‹ Théatre de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 91 sur 487 · SCÈNE XL · texte numérisé non relu

SCÈNE XL

MÉLAC l'iajE, AURELLY.

AURELLY , gaiement.

Je t'ai bien désiré tout à l'heure à l'intendance: tu m'aurais vu batailler...

MÉLAC TÈRE.

Contre qui ?

AURELLY.

Ce nouveau noble, si plein de sa dignité, si gros d'argent et si bouffi d'orgueil , qu'il croit toujours se commettre lorsqu'il salue un roturier.

MÉLAC PÈRE distrait.

Moins il y a de distance entre les hommes , plus ils sont pointilleux pour la faire remarquer.

AURELLY.

Celui-ci , qui, jusqu' à l'époque de mes lettres de noblesse, ne m'avait jamais regardé, s'avise de me complimenter aujourd'hui d'un ton supérieur : « Je me flatte, m'a-t-il dit, que « vous quittez enfin le commerce avec la roture. »

MÉLAC PÈRE à part.

Ah î dieux !

AURELLY.

Quoi ?

MÉLAC PÈRE s'cfforçanl de rire.

Te crois l'entendre.

AURELLY.

Au contraire, monsieur, ai-je répondu; je ne puis mieux reconnaître le nouveau bien que je lui dois, qu'en continuant à l'exercer avec honneur.

MÉLAC PÈRE embarrasse.

Ah ! mon ami , le commerce expose à de si terribles revers î

AURELLY.

Tu m'y fais songer : l'agent de change ne s'explique pas ; mais, à son air, je gagerais que le payement ne se passera pas sans quelque banqueroute considérable.

MÉjvAC PÈRE.

Je ne vois jamais ce temps de crise , sans éprouver un serrement de cœur sur le sort de ceux à qui il peut être fatal.

AURELLY.

Et moi, je dis que la pitié qu'on a pour les fripons n'est

LES DEUX AMIS

qu'une misérable faiblesse, un vol qu'on (ait aux honnêtes gens. La race des bons est-elle éteinte? Pour...

MÉLAC PÈRE

Je ne parle point des fripons.

AUIIELLY avec chaleur.

Les malhonnêtes gens reconnus sont moins à craindre que ceux-ci : l'on s'en méfie ; leur réputation garantit au moins de leur mauvaise foi.

MÉLAC PÈRE

Fort bien : mais...

AURELLY.

Mais un méchant qui travailla vingt ans à passer pour honnête homme porte un coup mortel à la confiance , quand son fantôme d'honneur disparaît : l'exemple de sa fausse probité fait qu'on n'ose plus se fier à la véritable.

MÉLAC PÈRE douloureusement.

Mon cher Aurelly , n'y a-t-il donc point de faillites excusables? Il ne faut qu'une mort, un retard de fonds, il ne faut qu'une banqueroute frauduleuse un peu considérable , pour en entraîner une foule de malheureuses.

AURELLY.

Malheureuses ou non, la sûreté du commerce ne permet pas d'admettre ces subtiles différences : et les faillites qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité.

MÉLAC PÈRE

Mais c'est outrer les choses , que de confondre ainsi. . .

Je voudrais qu'il y eut là-dessus des lois si sévères, qu'elles forçassent enfin tous les hommes d'être justes.

MÉLAC PÈRE

Eh ! mon ami , les lois contiennent les méchants sans les rendre meilleurs ; et les mœurs les plus pures ne peuvent sauver un honnête homme d'un malheur imprévu.

AURELLY.

Monsieur, la probité du négociant importe à trop de gens, pour qu'on lui fasse grâce en pareil cas.

MÉLAC PÈRE

Mais écoutez-moi.

AURELLY.

Je vais plus loin. Je soutiens que l'honneur des autres est engagé à ce que celui qui ne paye pas soit flétri publiquement.

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