DES
Les Siciliens étaient opprimés par les Français, qui, après avoir vaincu Conradin, héritier de la maison de Souabe, l'avaient fait périr sur l'échafaud, ainsi que Frédéric, duc d'Autriche. Les Siciliens n'avaient pas cherché à venger leur prince ; ils avaient obéi dix-huit ans à Charles d'Anjou; ce ne ftit qu'après une si longue patience qu'ils secouèrent le joug, poussés à bout par l'orgueil de leurs vainqueurs. La vengeance fut lâche et atroce; ils égorgèrent tous les Français, et allèrent chercher jusque dans le sein des mères , des ennemis et des oppresseurs qui n'avaient point encore vu le jour. Tel est le sujet que M. Delavigne a eu la hardiesse de traiter. L'entreprise était périlleuse.
Son premier soin a été d'appeler l'intérêt sur un Français qui n'a pris aucune part au crime de la conquête, et sur un Sicilien qui ne prête qu'avec répugnance sa main à une vengeance horrible. Charles d'Anjou est allé porter la guerre en Orient contre l'empereur Paléologue. Roger de Montfort, chevalier provençal, qui n'était point du nombre des conquérans de la Sicile et des vainqueurs de Conradin , gouverne en l'absence de Charles ; il réside à Palerme. Il est lié d'amitié avec Lorédan ,
fils de ce Procida que les historiens représentent comme le chef du soulèvement des Siciliens et l'ordonnateur des massacres. L'auteur a introduit un autre personnage qui lui a servi à nouer l'action; c'est la princesse Amélie, sœur de Conradin , dont la main a été promise à Lorédan. Elle est aimée par Montfort, et elle n'a pas été insensible aux séduisantes qualités du jeune Français. Elle se trouve ainsi placée entre son devoir et sa passion. Procida, noble sicilien , a quitté sa patrie pour lui chercher des vengeurs. Il revient après avoir disposé tous les ressorts du complot qui doit délivrer la Sicile. Son arrivée ouvre la scène et engage l'action.
11 rencontre Salviati, un des conjurés, et lui expose ses projets. Son caractère s'annonce dans ces vers :
Le ciel a sans doute allumé
Ce feu pur et sacré dont je suis consumé.
Quel est son chagrin quand il apprend que son fils est l'ami de Montfort! il lui reproche cette amitié comme une trahison. Lorédan se justifie en faisant connaître quel est Montfort :
Superbe, impétueux, toujours sûr du succès , Il embellit la cour par sa magnificence.
Ce portrait a été généralement loué, non seulement comme un beau morceau de style , mais comme une heureuse préparation du nœud et du dénouement. Montfort est bien connu, le spectateur sait qui\ pousse la loyauté jusqu à V imprudence.
Procida fait tous ses efforts pour allumer dans le coeur de son fils la haine des Français et la soif de la vengeance; il lui retrace en vain la touchante peinture du meurtre de Conradin et de Frédéric : Montfort n'en est pas coupable. Cependant ce tableau fait impression sur Amélie, elle s'accuse
d'offenser la mémoire de son frère en aimant un Français. Le récit de la mort de Conradin a paru adroitement lié à l'action : nécessaire au complément de l'exposition, il est amené naturellement.
Montfort a pour ami et pour conseiller un vieux chevalier , Gaston de Beaumont , qui l'exhorte à ne pas négliger, comme il le fait, les précautions nécessaires à sa sûreté, et surtout à réprimer la licence des Français.
Montfort l'écoute avec distraction : il n'est occupé que de son amour pour Amélie. D'ailleurs, il se repose sur l'amitié de Lorédan.
Cependant Montfort et Lorédan apprennent qu'ils sont rivaux: le jeune Sicilien, outragé par son ancien frère d'armes, exilé de sa propre maison , cède à ses transports jaloux et aux exhortations de son père, il se joint aux conjurés.
Tout est préparé pour l'exécution du complot. La cloche qui appelle les fidèles au temple donnera le signal. Lorédan conçoit des alarmes sur le sort d'Amélie, il l'avertit par un billet des évènemens qui s'apprêtent. Cet avis fait trembler Amélie pour les jours de Montfort. Elle lui livre le fatal billet
et la conspiration est découverte. Ce moyen a été fort blâmé ; il a paru peu vraisemblable. Comment, a-t-on dit , Lorédan a-t-il eu l'imprudence de commettre ainsi le sort des conjurés? Et quel sentiment inspire Amélie dans cette situation?
Si le troisième acte a paru faible en quelques parties, le quatrième a été jugé le plus beau de l'ouvrage. Procida et Lorédan ont été arrêtés. Montfort les traite généreusement; il veut favoriser leur fuite pour les soustraire à la vengeance de Charles. Le lendemain ils pourront s'embarquer; il leur donnependantlanuitsonpalais pour prison. Gaston doit veiller sur eux. Les conjurés sont découragés par la découverte de leur dessein , par l'arrestation de leurs chefs. Ils viennent dans le palais de Montfort pour implorer leur grâce. Ils y rencontrent Procida , qui feint d'abord d'entrer dans leurs vues et de vouloir joindre ses prières aux leurs; mais peu à peu il réchauffe leur courage , il les fait rougir de leur lâche soumission. L'on remarquera que l'action marche pendant que Procida parle, et que le changement qui s'opère dans l'âme des conjurés produit une péripétie.
Pendant ce discours, Montfort, retiré dans son appartement, se livre au sommeil, se croyant gardé par Gaston; mais Gaston n'existe plus, Procida l'a déjà poignardé. Quand Lorédan voit les conjurés près d'aller surprendre Montfort endormi et désarmé, il s'oppose à leur dessein. 11 veut se réserver cette victime; il se réjouit de pouvoir se venger d'un odieux rival: mais il se vengera noblement; il appellera son ennemi au combat. Montfort est éveillé par le bruit; Lorédan demeure interdit en le voyant désarmé.
Cette scène et la précédente produisent un grand effet à la représentation. Elles n'ont point été exemptes de censures. On a dit que Montfort poussait trop loin l'imprévoyance; qu'il n'était pas raisonnable qu'il allât se coucher au milieu du jour, après avoir découvert une conspiration ; que les conjurés ne sont pas moins imprudens de venir comploter à la porte de sa chambre ; que Procida choisit une bien mauvaise place pour les haranguer; qu'enfin il est difficile de concevoir queMontfort, éveillé en sursaut par le bruit, sorte sans armes pour faire un coup de théâtre.
Plusieurs critiques ont répondu à ces différens reproches. Les imprudences de Montfort, ont-ils dit, sont une conséquence du caractère que l'auteur lui a donné. Il se retire pour dormir pendant la chaleur du jour, suivant l'usage des Italiens; ce qui n'est pas plus contraire à la vraisemblance que s'il se couchait à minuit. Quant aux conjurés, ce n'est pas pour comploter qu'ils sont venus; c'est pour demander grâce ; ils rencontrent naturellement Procida dans le palais où il est prisonnier : Procida leur parle à cette place parce qu'il ne pouvait leur parler ailleurs, et parce qu'il est prisonnier. Il ne débite pas une harangue d'apparat; ses paroles sont accommodées au lieu, au temps, aux personnes, et la circonstance est tellement précise , qu'il n'aurait pas dit les mêmes choses aux mêmes hommes une heure plus tôt ou plus tard , et à trente pas du lieu de la scène. Quant au reproche fait à Montfort de se présentersans armes devant Lorédan, il suffit, pour y répondre, de rappeler que ce Français, loyal jusqu'à l'imprudence,
Ne saurait se {garder d'uu poiguard assassin , Et croirait l'arrêter en présentant son sein.
\n EXAMEN CRITIQUE
TiR catastrophe historique était trop connue pour qu'il fût possible à l'auteur delà faire attendre long-temps après le quatrième acte : aussi le cinquième acte commence-t-il par le récit du massacre. Comme il faut que ce récit soit fait à quelqu'un, c'est Amélie qui est chargée de l'écouter. Voilà malheureusement la seule raison qui motive la présence de cette femme qui n'agit plus, et qui joue un rôle fort embarrassant sur la scène, où elle reste jusqu'à la fin de la pièce. Il eût été à désirer que l'auteur abrégeât ce rôle défectueux. Mais les récits qui terminent la plupart de nos plus belles tragédies ont fait passer en coutume l'emploi de ces brillans lieux communs ; et le spectateur, rassasié d'émotions, se montre peu exigeant sur la convenance d'une narration que l'acteur qui doit l'entendre n'a presque jamais d'intérêt à écouter.
Le massacre des Français n'était point un dénouement complet. Il fallait que chacun des personnages du drame achevât sa destinée. Montfort vient expirer sur la scène, frappé d'un coup que Lorédan
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lui a porté en défendant son père. Ce dernier se poignarde sur le corps de son ami. Quelques spectateurs ont trouvé ce coup de poignard superflu. Procida ne dément pas son caractère : après quelques regrets donnés à son fils, il dit aux conjurés :
Soyez prêts à combattre au retour de l'aurore.
Si les avis ont été partagés sur le mérite de certaines des dispositions de la fable, tous les suffrages se sont accordés pouf reconnaître les beautés d'un style pur, élégant, animé, et constamment élevé. Ce quia paru le plus digne d'être loué, c'est une propriété de langage exquise , c'est un choix d'expressions et de figures si bien assorti au sujet, aux moeurs du temps, au caractère des personnages, que le spectateur se trouve transporté au lieu et à l'époque où l'action se passe. Cette convenance de langage , que nos critiques modernes ont appelée couleur locale ^ est la seule vérité qu'il faille chercher dans les sujets de tragédies empruntés à l'histoire; l'exactitude des faits est le mérite du narrateur: le poète ne raconte pas, il peint. Il lui est permis d'inventer des faits, de créer