MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 3 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 45 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
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leçons de lui, et bientôt il devint l'organisateur et le princîpal virtuose d'un concert de famille que les princesses donnaient chaque semaine, auquel assistaient d'ordinaire, le roi Louis XV, le Dauphin, la reine qui vivait encore à celle époque, et où l'on n'admettait qu'un très-pelit nombre d'invités.
Cette faveur, accordée à uif jeune homme qu'on avait vu peu d'années auparavant venir à la cour vendre des montres, suscita contre lui beaucoup de jalousies, de tracasseries et d'inimitiés. En lui occasionnant plus d'un désagrément» ces inimitiés eurent aussi cet avaniage de fortifier encore le caractère énergique, habile et obstiné dont la nature l'avait doué. On connaît l'histoire de la montre. Un grand seigneur, pour l'embarrasser et le mortifier, l'aborde un jour qu'il sortait en habit de gala de l'appartement de Mesdames, et le prie devant plusieurs personnes de vouloir bien examiner sa montre qui est dérangée. Beaumarchais s'excuse poliment, disant que, depuis qu'il a renoncé à l'horlogerie, il est devevenu très-maladroit ; le courtisan insiste en ricanant et en lui présentant une fort belle montre. Beaumarchais la prend, l'ouvre, l'élève en l'air et la jette par terre en prenant ses mesures pour qu'elle se brise en morceaux. Il fait ensuite à son interlocuteur une profonde révérence, en lui disant : c Je vous avais prévenu» monsieur, de ma maladresse, » et il le quitte en le laissant ramasser les débris de sa montre.
La jalousie qu'il inspirait ne s'en tint pas aux petites noir* cours, elle alla jusqu'à l'outrage. Gravement insulté par un homme de qualité désigné dans sa correspondance sous le nom du chevalier des C..., il fut obligé de se battre en duel avec l'insulteur et le tua d'un coup d'épée, sous les murs du parc de Meudon. La protection de Mesdames de France le préserva des conséquences de cette infraction aux lois qui étaient alors très-rigoureuses contre le duel. Cependant, cette protection, qui lui valait tant d'hostilités, fut assez longtemps sans profit pour lui. Encore très-pauvre, n'ayant d'autres ressources que les minces émoluments de sa petite charge de contrôleur, obligé, par suite de la faveur même dont il jouissait, de faire d'assez grandes dépenses de représentalion, il se gardait bien néanmoins d'accepter des princesses une récompense pécuniaire qui l'aurait mis au rang d'un professeur de musique ordinaire; il préférait habilement rester leur créancier, en attendant une bonne occasion de tirer parti de sa créance.
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Cette occasion se présenta enfin, et il la saisit aux cheveux. Un célèbre et riche financier du temps, Paris du Verney, le même qui avait fait en grande partie la fortune de Voltaire, étant devenu conseiller d'État, jouissant d'un grand crédit sur madame de Pompadour et voulant attacher son nom à une création utile, avait obtenu, par un édit de janvier 1751, la fondation d'une école militaire, qui n'existait pas encore en France, et dont il avait été nommé directeur sous le titre d'inlendant. Tandis que les bâtiments de cette école se construisaient au Champ de Mars, la guerre de Sept ans avait notablement diminué le crédit de madame de Pompadour. La nouvelle institution, considérée comme son ouvrage, était vue d'assez mauvais œil par les minisires, et elle languissait faute d'appui. Au bout de neuf ans, en 1760, le bâlimenl n'était pas encore terminé ; on y avait réuni quelques jeunes gens, mais le roi, plein d'indifi'érence pour l'œuvre de Paris du Verney, refusait constamment à ses instances une visite ofTicielle que ce dernier demandait avec ardeur, comme une consécration de l'établissement.
Lassé de solliciter en vain le roi et la famille royale, Paris du Verney eut l'idée de confier ses ennuis au jeune musicien qu'il voyait en faveur auprès de Mesdames de France. Celuici, comprenant tout de suite le parti qu'il pourrait tirer d'un service éclatant rendu à un financier riche et habile, entreprit d'obtenir pour du Verney, ce que personne n'avait pu obtenir depuis neur ans. Il s'y prit en homme qui a la vocation du théâtre et qui connaît le cœur humain. Au lieu d'adresser lui-même ou de faire adresser directement au roi une supplique qui n'aurait pas eu plus de succès que celles de du Verney, il se contenta de demander instamment à Mesdames de France de le récompenser de son zèle pour leurs amusements en faisant elles-mêmes une visite à l'Ecole militaire, et en lui procurant ainsi un litre à la gratitude du fondateur decette école. Lesprincessesyconsentirent, le jeune musicien futadmis à l'honneur de les accompagner, elles furent reçues en grande pompe, et, quelques jours après, le nonchalant monarque, stimulé par le récit des princesses et cédant à un mouvement de curiosité, vint à son tour visiter l'École militaire et combler les vœux du vieux du Verney,
Plein de reconnaissance et heureux de trouver en Beaumarchais un intermédiaireutilepour ses rapports avec la cour, du Verney résolut de faire la.fortune de ce jeune homme* c II
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n'initie, dit Beaumarchais, dans les affaires de finance où tout le monde sait qu'il était consommé; je travaillai à ma fortune sous sa direction; je fis, par ses avis plusieurs entreprises; dans quelques-unes^ il m'aida de ses fonds ou de son crédit^ dans toutes, de ses conseils. » C'est en effet, sous rinfluence de ce maitre habile que le jeune fils de l'horloger Caron prit ce goût des spéculations qui ne Ta plus quitté, qui n'a pas peu contribué â tourmenter sa \'ie, et qui, mêlé chez lui à un goût non moins ardent pour les plaisirs de l'esprit et de rimagination, donne à sa physionomie un caractère tout particulier.
Devenu noble par Fachat d'une charge de secrétaire du Toi, Beaumarchais essaya avec l'appui de du Verney d'acquérir l'office beaucoup plus considérable de grand maître des Eaux et Fùrèts, Son opulent ami lui avait prêté les 500,000 livres nécessaires à l'acquisition d'une de ces charges devenue vacante; restait à obtenir l'agrément du roi. En apprenant que cet horloger allait devenir leur collègue, quelquesuns des grands maîtres en exercice parvinrent à soulever l'amour-propre de tout le corps, et une pétition collective fut adressée au contrôleur général pour s'opposer à l'admission 4u nouveau candidat. Le principal argument des grands yiaitres portant sur la naissance de Beaumarchais, celui-ci répondit par un mémoire» où il disséquait la généalogie de ses principaux adversaires et prouvait que leur noblesse était de date presque aussi récente que la sienne. Il n'en fut pas moins évincé; le ministre prit le parti des grands maîtres, et, malgré la protection de Mesdames de France, l'agrément du foi ne put être obtenu. Ce premier échec resta toujours sur le cœur de Beaumarchais, et les obstacles qui naissaient de son humble origine se reproduisant sans cesse sur ses pas, il n'y a point lieu de s'étonner de la couleur démocratique et frondeuse qui se répandit de plus en plus sur son esprit et sur ses idées jusqu'à la Bévolution.
Toujours est-il que, pour se venger de l'injuste opposition des grands maîtres des Eaux et Forêts, et pour prouver en même temps que nulle cause sérieuse ne la motivait, il acheta et obtint quelques mois après une autre charge beaucoup moins lucrative, à la vérité, mais plus aristocratique que la précédente, celle de lieutetiant général des chasses aux bailliage et capitainerie de la Varerme du Louvre. Sa nomihation fut présentée à l'agrément du roi par le duc de la
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Vallière, capitaine général des chasses royales, dont il devenait ainsi le premier ofticier. Le tribunal de la capitainerie ûii tribunal conservateur des plaisirs du roi, avait pour attribution spéciale de juger et de punir tous les délits commis contre le droit exclusif de chasse, réservé au roi dans un rayon de douze ou quinze lieues autour de Paris. C'était une des institutions de l'ancien régime les plus impopulaires, parce qu'elle donnait lieu à beaucoup de vexations contre les particuliers, et peu de personnes se doutent que, pendant vingt-deux ans, l'auteur du Mariage de Figaro est venu chaque semaine s'asseoir en robe longue sur les fleurs de lis, au Louvre, où le tribunal de la capitainerie tenait ses audiences et où il suppléait, comme président, le duc de la Vallière, t pour y juger gravement, disait-il, non les pâles humainsy mais les pâles lapins, b Le fait est que messire Caron de Beaumarchais (c'est le titre que portent ses sentences) condamnait bel et bien à l'amende et même à la prison les pâles humains; seulement, c'était à propos de lapins. Il nous assure d'ailleurs qu'il adoucissait de son mieux les ordonnances tracassières qu'il était contraint d'appliquer ^.
C'est peu de temps après avoir acquis cette charge qu'une affaire de famille le força de partir, en mai 1764, pour l'Espagne. Sa sœur ainée, mariée à un architecte nommé Guilbert, était allée s'établir à Madrid avec son mari et une autre sœur plus jeune. Un littérateur espagnol, Joseph Clavijo, était devenu amoureux de celle-ci; il y avait entre eux une promesse de mariage qui devait s'eiTectuer aussitôt que le jeune homme, dénué de fortune, aurait obtenu un emploi qu'il sollicitait. L'epiploi obtenu et les bans publiés, Clavijo avait tout à coup refusé de tenir sa parole, en portant ainsi une grave atteinte au repos et à la réputation de la sœur de Beaumarchais. C'est dans ces circonstances que ce dernier arrive à Madrid, où, par un mélange de sang-froid, d'énergie et d'habileté, il arrache à Clavijo une déclaration peu honorable pour lui, et destinée à garantir {l'honneur de mademoiselle Caron. Bientôt l'espagnol, effrayé de se voir en butte à l'inimitié d'un adversaire aussi résolu, sollicite une réconciliation avec sa fiancée. Le frère s'y prête, la récon-
1 Ayant eu à subir, personneUfmcnt, en 1785, un emprisonnement arbitraire et humiliant dont nous reparlerons, il crut devoir se démettre de ses fwadî o iii de juge. .
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^ cUîation s'opère; mais au moment où Beaumarchais eroit que le mariage va s'accomplir, il apprend que Giavijo tra« vaille sourdement contre lui, et qu'en l'accusant d'un guetapens, il a obtenu du gouvernement l'ordre de le faire arrêter et expulser de Madrid. Beaumarchais, irrité, court chez les ministres, parvient jusqu'au roi, se justifie et se venge de ce déloyal ennemi en le faisant destituer de sa place de garde des archives, et chasser de la cour.
Telle est, réduite à sa plus simple expression, Taventure que Beaumarchais, calomnié dix ans après par le conseiller Goëzman au sujet de ce voyage, a su revêtir des formes les plus brillantes et les plus animées. Mais cette affaire ne dura qu'un mois, et Beaumarchais séjourna près d'un an à Madrid; sa correspondance de famille, dpntj'ai cité de nombreux fragments, nous le montre lancé en plein dans un tourbillon d'entreprises industrielles, de plaisirs, de fêtes, de galanteries, de musique et de chansons. On le voit tout à la fois assiégeant le ministère espagnol de projets destinés à ouvrir des voies nouvelles au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, et à procurer en même temps à l'auteur de gros bénéfices, courtisant les dames, faisant les délices des salons du corps diplomatique; composant des paroles françaises sur des séguedilles espagnoles, qu'il chante en s'accompagnant de la guitare, très-tendrement occupé de son V humble famille dont il fut toujours le soutien, en un mot on i rencontre ici le Figaro et l'Almaviva du Barbier de Séville : fondus ensemble avec une teinte de sensibilité domestique à la Grandisson, et des nuances d'activité et d'audace en affaires, qui rappellent les plus célèbres spéculateurs de nos jours. Il revint au bout d'un an sans avoir pu faire agréer un seul de ses projets industriels, à un gouvernement routinier et méticuleux; mais il revint beaucoup plus riche qu'il ne le croyait lui-même, car il apportait dans sa tète, les premiers linéaments de ces figures si accentuées et si originales de Figaro, d'Almaviva» de Rosine, de Bartholo et de Basile qui devaient faire un jour la gloire de son nom. Cependant, lorsqu'à trente-cinq ans il éprouva le besoin de se distinguer du commun des spéculateurs, en abordant la carrière littéraire, il commença par se tromper sur sa véritable vocation ; séduit par les théories de Diderot sur le drame bourgeois, il se crut appelé à détrôner la tragédie par des peintures sentimentales tirées de la vie ordinaire»
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«t il composa le àrBuae ù* Eugénie, représenté pour la première fois au Théàlre-Français, le 29 janvier i 767. Assez mal accueilli à la première représentation , ce drame se releva après avoir été notablement relouché par l'auteur; et, sans avoir la valeur des comédies de Beaumarchais, il figure néanmoins parmi le très-petit nombre de composi<^ iioDS dramatiques du même genre» appartenant à la même époque, qui se sont maintenues au théâtre jusqu'à nos jours. Il y a dans ce drame des parties faibles dont la couleur est aujourd'hui bien fanée; mais tout en empruntant à Diderot quelque chose de son emphase dogmatique, de sa sensiblerie, de son abus de l'interjection et de la tirade, en lui empruntant même, comme une merveilleuse invention, ridée d'une notation minutieuse et puérile de tous les mouvements des personnages, Beaumarchais montre déjà dans le drame d'£:t^dnte et surtout dans les trois premiers actes, un talent de mise en scène et une verve de didlpgue qui se retrouveront dans ses comédies, dégagés de tout ce fatras larmoyant étranger au caractère de Tauteur. Applaudi en Trance et même à Londres où Garrick fit jouer une imitation d^'Eugénie sous le titre de VEcole des roués y ce drame eut assez de succès pour induire Beaumarchais à persister dans une fausse voie. Heureusement pour lui, son second drame, joué le 13 janvier 1770 éprouva un échec complet qui le détourna pour un temps du moins du genre sérieux. C'était encore à Diderot qu'il empruntait Tidée de substituer la peinture des conditions sociales à la peinture des caractères, ou du moins de subordonner complètement le genre d'intérêt le plus général à celui dont l'eiïet est beaucoup plus restreint. Tout le pathétique du drame des deux amis roule sur le double embarras d'un négociant qui est exposé à suspendre ses paiements et d'un receveur des finances son ami qui, pour lui venir en aide, s'expose à compromettre sa caisse. L'épisode d'amour assez gracieux que Beaumarchais mêla à ces scènes trop commerciales ne put en adoucir l'aridité. Ce drame après s'être traîné péniblement pendant quelques représentations disparut de l'affiche, son défaut capital est assez spirituellement résumé dans le quatrain suivantque nous empruntons à la correspondance deGrimm.
J*ai TU de Beaumarchais le drame ridicule Et je vais eu deux mots vous dire ce que c'est.
C'est UD chauge oii l'argent circule
Sans produire aucun intérêt.
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Du rcste^ eh 1770 Beaumarchais pouvait faeilement se eoi^ soler dé la chute d'un drame: il était riche, affairé^ heureux, il avait épousé en secondes noces, en avril 1768, une jeune veuve qui lui avait apporté une brillante fortune (1) : livré à des spéculations lucratives, il avait notamment acheté de l'État, avec la coopération de Paris du Verney, une grande partie de la forêt de Chinon qu'il exploitait. Mais, comme littérateur, le public ne voyait en lui qu'un dramaturge larmoyant et lourd; et Palissot dans une satire du temps préten* dait le peindre en deux vers qui prouvent que nul ne soupconnaît enctore Fauteur du Barbier de SMUe*
Beaumarcliab trop obsov ponr être iiitéresitiit« De son dieu Diderot est le singe impuissant.
C'est à ce moment qu'un premier procès, qui en produit un second, vient donner à la carrière de Beaumarchais une direction nouvelle.
Paris du Verney était mort le 17 juillet 1770, laissant à un petit neveu, par les femmes, au comte de la Blache, maréchal de camp, une fortune d'environ !, 300,000 francs.
Les rapports d'affaires, qui avaient existé entre Beaumarchais et du Verney, avaient été réglés trois mois avant la mort de ce dernier par un compte définitif daté du premier avril 1770, par lequel du Verney déclarait Beaumarchais quitte de toute dette envers lui, reconnaissait lui devoir la somme de 15,000 francs, et s'engageait à lui prêter sans intérêts, pen« danthuit ans, une somme de 75,000 francs. Cet acte, déclaré fait double entre les parties, était rédigé de la main de Beaumarchais, signé par lui, et ensuite daté et signé de la main de Paris du Verney. LorsqueBeaumarchais demanda l'exécution decetarrêtéde comptes à M. de la Blache, celui-ci, qui depuis longtemps nourrissait des sentiments d'animosité contre le protégé de son grand oncle, lui signifia qu'il considérait cet acte comme faux, et, sans oser directement s'inscrire en
1 La seconde femme de Beaumarchais lui fut enleTée presque aussi promptement que la première. 11 la perdit le 21 novembre 1770, des suites d'une couche, après deux ans et demi de mariage ; elle lui laissait un flls qui mourut lui-mômo deux ans arrès sa mère, le 47 octobre 4773. Les abominables calomnies qu'on insinua plus tard à ce sujet contre Beaumarchais, nous obligent d'ajouter que la plus grande partie de la fortune de sa seconde femme était en viager, et que cet homme, que ses ennemis ont peint comme si rapacc , a fini par épouser en troisième noces, une femme qui n*avait aucune fortune.
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faux, il demanda aux tribunaux l'annulation de rarrété de comptes comme renfermant en lui-même des preuves de dol et de fraude; de sorte que Beaumarchais se trouva enlacé dans les liens de la procédure la plus odieuse, car, tout en n'osant pas l'attaquer de front comme faussaire, de peur des conséquences d'un échec dans cette voie dangereuse, son adversaire ne cessait de plaider indirectement contre lui la question de faux. Le lecteur qui serait curieux de connaître toutes les faces de cette affaire, les trouvera exposées dans l'ouvrage auquel celte notice est empruntée. Contentonsnous de dire, ici, que ce débat acharné contre un ennemi puissant, sur une question de probité, fut un grand malheur pour Beaumarchais; non-seulement, il le jeta dans un tourbillon de haines implacables, mais, c'est de la que datent tous les mauvais bruits, répandus sur lui, mauvais bruits que d'autres querelles devaient incessamment raviver pendant tout le cours de son orageuse existence, et cependant, outre que l'examen attentif de cette affaire ne nous laisse aucun doute sur la probité de Beaumarchais, il fallait bien qu'il eût le bon droit de son côté, puisque, malgré le crédit de son adversaire, malgré les préventions injurieuses dont il était Tobjet, après avoir plaidé sept ans, après avoir perdu en appel le procès gagné en première instance, obtenu la cassation du second jugement et le renvoi de la cause devant le parlement de Provence, un jugement définitif du 21 juillet 1778, lui donna gain de cause sur tous les points, et condamna le comte de la Blache non-seulement à exécuter dans toutes ses clauses l'acte argué de fraude, mais encore à 12 mille francs de dommages et intérêts envers Beaumarchais pour raison de calomnie.
C'est durant ce procès que surgirent deux incidents dont le dernier qui devait accabler le malheureux plaideur eut au contraire pour résultat de l'élever à une situation qu'il ne prévoyait pas, de lui donner pour un moment une véritable importance politique, et de le replacer sur le chemin d'une très-grande fortune. Parlons d'abord du premier de ces deux épisodes. Il avait gagné sa cause contre le comte de la Blache, en première instance; le procès se poursuivait en appel, lorsqu'un duc et pair, représentant la branche cadette de la maison de Luynes, le duc de Chaulnos enlrainé par une jalousie féroce, à Toccasion d'une actrice qu'il protégeait et qu'il soupçonnait d'aimer Beaumarchais, vint atta-
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quer ce dernier dans sa propre maison et Tobligea à 'ifbe lutte de crocheteur qui fit un éclat scandaleux. Saisi de l'aflaire, le tribunal des maréchaux de France donna tort au duc et pair^qui fut envoyé par lettre de cachet au château de Vlncennes; mais, quoique Beaumarchais eût été absous par ce tribunal, le ministre de la maison du roi^ le duc delaVrillière, pour rétablir l'équilibre, jugea convenable d'appliquer à Tinnocent la même peine qu'au coupable, et Beaumarchais de son côté fut emprisonné, par lettre de cachet, au For-rËvéque. Cet acte d'arbitraire était pour lui doublement pénible; car il le surprenait au milieu d'un procès qui mettait en péril son honneur et sa fortune ; profilant de sa détention, le comte de la Blache, son adversaire, répandait et faisait répandre contre lui les imputations les plus graves , et assiégeait les membres du parlement de ses sollicitations. Quinze jours avant la décision de son procès, le détenu, à force de prières, obtint enfin du ministre qui l'avait fait emprisonner, la permissionde sortir pendant quelques heures de la journée accompagné d'un exempt de police, afm de pouvoir, comme c'était d'usage alors et suivant l'expression consacrée, solliciter ses juges. Mais il était déjà trop tard. Influencé par le comte de la Blache, le conseiller Goëzmann, rapporteur de l'affaire, conclut contre Beaumar*chais, etje 6 avril 1773, le parlement rendit un jugement étrange au point de vue du droit. Car ce jugement, réformant celui du tribunal de première instance, déclarait nul et de nul effet un acte fait librement entre deux majeurs sans qu'il soit besoin, disait l'arrêt, de lettres de rescision, c'est-à-dire que, la question dedol, de surprise ou d'erreur étant écartée, Beaumarchais se trouvait indirectement déclaré faussaire quoiqu'il n'y eût contre lui aucune inscription de faux... En même temps que cet arrêt le déshonorait, il le ruinait en le condamnant à payer en restitution au légataire de Paris du Yerney et en frais plus de 100 mille francs.
Prisonnier, malade, diffamé autant qu'on peut l'être et ruiné, Beaumarchais se roidit contre l'infortune, obtient d'abord du ministre la Vrillière, sa sortie de prison et entame résolument contre le conseiller, sur le rapport duquel il vient de perdre son procès, un duel à mort qui fait trembler les quelques amis qui lui restent, car toutes les chances sont contre lui.
Expliquons rapidement les circonstances de ce nouveau
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débat : nmis venons de dire que quinze jours avant la décision de son afTaire contre le comte de la Blache, Beaumarchais avait obtenu la permission de sortir de prison pour aller solliciter ses juges. Il s'était vainement présenté plusieurs fois à la porte du conseiller Goëzman son rapporteur, lorsqu'un libraire nommé Lejay, en relation avec le conseiller et sa femme, lui fit dire par un ami que le meilleur moyen de s'assurer de l'équité de son rapporteur était de faire un cadeau à madame Goëzman. Ce libraire demanda pour elle 200 louis, Beaumarchais donna 100 louis et une montre enrichie de diamants d'une valeur égale ,• madame Goëzman fit demander encore 15 louis qu'elle disait destinés au secrétaire de son mari; elle déclara à Lejay que si Beaumarchais perdait son procès, tout ce qu'il donnait lui serait restitué, excepté les 15 louis qui, dans tous les cas, resteraient acquis au secrétaire. Beaumarchais accepta cette convention. Le lendemain il obtint enfin une audience de son rapporteur; deux jours après, le juge conclut contre lui, et il perdit son procès. Madame Goëzman \\4. renvoya fidèle* ment la montre et les 100 louis, mais, Beaumarchais ayant eu l'idée de s'informer auprès du secrétaire de Goëzman s'il avait reçu les 15 louis que madame Goëzman avait exigés pour lui, apprit qu'il n'avait rien reçu, et que les 15 louis étaient restés dans la poche de cette dame. Persuadé à tort ou à raison qu'il n'avait perdu son procès que parce que M. de la Blache avait donné plus d'argent que lui, Beaumarchais se décida à écrire à madame Goëzman pour lui réclamer les 15 louis comme ayant été détournés de leur destination. Cette démarche était grave, car soit que la femme du conseiller eût agi de concert avec son mari, soit, ce qui est plus problable, qu'elle se fut livrée à cet ignoble trafic à l'insu de Goëzmann, on pouvait prévoir qu'aussitôt qu'elle se verrait menacée d'une indiscrétion dangereuse, au lieu d'avouer le détournement des 15 louis, en les restituant, elle prendrait le parti de tout nier, en trompant au besoin même son mari, persuadée, qu'elle était, qu'un conseiller au parlement viendrait facilement à bout d'un homme aussi décrié que Beaumarchais. Mais Beaumarchais de son côté, en aflrontant le danger d'une lutte personnelle contre ce magistrat, pouvait espérer de mettre en pleine lumière sa vénalité et de faciliter d'autanlia cassation du jugement rendu sur son rapport. Toujours est-il que dès que le conseiller Goëzman
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apprit que la réclamation de 15 louis faite inutilement à sa femme par Beaumarchais devenait publique, il fit venir ragent de sa femme, le libraire Lejay, lui dicta un faux témoignage par lequel Lejay déclarait que Beaumarchais Tavait poussé à tenter de corrompre madame Goëzman en hii faisant offrir des présents, mais que celle-ci avait tout rejeté avec indignation; et, armé de ce faux témoignage, il intenta au plaideur mécontent un double procès en corruption déjuge et en calomnie. La jurisprudence sur cette question était d'une latitude effrayante; car elle permettait d'appli. quer à Taccusé la peine la plus dure après la peine de mort ; omnia citra mortem.
Nous renvoyons encore à nos deux volumes sur Beaumarchais, oeux qui voudraient connaître tous les détails de ce nouveau procès qui dura six mois, où Tadversaire de Goëzman ne trouvant point d'avocat qui osât lutter pour lui contre un conseiller au parlement, réduit à combattre seul et contre ce conseiller et contre une foule d'ennemis, que ce dernier lui suscitait, parvint par son talent de polémiste à déjouer toutes les manœuvres de ses adversaires, à couvrir de honte Goëzman et sa femme et à passionner toute la France pour cette misérable affaire de 15 louis. Disons seulement, afin d'expliquer la part très-vive que le public prit à ce procès, que le parlement, devant lequel un magistrat poursuivait Beaumarchais, n'était pas le vrai parlement, mais ce corps judiciaire détesté et déconsidéré que le chancelier Maupeou avait institué à la fin de 1770 après avoir détruit Tancienne magistrature, unique barrière qui existât alors contre les caprices et les aberrations du pouvoir absolu. C'est en mettant habilement à profil l'irritation des esprits que le brillant adversaire de Goëzman, presque inconnu la veille ou connu seulement par de mauvais bruits, devint en quelque mois l'homme de la Natlariy comme on disait alors, c'est-à-dire l'organe applaudi des colères, et le ministre des vengeances de l'opinion contre le coup d'£tat qui avait détruit l'ancien parlement.
Cependant, tout en sacrifiant à l'indignation publique non-seulenent madame Goëzman, reconnue coupable d'avoir demandé, reçu et gardé les 15 louis et qui fût condamnée au biâme, mais encore son mari qui fut mis hors de cour et obligé de quitter sa charge, le parlement Maupeou était trop irrité contre Beaumarchais, dont l'éclatant succès pré-r
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parait sa propre ruine, pour ne pas éprouver le besoin de se venger de lui : il le condamna également au blâmé, peine infamante, remplacée aujourd'hui par la dégradation civique, que le président prononçait alors en présence du condamné amené devant la cour et à genoux. Telle était la popularité de Beaumarchais et Timpopularité du parlement Maupeou, que les magistrats reculèrent devant Texécution de leur sentence. lis n'osèrent point faire appréhender au corps le condamné^ autour duquel on vit se presser l'élite de la société parisienne, et qui, le lendemain même de sa condam* nation, assista en triomphe à une fête brillante^ donnée pour lui par le prince de Conti et le due de Chartres.
Malgré les ovations dont il était l'objet, Beaumarchais n'en restait pas moins ruiné ou à peu près par une première condamnation, et frappé en quelque sorte de mort civile par une seconde. Demander au grand conseil, par les voies ordi* naires et sans publier de nouveaux mémoires, la cassation des deux arrêts qui pesaient sur lui, s'était s'exposer à un échec presque certain et définitif; publier de nouveaux mé* moires était impossible. Quoique Louis XV, avec la légèreté de l'homme et du temps, se fût amusé lui-même des mémoires de Beaumarchais, et eût permis à madame du Barry de faire jouer chez elle des proverbes où Ton mettait en scène la confrontation du brillant plaideur avec madame Goëzman, il n'en était pas moins, en sa qualité de roi, offensé de l'éclat scandaleux d'un procès qui avait porté au comble la haine du public pour le parlement Maupeou. Il avait donc fait interdir formellement à Beaumarchais par le lieutenant de police de reprendre sa polémique devant le public; en attendant, les délaisfpourle recours en cassation allaient expirer, et Beaumarchais se désespérait lorsque son heureuse étoile voulut que Louis XV lui-même, le jugeant sur l'habileté qu'il venait de déployer contre tant d'adversaires^ crût devoir utiliser cette habileté et lui fit proposer de se charger d'une opération qui l'intéressait personnelle^ ment, en lui promettant, s'il y réussissait, de le mettre à même de reconquérir son état civil. Il s'agissait d'obtenir d'un libellisle français réfugié en Angleterre, la suppression d'un ouvrage scandaleux, que redoutait la faiblesse du roi; car c'était une biographie de madame du Barry. L'auteur de cet ouvrage, nommé Morande, l'avait fait imprimer à trois mille exemplaires et menaçait de le répandre en France et
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en Europe, et, pour se faire payer plus cher, il avait déjà repoussé les offres de divers négociateurs.
Beaumarchais partit pour Londres, en mars 1774, sous le faux nom de Ronac; il parvint à obtenir de Morande la remise de son manuscrit et la destruction par le feu des trois mille exemplaires imprimés, en payant, il est vrai, à un prix exorbitant l'honneur de madame du Barry. Car Taventurier, qui avait imaginé celte spéculation, reçut du gouvernement français vingt mille francs comptants, plus un contrat de quatre mille livres de rente viagère. Le roi ne s'en estima pas moins très-heureux d'être débarrassé à ce prix de ses propres inquiétudes et de celles de madame du Barry; mais le négociateur perdit d'abord son temps et ses peines, car peu de jours après son retour d'Angleterre» Louis XV mourut le 10 mai, laissant un successeur naturellement moins reconnaissant que lui pour un service de cette espèce. Heureusement pour Beaumarchais que d'autres libelles appelèrent bientôt l'attention du gouvernement, et ce fut encore lui qu'on chargea d'aller en Angleterre dépister, acheter et supprimer ces tristes productions. L'une d'entre elles, composée contre la reine Marie-Antoinette, le conduisit à travers une foule d'incidents bizarres jusqu'à Vienne, où l'impératrice Marie-Thérèse, pour le récompenser de son zèle en faveur de sa fille, le garda un mois en prison, le prenant pour un aventurier; relâché enfin quand le gouvernement français se fut décidé à le réclamer, il revint à Paris médiocrement encouragé à tenter de nouvelles entreprises du même genre. Cependant, comme il avait besoin de se rendre utile pour pouvoir obtenir sa réhabilitation, il offrit encore de se charger d'une autre opération plus difficile; il s'agissait de venir à bout d'un personnage très-singulier et très-rusé dont le sexe même était un problème, du chevalier d'Eon, qui, chargé sous Louis XV de fonctions diplomatiques, avait entretenu avec le roi une correspondance • secrète, et qui, destitué de ses fonctions, et réfugié également à Londres, menaçait de publier cette correspondance; elle était, suivant lui, de nature à rallumer la guerre entre la France et l'Angleterre. Après beaucoup de difficultés, Beaumarchais obtint enfin la remise de ses papiers à un prix raisonnable, et revint triomphant à Versailles. Cependanf, tout en consumant, par suite des nécessités de sa situation,
les ressources de son esprit dans de misérables tripotages
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qui n'ont d'importance que sous les gouvernements absolus, Beaumarchais gagnait du crédit auprès des ministres qui voyaient en lui un agent utile. Bientôt l'occasion de devenir un homme nécessaire se présenta. On sait déjà combien il éiait prompt à saisir les occasions. Celle-ci était trop belle pour lui échapper.
En allant et venant de Paris à Londres et de Londres à Paris, il suivait avec attention la querelle qui s'aigrissait de plus en plus entre le gouvernement Anglais et ses colonies d'Amérique. Aussitôt que cette querelle eut abouti à une rupture ouverte, Beaumarchais profita de la disposition naturelle du gouvernement français à désirer Taffaiblissement d'une .puissance qui, peu d'années auparavant, nous avait fait por* ter tout le poids de la guerre de Sept ans en nous imposant l'humiliant traité de 1763, et, avec son ardeur accoutumée, il s'attacha à entraîner M. de Maurepas, M. de Vergeunes et le roi Louis XVI, vers l'idée de soutenir secrètement par des envois d'armes et de munitions les Américains insurgés, et de suivre en cela l'exemple que l'Angleterre elle-même nous avait donné en diverses occasions, notamment dans la guerre de Corse. Appuyé' dé nombreux mémoires et d'incessantes sollicitations, son projet fut agréé, et c'est lui* même que le gouvernement français chargea de cette délicate opération qui pouvait d'un moment à l'autre allumer la guerre entre les deux pays. Il fut convenu qu'il monterait une maison de commerce, destinée à approvisionner les Américains de tout ce qui leur était nécessaire pour soutenir la lutte dans laquelle ils étaient engagés; toutefois, pour garantir la responsabilité du gouvernement français vis-à-vis de l'Angleterre, il fut également convenu que l'entreprise aurait non-seulement l'apparence, mais aussi le caractère d'une spéculation particulière, tentée par Beaumarchais à ses risques et périls; que celui-ci appellerait l'argent du commerce autour d'une première mise de fonds, fournie en secret par le gouvernement, et que l'opération s'alimenterait ensuite d'elle-même par les secours en nature qu'on demanderait à défaut d'argent aux Américains; il fut enfin convenu que la subvention ministérielle aurait pour objet de compenser les chances de perte, les facilités laissées aux insurgents pour l'acquittement des fournitures el la faculté que se réservait le ministère de contrarier ou d'arrêter l'en* treprise suivant les intérêts de sa politique» Les choses
XXIV Beaumarchais.
étant ainsi réglées, Beaumarchais reçutde M. de Vergennes, ie 40 juin 1776, un million; le cabinetde Madrid, dont la politique était alors liée à celle de la France, ayant consenti à concourir pour une somme égale à l'opération, fit remettre à Beaumarchais le 11 août par l'ambassadeur d'Espagne un autre million: c'est avec cette première mise de fonds de deux millions que Tauteur du Barbier de Séville entreprit de lutter contre les croiseurs anglais, et de seconder les efforts- des Américains. Or, il est à noter comme signe du temps, qu'au moment même du Beaumarchais recevait du gouvernement français une telle preuve de confiance, il était encore sous le coup de la sentence du parlement Maupeou, qui l'avait déclaré déchu de tous ses droits de citoyen; mais on comprend aussi qu'une fois investi de la conÂance du ministère, Beaumarchais était en mesure d'obtenir l'annulation de ce jugement avec d'autant plus de facilité que le parlement qui l'avait rendu venait d'être détruit, et que l'ancien parlement avait été rétabli aux applaudissements de la F rance. Ce fut donc l'ancienne magistrature qui, par un arrêt rendu le 6 septembre 1776, annula la sentence portée par la magistrature bâtarde qui avait usurpé ses fonctions, et réhabilita Beaumarchais.
Au milieu de cette existence si agitée de plaideur, d'agent et d'armateur, Beaumarchais, gardant ses goûts littérai* res, s'occupait de composer une; comédie; l'échec de son second drame l'avait mis sur la voie de sa véritable vocation; le Barbier de Séville fit pour la première fois son apparition au Théâtre-Français le 23 février 1778. Cette comédie si charmante, en quatre actes et telle que nous la possédons aujourd'hui, fut d'abord présentée au public en cinq actes avec une physionomie outrée, chargée et embrouillée; elle tomba, et c'est par un tour de force assez rare qu'on vingt-quatre heures, l'auteur changea cet échec en un triomphe complet. Refondant sa pièce, il la transforma en une production pleine de mouvement et de verve, où l'intérêt va toujours croissant, et dont la Harpe dit avec raison dans son Cours de Littérature que c'est le mieux conçu et le mieux fait des ouvrages dramatiques de Beaumarchais, i Le Barbier est, en effet, mieux composé que le Mariage de Figaro, dont les deux derniers actes renferment des longueurs et ne se se soutiennent que par des jeux de scène et des jeux d'esprit.
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Tandis qu*il amusait le public avec les saillies de Figaro; Tauteur du Barlner montait sa grande entreprise d'Amérique, s'associait des armateurs et des négociants, employait toutes sortes de subterfuges et de précautions pour déjouer l'inquiète surveillance de l'ambassadeur d'Angleterre et ex* pédiait secrètement aux insurgés d'Amérique des navires chargés de canons, de poudre, de fusils, d'effets d'habillement et de campement. Les Américains, qui étaient alors aux abois, avaient envoyé à Paris un agent, Silas Deane, pour solliciter des secours auprès du gouvernement M. de Ver" gennes renvoya Silas Deane à Beaumarchais, et un acte fut passé entre eux par lequel Silas Deane s'engageait au nom du Congrès à rembourser de six mois en six mois les fournitures, par des cargaisons de tabac ou autres denrées. Au bout d'un an, Beaumarchais avait expédié au congrès siégeant à Philadelphie pour cinq millions de fournitures, sans avoir reçu même une réponse à ses lettres d'envoi. Le Congrès s'était laissé persuader par un autre agent, Arthur Lee, jaloux de Silas Deane et arrivé à Paris après lui , que tout ce qu'on lui envoyait était un don gratuit de la part du gouvernement français. Cette hypothèse étant la plus commode, le Congrès la trouvait trèsr vraisemblable et faisait la sourde-oreille aux réclamations de Beaumarchais; tandis que celui-ci, déjà engagé fort au delà de la subvention fournie par le Ministère, était en liroie aux plus cruels embarras. Sur ses instances et vu l'inexécution des engagements pris par l'agent du Congrès, M. de Yergennes lui avança encore successivement et par fraction une nouvelle somme d'un million qui lui permit de se soutenir. Ce ne fut qu'après deux ans, lorsque les succès des Américains, dus en partie aux envois de Beaumarchais, eurent déterminé le gouvernement français à rompre ouvertement avec l'Angleterre, que M. de Yergennes pqt donner, en septembre 1778, au Congrès de Philadelphie des explications qui obligèrent enfin cette assemblée à reconnaitre les services rendus par l'auteur du Barbier de Sémlle et à l'accepter comme un créancier sérieux. Des explications de M. de Yergennes transmises au Congrès par le chargé d'affaires de France, il résultait en effet que le gouvernement, en soutenant par une subvention les entreprises commercialea de Beaumarchais, n'avait point entendu lui imposer l'obligatioa d'armer et d'habiller gratuitemenl |c« troupea
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américaines, mais seulement de les armer et de les habiller à crédit, en subissant toutes les chances d'uijcommerce que les croiseurs anglais rendaient très-périlleux, et en s'eogageantà ne point trop les presser pour le payement des munitions de guerre. En présence de cette déclaration, le Congrès passa tout à coup envers Beaumarchais du silence le plus dédaigneux au plus brillant enthousiasme. Il lui fit écrire en son nom par son président une adresse où, entre autres choses, il était dit : « Le Congrès gémit des contretemps que vous avez soufferts pour le soutien de ces États; mais il va prendre les mesures les plus promptes pour Tacquittement de la dette qu'il a contractée envers vous... Vous avez gagné Testime de cette République naissante et mérité les applaudissements du Nouveau-Monde. » A la lee* ture de cette belle missive, Beaumarchais se crut enfin à la veille de recevoir, à défaut d'argent, au moins quelques-unai de ces cargaisons de tabac, d'indigo ou de poisson salé qui, d'après les engagements de Silas Deane^ auraient dû lui arriver en six mois et qu'il sollicitait en vain depuis deux ans. C'était encore une illusion ; un an se passa sans nouvelles du congrès et ce ne fut qu'en octobre 1779, c'est-àdire trois ans après l'envoi de ses fournitures, que Beaumarchais reçut du Congrès, à valoir sur un compte de plus de cinq millions, des lettres de change payables dans trois ans pour une somme de 2,540,00 livres; lettres de change souscrites par un gouvernement à peine reconnu comme tel et alors dénué de tout crédit financier en Europe, et qui par conséquent ne pouvaient guère passer pour de l'argent comptant.
On voit que le Congrès usait largement du [droit que lui avait conféré la déclaration de M. de Vergennes, de n'être point trop 'pressé par Beaumarchais. Il en usa si bien qu'à partir de ce moment, il fut impossible à son créancier d'obtenir un centime de plus. Arthur Lee persistant à dire à ses compatriotes que Beaumarchais avait reçu une sub^ vention du gouvernement français pour leur venir en aide, ceux-ci en conclurent très-indûment qu'ils pouvaient se dispenser de solder le reste de sa créance. Vainement M. de Vergennes, en autorisant Beaumarchais à réclamer des Américains le payement intégral de ses fournitures, leur prouvait par cela même que son agent avait rendu à qui de droit un compte satisfaisant de l'emploi du subside accordé;
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vainement après la révolution française , Beaumarchais proscrit et ruiné implora leur justice, ils le laissèrent mourir sans l'avoir payé. Il ne leur vint pas à l'esprit qu'il y avait quelque chose d'ignoble dans l'attitude d'une nation devenue puissante qui, après avoir, dans un temps d'extrême détresscy dans un temps où dénuée de tout elle luttait pour son indépendance, reçu d'un particulier les services les plus signalés, s'obstinait à dire à ce particulier : « Prouvez-nous que l'argent que vous avez dépensé pour nous sortait uniquement de votre poche; sinon nous ne vous payerons pas. » Cependant, en 1793, sur le rapport d'un membre du Congrès, de M. Hamilton, les États-Unis avaient reconnu qu'ils devaient depuis seize ans à Beaumarchais la somme de 2,280,000 livres ; mais ils prétendaient déduire sur cette somme un million, donné suivant eux par le gouvernement français pour être employé gratuitement à leur service. Beaumarchais mourut en se refusant à cette déduction, et ce fut seulement trente-six ans après sa mort que ses héritiers obtinrent enfla, non pas la somme due, mais 800 mille francs dont ils furent obligés de se contenter.
Ce n'est donc pas comme on l'a écrit souvent h tort, ce n'est pas dans ses rapports avec le gouvernement des États- Unis que Beaumarchais s'enrichit; il y fit au contraire des pertes plutôt que des bénéfices. Mais lorsque le subside de la France et de l'Espagne lui eut permis de monter sur un grand pied une maison de commerce, tout en se conformant scrupuleusement aux instructions ministérielles, comme fournisseur du Congrès, il se livra à d'autres opérations trèsdiverses qui furent beaucoup plus lucratives pour lui. Dans celte période de sa vie, il eut jusqu'à quarante navires à la fois sur la mer; quand la rupture eut éclaté entre la France et l'Angleterre, il fit combattre en ligne à la bataille de la Grenade un vaisseau de guerre à lui de cinquante-deux canons, nommé le Fier-Roderigue, et l'on trouve dans ses papiers un billet que lui écrit de la Grenade, le soir même du combat, l'amiral d'Ëstaing, et qui se termine par celte phrase : t J'espère que vous m'aiderez à solliciter les grâces que Foire Marine à très-justement méritées. » Dans le même temps, où sa marine échange des coups de canon avec les Anglais et où il fait le commerce dans les quatre parties du monde, on le voit dirigeant une croisade contre les acteurs du Théâtre-Français^ fondant la première société des
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auteurs dramfttiques et travaillant h obtenir pour eux une part plus équitable dans le produit de leurs pièces; on le ¥olt occupé de rétablissement de la pompe à feu de Chaillot pour la distribution des eaux dans Paris, et prenant part à la fondation dô la caisse d'Escompte. A la même époque Use fait fa« bricant de papier, imprimeur et éditeur pour donner ati public la première édition complète desOEuvres deyoltairOj dont la moitié est prohibée en France, ce qui ne Tempêeke pas de les introduire de Kehl àVec la complicité du gouver* nement lui-même. Devenu un financier important, il est fréquemment consulté par les ministres, il est assiégé de 8ollh< citetirs, d'hommes à projets et d'emprunteurs; il prête ou donne généreusement son argent à ceux qui l'intéressent et le refuse très-spirituellement à ceux qui ne Tintéressent point Au Hiilieu de ce tumulte d'alTaires, il trouve le temps de cultiver le monde et de eomposer, dans ses rares moments de loisir, le Mariage ée Figaroi i-ai raconté ailleurs la tactique habile et obstinée qu'il employa pour faire jouer, malgré le rc^^ cette comédie aristophanesque/où il prend à partie toua les pouvoirs sociaux, et résume en quelque sorte tous les instincts de réformation et de destruction qui agitent son 8iècl€|^ Il faut se garder toutefois d'exagérer les intentions révolutionnaires de l'auteur du Mariage de Figaro. En fron-^ dant des vanités, des abus, des privilèges dont il avait eu a souffrir; en entreprenant d'embrasser dans une seule pièce de théâtre la critique des diverses conditions sociales que d'autres auteurs avant lui^ depuis Molière jusqu'à Lesage, .avaient déjà attaquées séparément; en conduisanf cette attaque avec la vivacité audacieuse et même licencieuse qui caractérise son talent, Beaumarchais était loin de s'imaginer qu'il concourait à préparer un bouleversement général. Quelques réformes auraient largement sufïi à satisfaire son tempe* rament politique; il avait alors une fortune de cent cinquante millefrancsde rente, encore engagée presque tout entière dans des opérations commerciales, et s'il eût prévu que sa comédie serait pour quelque chose dans la grande commotion sociale qui se préparait, il l'eût probablement jetée au feu : mais chacun marchait alors vers l'avenir avec un bandeau sur les yeux, et c'est ainsi qu'on voit ceux-là mêmes sur qui tombaient d'aplomb les terribles saillies de Beaumarchais, travailler de concert avec lui à forcer la main au roi pour la représentation de sa pièce; le duc de Fronsac intrigue de son
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m mtoux pcmr qu'on fasse justice en plein théâtre des hommes Hà qui sont tout pour s'être donné la peine 4e naître, et le comte M de Vâudreuil écrit : Hors le Mariage de Figaro point de salut. h L'année 1784, qui vit jouer pour la première fols cette fi- fameuse comédie, représente l'apogée de la fortune et de la ai popularité de Beaumarchais. Il a des ennemis et des re, envieux, mais il a des admirateurs passionnés : le public In est fpouf lui et il peut dédaigner toutes les attaques; à partir ^ de 1785, il semble déjà que son étoile commence à pâlir. i- Ayant cm devoir repousser dans le Journal de Paris lea h crlti«)ae8 violentes d'un insuUeur anonyme, il avait écrit « cette phrase : c Quand j'ai dû vaincre lions et tigres pouf B faire jouer une comédie, pensez-vous, après son succès, me t. réduire, ainsi qu'une servante hollandaise, à battre l'osier 1- tdos les matins sur l'insecte vil de la nuit? • On persuada à I Louis XVI que ces mots lions et tigres, que l'auteur n'avait i mis en avant que pour mieux faire valoir son antithèse^ ) s'appliquaient à lui; le roi, cédant à un mouvement décolère I irréfléchi, le fit arrêter sur-le-champ, et, par un raffinement \ de vengeance suggéré peut^tre (car il n'était pas dans son 1 caractère), mais dans tous les cas indigne de lui, il donna l'ordre de conduire Beaumarchais dans une prison ridicule et honteuse pouf ses cinquante-trois ans, à Saint-Lazare où Ton enfermait alors les adolescents dépravés. Cette désagréable surprise, faite à l'auteur du Mariage de Figaro au milieu môme de son triomphe, amusa d'abord beaucoup la légèreté parisienne; on en rit le premier jour, mais le lendemain on commença à murmurer hautement de cet acte d'arbitraire. Beaumarchais indigné demandait des juges; au bout de cinq jours le roi embarrassé le fit sortir de prison, et, pour réparer délicatement ses torts envers lui, il lui donna la satisfaction de voir, sur le théâtre de Trianon, le Bar-^ hier d8 Séville, joué par la reine elle-même, le comte d'Artois et M. de VaudreuiK
Quoique réparé, ce désagrément n'en était pas moins pénible pour Beaumarchais ; il fut bientôt suivi d'un autre peut-être plus pénible encore. Nous venons de dire que l'auteur du Mariage de Figaro était un des fondateurs de la Compagnie des eaux de Paris, il en était aussi un des administrateurs et un des principaux actionnaires; des banquiers intéressés à la baisse des actions se servirent pour les déprécier de la plume de Mirabeau, qui sortait alors de
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prison, qui n'était encore connu que par le scandale de ses procès et de ses amours, et qui ne demandait que des occasions de querelle. Beaumarchais voulut répondre au factam de Mirabeau, et quoiqu'il s'eftbrcât d'être modéré, il laissa néanmoins échapper quelque phrases qui offensèrent «on irritable adversaire. Celui-ci lui répliqua par une philippique des phis véhémentes où il défigurait toute sa vie et le secouait rudement au nom de la morale et de l'ordre public. La défense de la morale et de l'ordre public n'était pas précisément le fait de Mirabeau ; mais son incompétence sur ces deux points ne l'empêchait pas d'être éloquent. Beaumarchais, qui commençait à vieillir, jugeant sans doute que cet adversaire était plus fort que lui ou avait moins à perdre, prit le parti de se taire devant ce nouvel assaillant. Mal lui •n prit; car, encouragé parce silence qui paraissait de la faiblesse, un jeune avocat nommé Bergasse, encore plus inconnu alors que Mirabeau, mais qui ne manquait pas non plus d'une certaine éloquence, entreprit bientôt de se faire une réputation aux dépens de celle de Beaumarchais : prêtant sa plume à un banquier alsacien nommé Kornman, qui avait fait enfermer sa femme par une lettre de cachet et qui né pardonnait pas à Beaumarchais d'avoir aidé à la faire sortir de prison, Bergasse trouva le moyen d'impliquer l'auteur du Mariage de Figaro dans un procès en adultère auquel il était parfaitement étranger — de là entre eux une polémique acharnée qui dura deux ans ou se trouvèrent engagées une foule de personnes, et qui fit un bruit effroyable. Le parlement condamna les adversaires de Beaumarchais; mais le public, jadis si prévenu en sa faveur, s'obstina à prendre parti contre lui. Au milieu des tracasseries qui l'assiégeaient, il se délassait en écrivant l'opéra de Tarare dont le premier élève de Gluck Salieri avait fait la musique ; cette composition bizarre, représentée pour la première fois le 8 juin 1787, étonna le public par la singularité de sa mise en scène; mais quoique elle ait été reprise deux fois depuis la mort de l'auteur, elle n'est pas restée au théâtre. La prise de la Bastille surprit Beaumarchais, au moment où il faisait bâtir, dans le voisinage de ce château fort, une magnifique habitation; Timpopularité qui pesait sur lui depuis son procès contre Bergasse, l'empêcha de prendre une part active aux a flaires publiques. Il vécut en observateur attentif et inquiet, obligé de se défendre souvent
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contre les accusations d'incivisme dirigées contre lui, recevant de temps en temps dans sa belle maison des visites peu amicales du peuple souverain, et voyant sa fortune gravement atteinte par le contre-coup de la crise sociale. Dans la dernière année du règne de Louis XVI, quand la guerre eut été déclarée à T Autriche et à la Prusse» il eut la fâcheuse idée, espérant sans doute reconquérir ainsi sa popularité perdue, de se charger de fournir à la France soixante mille fusils qui se trouvaient en Hollande, Cette malheureuse affaire fut le tourment de sa vieillesse. Il est vrai de dire cependant que, si elle Texposa à beaucoup de dangers, c'est peut-être aussi à elle qu'il dut de sauver sa tête.
Dénoncé une première fois après le 10 août par le capucin Chabot, comme cachant chez lui ces fusils qui étaient en Hollande, il fut arrêté et emprisonné à V Abbaye. Il y était le 30 août, c'est-à-dire deux jours avant les massacres de septembre, où il eût certainement péri, lorsque Manuel vint le tirer de prison. Les nouveaux ministres l'envoient en Hollande chercher les soixante mille fusils, en lui promettant, en échange d'un fort cautionnement qu'il a fourni en contrats sur la ville de Paris, de lui faire tenir à 4a Haye l'argent nécessaire pour les acquérir. Au lieu d'argent, il reçoit à la Haye un journal qui lui apprend qu'il est dénoncé à la Convention et qu'on demande sa tête ; il revient la défendre, et écrit un long mémoire qu'il fait distribuer à la société des Jacobins et à toutes les autorités du jour. Survint la journée du 31 mai; il avait toutes les chances possibles de monter sur Téchafaud, lorsque le Comité de Salut public juge plus utile de le renvoyer de nouveau en Hollande chercher les fusils en question. Mais déjà le gouvernement anglais, quoiqu'il ignorât à qui appartenaient ces armes détenues dans le port de Tervere, avait mis l'embargo sur elles, et, tandis que Beaumarchais s'épuise en subterfuges pour obtenir qu'elles lui soient livrées, il apprend qu'on Ta porté sur la liste des émigrés, que tous ses biens sont séquestrés, que sa femme, sa fille et sa sœur sont emprisonnées. Il prend alors le sage parti de se réfugier à Hambourg, où il se trouve un instant dans un tel état de misère, qu'il 4 met, dit-il, de côté une allumette pour la faire servir deux fois. »
£n 1796, il obtient enfin sa radiation et rentre dans son
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pays y k soixante-quatre ans, malade , sourd et oUigé néanmoins de recommencer tout le travail de sa vie; car il trouve sa fortune abimée et se voit condamné à consumer ses derniers jours dans la poursuite d'une légion jde débiteurs, poursuivi lui-même par une légion de créanciers. Au milieu de tous ces travaux pénibles auxquels il «e dévoue surtout pour sa fille unique née d'un troisième mariage, qu'il aime tendrement et qu'il vient de marier, Beaumarchais retouche son drame de la Mère coupable qu'il a composé en 1794 ; ce drame n'avait eu alors que quelques représentations, il fut repris avec succès enmai 1797, et, des trois drames de l'auteur, c'est encore celui qui s'est le mieux soutenu, grâce aux situations émouvantes du quatrième acte. Faisant ainsi marcher de front ses préoccupations d'auteur dramatique et le soin de ses afîaires privées, Beaumarchais y joint un zèle ardent pour les afTaires publiques; jusqu'à la fin de sa vie, on le voit, gardant toute l'activité de son esprit, écrire sans relâche des mémoires à tous les ministres sur toutes sortes de sujets, en même temps qu'il les assiège de ses réclamations personnelles; car il plaide tout à la fois et contre la République française et contre la République desËlais-Unis. C'est dans cet état qu'il fut surpris par la mort, et emporté par une attaque d'apoplexie dans la nuit du 17 au 18 mai 1799, à Tftge de soixantes^t ans et trois mois.
Louis DE LOMÉNIB.
LE
BARBIER LE SÉYILLE
OU