‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 406 sur 487 · ACTE IV, SCÈNE XI1JL · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE XI1JL

LA COMTESSE

Quand il avait un frère aîné , l'orgueil d'un très-grand nom le condamnant au célibat, l'ordre de Malte était son sort. Le préjugé semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils (timidement) égaux en droits.

LE COMTE s'agite plus fort. (A part, d'un ton étouffé.) Égaux en droits!...

LA COMTESSE un peu plus fort.

Mais depuis deux années qu'un accident affreux... les lui a tous transmis , n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le relever de ses vœux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté l'Espagne que pour dénaturer vos biens, par la vente , ou par des échanges. Si c'est pour l'en priver , monsieur , la haine ne va pas plus loin ! Puis , vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la maison p... par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire, un traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. Qu'a-t-il fait pour le mériter?

LE COMTE s'arrête, d'un ton terrible.

Ce qu'il a fait !

LA COMTESSE effrayée.

Je voudrais bien , monsieur , ne pas vous offenser !

LE COMTE plus fort.

Ce qu'il a fait , madame! Et c'est vous qui le demandez?

LA COMTESSE en désordre.

Monsieur, monsieur! vous m'effrayez beaucoup !

LE COMTE avec fureur.

Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.

LA COMTESSE plus troublée.

Ah , monsieur ! ah , monsieur !. . .

LE COMTE

Vous demandez ce qu'il a fait?

LA COMTESSE levant les bras.

Non, monsieur, ne me dites rie»!

LE COMTE hors de lui.

Rappelez-vous , femme perfide, ce que vous avez fait vousmême! et comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils.

LA COMTESSE au désespoir veut se lever,

Laissez-moi m'enfuir, je vous prie

LA MÈRE COUPABLE

LE COMTE la clouant sur son fauteuil.

Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à îa conviction qui vous presse. ( Lui montrant sa lettre.) Connaissez-vous cette écriture? Elle est tracée de votre main coupable ! Et ces caractères sanglants qui lui servent de réponse.. .

LA COMTESSE anéantie.

Je vais mourir ! je vais mourir !

LE COMTE avec force.

Non , non ! vous entendrez les traits que j'en ai soulignés ! (11 lit avec égarement.) « Malheureux insensé! notre sort est « rempli; votre crime, le mien, reçoit sa punition. Aujour- « d'hui , jour de Saint-Léon, patron de ce lieu et le vôtre , « je viens de mettre au monde un fils , mon opprobre et mon « désespoir...» (11 parle.) Et cet enfant est né le jour de Saint- Léon , plus de dix mois après mon départ pour la Vera- Crux !

(Pendant qu'il lit très-fort, on entend la comtesse, égarée, dire des mots coupés qui partent du délire:)

LA COMTESSE priant, les mains jointes.

Grand Dieu ! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure toujours impuni !

LE COMTE

Et de la main du corrupteur. (Il lit.) « L'ami qui vous

« rendra ceci quand je ne serai plus est sûr. »

LA COMTESSE priant.

Frappe , mon Dieu ! car je l'ai mérité !

LE COMTE' lit.

« Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié, <c parmi les noms qu'on va donner à ce fils , héritier d'un «autre...»

LA COMTESSE priant.

Accepte l'horreur que j'éprouve , en expiation de ma faute ! le comte lit.

« Puis- je espérer que le nom de Xeon....» (il parle.) Et ce fils s'appelle Léon !

LA COMTESSE égarée, les yeux fermés.

Mon Dieu ! mon crime fut bien grand , s'il égala ma punition I Que ta volonté s'accomplisse !

LE COMTE plus fort.

Et , couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon éloignement pour lui !

LA COMTESSE priant toujours.

Qui suis-je pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit ?

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