‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 338 sur 487 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

a goûté le bonheur si doux d'être père! C'est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

Et moi , l'auteur, j'ajoute ici : Venez juger la Mère coupable, avec le bon esprit qui l'a fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs , au pieux repentir de cette femme infortunée ; si ses pleurs commandent les vôtres, laissez-les couler librement. Les larmes qu'on verse au théâtre , sur des maux simulés qui ne font pas le mal de la réalité cruelle , sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion!

Auprès de ce tableau touchant, si j'ai mis sous vos yeux le machinateur, l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille , ah ! je vous jure que je l'ai vu agir; je n'aurais pas pu l'inventer. Le Tarkife de Molière était celui de la religion : aussi, de toute la famille d'Orgon, ne trompa-t-il que le chef imbécile ! Celui-ci , bien plus dange* reux , Tartufe de la probité, possède l'art profond de s'attirer la respectueuse confiance de la famille entière qu'il dépouille. C'est celui-là qu'il fallait démasquer. C'est pour vous garantir des pièges de ces monstres (et il en existe partout) que j'ai traduit sévèrement celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le-moi en faveur de sa punition , qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m'a coûté ; mais je me serais cru plus méchant que Bégearss , si je l'avais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités , si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.

Peut-être ai-je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine, et devait être écrit dans la force de l'âge. Il m'a tourmenté bien longtemps ! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis , en vieillissant , j'hésitais de m'en occuper : je craignais de manquer de force ; et peut-être n'en avais-je plus à l'époque où je l'ai tenté! mais enfin, je l'ai composé dans une intention droite et pure : avec la tête froide d'un homme et le cœur brûlant d'une femme , comme on a dit que J.-J. Rousseau écrivait. J'ai remarqué que cet ensemble , cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit.

SUR LA MÈRE COUPABLE. 429

Au reste , sans tenir à nul parti , à nulle secte , la Mère coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien des familles : peines auxquelles malheureusement le divorce, très-bon d'ailleurs, ne remédie point. Quoi qu'on fasse, il déchire ces plaies secrètes , au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité, la bonté du cœur, l'indulgence, en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de lettres qui 'se sont voués au théâtre , en examinant cette pièce , pourront y démêler une intrigue de comédie , fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier genre, trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à comporter ces deux éléments réunis. L'intrigue, disaient-ils, est le propre des sujets gais, c'est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique à la marche simple du drame , pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application , comme on peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite ; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques employés avec art, pçut produire un très-grand effet. Voici comment je l'ai tenté.

Sur des événements antécédents connus (et c'est un fort grand avantage), j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant existât aujourd'hui entre le comte Almaviva , la comtesse et les deux enfants. Si j'avais reporté la pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler, non la Mère coupable, mais V Épouse infidèle , ou les Époux coupables. Ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt ; il eût fallu y faire entrer des intrigues d'amour, des jalousies , du désordre , que saisie ? de tout autres événements : et la moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête, cette moralité, perdue, enveloppée dans les fougues de l'âge, n'aurait pas été aperçue.

Mais ici c'est vingt ans après que les fautes sont consommées , c'est quand les passions sont usées , c'est quand leurs objets n'existent plus , que les conséquences d'Un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement et sur le

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