ACTE V, SCENE V
LORÉDAN
Montfort, je vais te suivre.
D'un reproche importun mon trépas vous délivre; Vivez... soyez heureux... Que ce cligne guerrier Repose dans la tombe avec son meurtrier.
( à la princesse. )
Des larmes que sur lui vos yeux doivent répandre Quelques unes du moins arroseront... ma cendre... Ah! je vous aime encor... J'expire.
PROCIDA
O mon pays !
Je t'ai rendu l'honneur, mais j'ai perdu mon fils; Pardonne-moi ces pleurs qu'à peine je dévore.
(Il garde un moment le silence, puis se tournant vers les conjurés.)
Soyez prêts à combattre au retour de l'aurore.
FIN DKS VÊPRKS SICILIENNES.
INOTE.
Parmi beaucoup de critiques judicieuses qu'on a faites de cette tragédie , on m'a reproché de n'avoir point donné au caractère d'Amélie tout le développement dont il est susceptible. J'avais tenté de le faire dans plusieurs scènes qui, au milieu des grands intérêts d'une conspiration , m'ont paru nuire à l'effet général de l'ouvrage. Il faudrait , je crois, une tragédie tout entière pour peindre les combats d'une passion criminelle dans l'âme d'une dévote espagnole ou sicilienne. Cependant, par respect pour une critique à laquelle je ne pourrais me soumettre sans entraver la marche de l'action , j'imprime ici une des scènes que j'ai retranchées ; elle donnera une idée de la manière dont j'avais conçu le rôle d'Amélie. Cette scène terminait le pi'emier acte après la sortie de Lorédan.
AMÉLIE, ELFRIDE.
ELFRIDE.
Il s'éIoi{j;ue, madame; à regret il vous quitte: Pourquoi l'abandonner au donte qui l'agite ? Sans pitié pour des maux que vous pourriez finir, Trouvez-vous quelque joie à les entretenir? Que vous le condamnez à de mortelles peines !
AMÉLIE
Elfride , tout mon sang s'est glacé dans mes veines. Montfort est son rival!... O redoutable aveu! Quel fatal ascendant m'a conduite en ce lieu?... Voulait-il m'éprouver?... Peut-être il m'a trompée... De surprise et d'effroi je suis encor frappée.
ELFRIDE.
Quel penser peut nourrir l'Lorreur où je vous vois,
AMELIE.
Oui, j'en crois ses regards et le son de sa voix,
Et ses traits enflammes d'un courroux si farouche;
Oui , c'est la vérité qui sortait de sa bouche.
Il veut me soupçonner; dans mes yeux, dans mes pleurs.
Il cherclie un aliment à ses sombres fureurs.
Que me reproche-l-il? Quel discours ou quel signe
Trahit ce changement dont sa fierté s'iudigne?
ELFRIDE.
Pardonnez des transports qu'il n'a pas su dompter; Madame , un tel soupçon doit pen vous irriter...
AMÉLIE
Le nom de son rival , a-t-il dit, m'a troublée! C'est son reproche affreux qui m'a seul accablée. D'une rougeur soudaine , à ce dernier affront , Le courroux et la honte ont coloré mon front. Ses regards prévenus pouvaient-ils s'y méprendre? Où s'égare Moutfort , et qu'ose-t-il prétendre ? Comment s'est-il promis le plus faible retour? Moi , céder aux conseils d'un criminel amour... O Dieu , dont la justice éprouve mon courage , Vous m'aviez réservée à ce comble d'outrage ! Moi, chérir de nos maux l'instrument ou l'auteur, Le plus ferme soutien de mou persécuteur, Votre ennemi , grand Dieu ! celui dont les exemples Instruisent nos vainqueurs à profaner vos temples. Je crois entendre encor vos prêtres révérés. Contre eux par la fureur saintement inspirés. Dans le secret, parmi quelques témoins fidèles, D'anathèmes vengeurs charger leurs fronts rebelles. Elfride , verrons-nous la colère des cieux Descendre et consumer un jeune audacieux?.,. Malgré moi je frémis du coup qui le menace.
ELFUIDE.
Eh quoi! devant vos yeux nos tyrans trouvent grâce. Et déjà pour Montfort votre cœur désarmé?...
AMÉLIE
Peut-être au repentir le sien n'est pas fermé... Crois-tu que du remords la voix pure et sacrée Ne puisse ramener sa jeunesse égarée.
Jusqu'aux murs de Sion, par sa valeur fameux. Esclave de l'honneur, sensible et généreux , Que de nobles vertus il recul en partage!
L'ardente ambition seule en corrompt l'usage. Ah ! de ces dons heureux les mains qui l'ont orné , A des tourmens sans fin ne l'ont pas condamné ! Non , je ne le puis croire, et ma raison tremblante , Devant ce châtiment recule d'épouvante.
ELFRIDE.
Tournez votre pitié sur nn plus digne objet : Madame, loin de vous, attendant son arrêt. Dans vos mains , Lorédan , remet sa destinée.
AMÉLIE
O souvenir cruel ! 6 funeste journée.
ELFRIDE.
Votre choix plus long-temps ne se peut différer... Vous ne m'écoutez pas, je vous vois soupirer...
Pour moi de cet hymen la chaîne est accablante!
ELFHIDE.
Qu'entends-je? ma surprise à chaque instant s'augmente.
AMÉLIE
Eprise pour mon Dieu d'une sainte ferveur.
Cet amour me suffit et remplit tout mon cœur.
A cet époux divin si je ne suis unie.
Du repos loin de moi l'espérance est bannie.
Dans les austérités d'un asile pieux ,
Morte à de faux plaisirs , cachée à tous les yeux , •
Que ne puis-je, le front courbé dans la poussière.
Finir mes tristes jours consumés en prière !
Malheureuse! ah! retiens d'inutiles souhaits!
Eh! que veux-tu porter dans ce séjour de paix?
Les tumultes d'une âme où règne encor le monde ,
Tes regrets, tes remords, ta blessure profonde?
Espères-tu , livrée aux orages des sens ,
Offrir un encens pur et des vœux innocens ?
O ciel ! défendez-moi de ma propre faiblesse !
Lorédan aux autels a reçu ma promesse ;
Que la vertu m'élève à ce pénible effort ,
De remplir mes sermens, de détromper Montfort.
Montfort... A ce seul nom la force m'abandonne... .D'une invincible horreur je sens que je frissonne.
ELFRIDE.
Hélas! sur votre esprit, long-temps irrésolu.
Madame, reprenez un empire absolu.
De Moulfort détrompe c-raignez moins la vengeance.
Et d'uu bouLeur pruchain embrassez l'espérance.
AMÉLIE
Le bonheur ! pour jamais je l'ai vu s'éloigner ; Mais quel que soit mou sort, je m'y dois résigner. Partout du doigt de Dieu recounaissaut l'empreinte , Je courbe mon orgueil sous sa majesté sainte. Viens au temple, suis-moi, de ce muet témoin Implorons des secours dont mou âme a besoin : Sans lui notre vertu s'affailjlit et chancelle. Viens demander ensemble, à sa main paternelle, De conduire mes pas et de les protéger Dans le sentier fatal où je vais m'engager.