‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 350 sur 487 · SCÈNE vin · texte numérisé non relu

SCÈNE vin

LE COMTE , BÉGEARSS

Quel est votre projet sur l'examen de cet écrin ? LE COMTE tire de sa poche un bracelet entouré de brillants.

Je ne veux plus te déguiser tous les détails de mon affront; écoute. Un certain Léon d'Astorga , qui fut jadis mon page, et que l'on nommait Chérubin...

BÉGEARSS

Je l'ai connu ; nous servions dans le régiment dont je vous dois d'être major. Mais il y a vingt ans qu'il n'est plus.

LE COMTE

C'est ce qui fonde mon soupçon. Il eut l'audace de l'aimer. Je la crus éprise de lui ; je J'éloignai d'Andalousie , par un emploi dans ma légion. — Un an après la naissance du fils.. .

qu'un combat détesté m'enlève (Il met la main à ses yeux);

lorsque je m'embarquai vice-roi du Mexique; au lieu de rester à Madrid , ou dans mon palais à Séville , ou d'habiter Aguas Frescas, qui est un superbe séjour; quelle retraite, ami , crois-tu que ma femme choisit ? Le vilain château d'Astorga , chef-lieu d'une méchante terre , que j'avais achetée des parents de ce page. C'est là qu'elle a voulu passer les trois années de mon absence; qu'elle y a mis au monde... ( après neuf ou dix mois, que sais-je?) ce misérable enfant, qui porte les traits d'un perfide ! Jadis , lorsqu'on m'avait peint pour le bracelet de la comtesse , le peintre ayant trouvé ce page fort joli , désira d'en faire une étude : c'est un des beaux tableaux de mon cabinet.

BÉGEARSS

Oui... (11 baisse les yeux. ) à telles enseignes que votre épouse...

LE COMTE vivement.

Ne veut jamais le regarder? Eh bien! sur ce portrait j'ai fait faire celui-ci , dans ce bracelet , pareil en tout au sien , fait par le même joaillier qui monta tous ses diamants; je vais le substituer à la place du mien. Si elle en garde le silence, vous sentez que ma preuve est faite. Sous quelque forme qu'elle en parle , une explication sévère éclaircit ma honte à l'instant.

BÉGEARSS

Si vous me demandez mon avis , monsieur, je blâme un tel projet.

LA MÈRE COUPABLE s

LE COMTE

Pourquoi ?

BÉGEÀRSS.

L'honneur répugne à de pareils moyens. Si quelque hasard, heureux ou malheureux, vous eût présenté certains faits , je vous excuserais de les approfondir. Mais tendre un piège! des surprises! Eh! quel homme, un peu délicat, voudrait prendre un tel avantage sur son plus mortel ennemi ?

LE COMTE

Il est trop tard pour reculer : le bracelet est fait , le portrait du page est dedans...

BÉGFARSS prend l'écrin Monsieur, au nom du véritable honneur.,.

LE COMTE a enlevé le bracelet de l'écrin.

Ah ! mon cher portrait , je te tiens ! J'aurai du moins à joie d'en orner le bras de ma fille , cent fois plus digne de le porter!... ( Il y substitue l'autre. )

BÉGEÀRSS feint de s'y opposer. Ils tirent chacun l'écrin de leur côté; Bégearss fait ouvrir adroitement le double fond , et dit avec colère :

Ah ! voilà la boîte brisée

LE COMTE regarde.

Non ; ce n'est qu'un secret que le débat a fait ouvrir. Ce double fond renferme des papiers !

BEGEARSS s'y opposant.

Je me flatte, monsieur, que vous n'abuserez point...

LE COMTE impatient.

« Si quelque heureux hasard vous eût présenté certains « faits , me disais-tu dans le moment , je vous excuserais de « les approfondir... » Le hasard me les offre, et je vais suivre ton conseil. ( Il arrache les papiers. ) BÉGEÀRSS avec chaleur.

Pour l'espoir de ma vie entière , je ne voudrais pas devenir complice d'un tel attentat ! Remettez ces papiers , monsieur , ou souffrez que je me retire. (Il s'éloigne. )

( Le comte lient des papiers et lit.

Bégearss le regarde en dessous , et s'applaudit secrètement. ) LE COMTE avec fureur.

Je n'en veux pas apprendre davantage ; renferme tous les autres, et moi je garde celui-ci.

BÉGEARSS

Non ; quel qu'il soit , vous avez trop d'honneur pour commettre une...

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