UN MOI
sort de deux enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n'en sont pas moins les victimes. C'est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi porte mon drame.
Puis , opposant au scélérat notre pénétrant Figaro , vieux serviteur très-attaché, le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison , l'intrigue qui se noue entre eux s'établit sous cet autre aspect.
Le scélérat inquiet se dit : En vain j'ai le secret de tout le monde ici , en vain je me vois près de le tourner à mon profit; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur ! »
D'autre côté , j'entends le Figaro se dire : Si je ne réussis à dépister ce monstre , à lui faire tomber le manque , la fortune , l'honneur, le bonheur de cette maison , tout est perdu. La Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chute de l'autre. *
Ainsi , la comédie d'intrigue , soutenant la curiosité , marche tout au travers du drame, dont elle renforce l'action , sans en diviser l'intérêt, qui se porte tout entier sur la mère. Les deux enfants , aux yeux du spectateur, ne courent aucun danger réel. On voit bien qu'ils s'épouseront, si le scélérat est chassé ; car ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qu'ils ne sont parents à nul degré , qu'ils sont étrangers l'un à l'autre : ce que savent fort bien , dans le secret du cœur, le comte , la comtesse , le scélérat , Suzanne et Figaro , tous instruits des événements ; sans compter le public qui assiste à la pièce , et à qui nous n'avons rien caché.
Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du père et de la mère , consiste à effrayer les jeunes gens, à les arracher l'un à l'autre , en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfants du même père , c'est là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan , que l'on peut appeler complexe.
Une telle, action dramatique peut s'appliquer à tous les temps , à tous les lieux où les grands traits de la nature , et
SUR LÀ MÈRE COUPABLE
tous ceux qui caractérisent le cœur de l'homme et ses secrets, ne seront pas trop méconnus,
Diderot , comparant les ouvrages de Rictiardson avec tous ces romans que nous nommons l'histoire, s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond : Peintre du cœur humain ! c'est toi seul qui ne mens jamais ! Que} mot sublime ! Et moi aussi j'essaye encore d'être peintre du cœur humain : mais ma palette est desséchée par l'âge et les contradictions. La Mère coupable a dû s'en ressentir!
Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon plan , le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse ! Un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, en y mêlant, d'un crayon hardi, Yintrigite avec le pathétique ; qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun, qu'il nous peigne' à grands traits l'homme vivant en société , son état , ses passions, ses vices, ses vertus, ses fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que l'exagération même , qui fait briller les autres genres , ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement : touchés , intéressés , instruits , nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né de l'impuissance de produire une tragédie ou une comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fait encore un pas.
O mes concitoyens, vous à qui j'offre cet essai; s'il vous paraît faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m'injurier. Lorsque je fis mes -autres pièces, on m'outragea longtemps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro que vous avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vieillissant l'esprit s'attriste , le caractère se rembrunit. J'ai beau faire , je ne ris plus quand un méchant ou un fripon insulte à ma personne, à l'occasion de mes ouvrages : on n'est pas maître de cela.
Critiquez la pièce : fort bien. Si l'auteur est trop vieux pour en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne, et même elle n'est pas de bon.goût. On peut offrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de modèle en ce point, comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance.