes projets. C'est-il çà de l'amour? Dis donc comme ce matin ?

FIGARO rit en se relevant.

Santa barbara! oui c'est de l'amour. O bonheur! ô délices! 6 cent fois heureux Figaro! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m'auras diapré tout le corps de meurtrissures , regarde avec bonté , Suzon , l'homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme

SUZANNE

Le plus fortuné! Bon fripon , vous n'en séduisiez pas moins la comtesse, avec un si trompeur babil, que, m'oubliant moi-même, en vérité, c'était pour elle que je cédais.

FIGARO

Ai-je pu me méprendre au son de ta jolie voix?

SUZANNE en riant.

Tu m'as reconnue ? Ah ! comme je m'en vengerai !

FIGARO

Bien rosser et garder rancune est aussi par trop féminin t Mais dis-moi donc par quel bonheur je te vois là, quand je te croyais avec lui; et comment cet habit, qui m'abusait, te montre enfin innocente ...

SUZANNE

Eh! c'est toi qui es un innocent , de venir te prendre au piège apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute , à nous , si voulant museler un renard , nous en attrapons deux?

FIGARO

Qui donc prend l'autre ?

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