‹ Théâtre de BeaumarchaisChapitre 186 sur 262 · UN MOT · texte numérisé non relu

UN MOT

Pendant ma longue proscription, quelques amis zélés avaient imprimé cette pièce, uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle, lurtive, et pHse à la volée pendant les représentations *. Mais ces amis eux-mêmes, pour éviter d'être froissés par les agents de la terreur, s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols fcar alors tout était péril), se crurent obligés de les défigurer, d'altérer même leur langage, et de mutiler plusieurs scènes. Honorablement rappelé dans ma patrie après quatre années d'infortune, et la pièce étant désirée par les anciens acteurs du Théâtre-Français, dont on connaît les grands talents, je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

Parmi les vues de ces artistes, j'approuve celle de présenter, en trois séances consécutives, tout le roman de la famille Almaviva, dont les deux premières époques ne semblent pas, dans leur gaieté légère, offrir des rapporis bien sensibles avec la profonde et touchante moralité de la dernière ; mais elles ont, dans le plan de l'auteur, une connexion intime, propre à verser le plus vif intérêt sur les représentations de la Mère coupable.

J'ai donc pensé, avec les comédiens, que nous pouvions dire au public : Après avoir bien ri, le premier jour, au Barbier de Séville, de la turbulente jeunesse du comte Almaviva, laquelle est à peu près celle de tous les hommes ;

Après avoir, le second jour, gaiement considéré, dans la Folle Journée, les fautes de son âge viril, et qui sont trop souvent les nôtres.

Venez vous convaincre avec nous, par le tableau de sa vieillesse, en voyant la Mère coupable, que tout homme qui n'est pas né un épouvantable méchant finit toujours par être bon, quand l'âge des passions s'éloiçne, et surtout quand il a goûté le bonheur si doux d'être père î C'est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

Et moi, l'auteur, j'ajoute ici : Venez juger la Mère r.(M^

* Elle fut représentée, pour la première foig, aa Ihéfttre du Marais, le 26 juin 1793.

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pable, avec le bon esprit qui l'a fa>» ^ ' pour voua.

vous trouvez quelcfiie plaislT ù n i" ^u^ i aieaauiÉ|»| leurs, au pieux repefhtîr dé cette iummc infuitun^'

Eleurs commandent les vôtres, laissez-les coiiï^r h «

iCS larmes qu'on ver^a au iliiàtre, sur des mati «

qui ne font pals le ftial de la îtiatilp croeîle, èonî bk l

On est meilleur quand on se sent iileurer. On se i i

bon après la compassio» 1 1 î

Auprès de ce tableau louchant, si j'ai mis sous vn^Tnnfl lepiachinateur, l'homme allreux qui tourmqnlo at ^

cette malheureuse lamllle, oh! je vouç jure que

gerêux, Tartuffe de la probité^ possède l'art profuiid de sil urer la resjpeclueuàe confiance de la Ibmillû eniiêrç f^ili dépouille. C'est celui-là qu'il fallait domasqubr. Gt^sï |>i»«/ vous garantir des pièges de ces ftjonstrcs (et il eu vmk

Î)àrtôut) que j'ai traduit sévèrement cèlul-ei sur ïa s^lm rànçaise. Paraonnez-le-moi on faveur de gà pmaUo^^ ait la clôture de la pièce. Ce cinquième acie m'a cciùfc; mais je me éérais cru plus m oc liant que Begearss, &i je II- , vais laissé jouir du moindre fruit de ses oirocltés, g| jeoi' vous eusse calmés après des alarmes si viveâ.

Peut-être ai-je attendu Lmp lard pour achever i:e( ouvrife terrible qui me consuQiait la poitrine, et devait éire kx^ dans la force de l'âge. Il m'a lourmenlé bien longietiip^l Mes deux comédies espagnoles ue furent laites que powl^ préparer. Depuis, en vïeillîssantj j'hésitais de m'eo i^geuper : je ci*aigndis de manquer de force ; et pcul-^irû n'en avais-je plus à l'époque ou je l'ai lente! mais eniio^ jeFai compose dans une inleiition droite et pure : avec (a tUft froidîe d'un homme et le cœur bmlant d*uue reain)«, mmm on a dit que J.-J. Rousseau écrivait. J'ai reiuârqué quec<?t ensemble, oét hermaphroilisme moral^ est mojQs rare ^»m né le croii.

Au reste, sans tenir h nul parti, h nulle secte, ia tè« coupable est un tableau des peines intèrieureâ qui divbêal bien des familles ; peines auxquelles malheureiisr?:: -^ '^ divoirce, très-bon d'ailleurs, ne rtuntdie po.iut. (jr fasse, il décliir'e ces plaies secrètes, au lieu de les i Le sentiment de la paternité, la Uimlè du cu.'ar, Vnu eh sont le$ uniques remèdes. Voilkce qug j ai Voulu ^.l.„,.^ et graver dans tous les esprîis.

£es hommes de lettres qui se sont voue$ itu théâtre, éft examinant cette pièce, poiir'ponï y duîh(?ler une jntri^'ue de comédie, fondue -dans le palht'Uque d'un f^^r^^t^. Ce m^mkr genre, trop dédaigné de quelques juges piç^euti?, ■ :■ ■ ' ■

li^rafssait pas de forcé à compbîHer cas dëùk éléments réums. ^'iolrlgue, disaient-Us, est le propre des sujets jg^ais, c'est le I^^rf de la comédie : on adapte le pathétique a la marche ^pinple du drame, pour en soutenir îa faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à Taj^plication, comme on i^„peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'exécution plus ou moins bonne assigne à chacun son mé- .■îjite; et le mélange heureux de ces deux moyens dranjalil'^es employés avec art, peut produire un très-grand effel. jYoici comment je Tai tenté.

5/i . Sur des événements antécédents conbtts (et c'est un îbrt rand avantaffe], j'ai fait en sorte qu'un drame intéressant "îstât aujourd'hui entre le comte Aimaviva, la comtesse et deux enfants. Si j'avais reporté la pièce à l'âge inconsisant où les fautes se sont commises, voici ce qui fût arrivé. ' D'abord le arame eût au s'appeler, non la Mère coupable, >jmais r Epouse infidèle, ou les Ei^oux -coupables . Ce n^éla^t ji'Séjà plus le même genre d'intérêt; il eût fallu y faire entrer ^ aes intrigues d'amour, des jalousies, du désordre, que sai'sj Je? de tout autres événements : et la moralité que je voulais ' faire sortir d'un nKjnquement si grave aux devoirs de l'è- ' jouse honnête, celte moralité, perdue, enveloppée dans les ibuguesde l'âge, n'aurait pas été açerçue.

Mais ici c'est vingt après que les fautes sont consommées, \ c'est quand les passions sont usées; c'est quand leurs objets n'existent plus, que les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement et sur le sort de d'eux enfants malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n'en sont pas moins les victimes. C'çst de ces circonstances {graves que la nioralité tire toute sa force, et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées qui, lisant peu dans l'avenir, sont beaucoup plus près dn danger de «e voir égairées que de celui d'être vicieuses. Voilà sur quoi .porte mon àrame. ^ » .,. . ^

Puis, opposant au scélérat nôtre pèhêtrant Figaro, vioux serviteur très-attaché, le seul être que le fripon n'a pu tromper dans là maison, Tintrigue qui se noue entre eux s'établit sous cet autre aspect. . .

Le scélérat inquiet se dit : En vain j'ai le secret de -tout le monde ici, en vain je me vois près de le tourner à i;non profit ; si je ne parviens pas à faire chasser ce valet, il pourra m'arriyer malheur!

D'autre côté, j'entends le Figaro se dire : Si je ne réqssîs à dépister ce monstre, à lui faire tomber fë masque, k fprluhe, l'honneur, le bonheur de celte maison, tout est perdu. pSi Suzanne, jetée entre ces deux lutteurs, n'est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hàtér la chute de l'autre.

im UN MOT

Ainsi, la comédie d'intrigue, soutenant la euriosité, i che tout au travers du drame, dont elle renforce l'iei sans en diviser Tintérét, qui se porte tout entier sorfiii Les deux enfants, aux yeux du spectateur, ne courent ■ danger réel. On voit bien qu'ils s épouseront, si le scéÛri chassé; car ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage^ qu'ils ne sont parents à nul degré, qu'ils sont étraneen à l'autre : ce que savent fort bien, dans le secret dae le comte, la comtesse, le scélérat, Suzanne et Figaro^ instruits des événements; sans compter le public qui H à la pièce, et à qui nous n'avons rien cache.

Tout l'art de l'hypocrite, en déchirant le cœur du pi de la mère, consiste à effrayer les jeunes gens, à tes i cher l'un à l'autre, en leur faisant croire à chacun < sont enfants du même père; c'est là le fond de son intr Ainsi marche le double plan, que l'on peut appeler • plexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer ft foi temps, à tous les lieux où les grands traits de la natoi tous ceux qui caractérisent le cœur de l'hooime et se crets, ne seront pas trop méconnus.

Diderot, comparant les ouvrages de Rîchardson avei ces romans que nous nommons l'histoire, s'écrie, dan enthousiasme pour cet auteur juste et profond : PeM cœur humain t c'est toi seul qui ne mens jamaû ! Que sublime I Et moi aussi j'essaye encore d'éire peinti cœur humain : nîais ma palette est desséchée par l'é les contradictions. La Mère coupable a dû s'en ressenl

Que si ma faible exécution nuit à l'intérêt de mon le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa jusl Un tel essai peut inspirer le dessein d'en oiTrir de plui tement concertés. Qu'un homme de feu l'entreprenne, mêlant, d'un crayon hardi, Yintrigue avec le paihii qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de cun, qu'il nous peigne à grands traits L'homme viva société, son état, ses passions, ses vices, ses vertus fautes et ses malheurs, avec la vérité frappante que I gération même, qui fait briller les autres genres, ne pi pas toujours de rendre aussi fidèlement : touchés, intén instruits, nous ne dirons plus que le drame est un j décoloré, né de l'impuissance de produire une tragédu une comédie. L'art aura pris un noble essor; il aura fa core un pas.

mes concitoyens, vous à qui j'offre cet essai, s'il

Earait faible ou manqué, critiquez-le, mais sans m'inji orsque je fis mes autres pièces, on m'outragea longt pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro que avez aimé depuis. J'étais jeune aussi, j'en riais. En vie

SUR LA MÈRE COUPABLE. ÎSfr

l'esprit l'esprit s'attriste, le caractère se rembrunit. J'ai faire, je ne ris plus quand un méchant ou un fripon te à ma personne, à roccasion de mes ouvrages : on pas maître de cela.

[tiquez la pièce : fort bien. Si l'auteur est trop vieux en tirer du fruit, votre leçon peut profiter à d'autres, lire ne profite à personne, et même elle n'est pas de g^oût. On peut offrir cette remarque à une nation renée par son ancienne politesse, qui la faisait servir de )ie en ce point, comme elle est encore aiyourd'bui ce- 3 la haute vaillance.

PERSONNAGES

LE GOiWrE ALMAYIVA, gcand seigneur eijMtgnol^ d'taM

noble et sans orgueil.

LA COMTESSE ALMAVIVA, très-malheureuae, et d'une

piété.

LE CHEVALIER LÉON, leur fils ; Jeune homme épris de la Uberlé,

comme toutes les âmes ardentes et neuves.

FLORESTINE, pupille et filleule du comte Almaviya; Jeune pv-

sonne d'une grande sensibilité.

M. BÉGEARSS, Irlandais, major d'infanterie espagnole, aaeiet

secrétaire des ambassades du comte; homme trèn-proISNid^ il

grand machinateur d'intrigues, fomentant le trouble avec ait. FIGARO, valet de chambre, chirurgien et homme de conflanee iê

comte ; homme formé par l'expérience du monde et des *-^^ '

ments.

SUZANNE, première camëriste de la comtesse; épouse de

excellente femme, attachée à sa maltresse, et revenue des

du jeune âge.

M. FAL, notaire du comte, homme exact et très-honnéte. GUILLAUME, valet allemand de M. BégearsB, homme trop

pour un tel maître.

La scène est à Paris, dans l'hôtel occupé par la famille du et se passe à la fin de 1790.

LA

MÈRE CaUFABm.

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