‹ Théâtre de CalderonChapitre 89 sur 96 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le jardin da palais.

Entrent L'INFANTE et SÉRAPHINS.

l'inpante.

Arrêtons-nous ici, chère Séraphine ; c'est ici que je veux te parler. Ici, du moins, nous n'aurons autour de nous que ces plantes et ces fleurs, discrètes confidentes de mon amour. D'autres fois déjà elles ont vu mes larmes, entendu mes soupirs, alors que solitaire je venais leur conter mes plaisirs ou mes peines; car, vraiment, on trouve je ne sais quel charme à conter son amour même à des plantes muettes, à des ruisseaux insensibles, à de durs rochers. — Donc, puisque je t'ai promis de te confier mon secret si long-temps i enseveli dans mon cœur, — tu sai^ras qu'un jour, — c'était un des jours qui précédèrent l'événement funeste auquel je dois mes douleurs, — mon majordome me dit : «Si votre altesse veut se distraire un moment, elle pourra voir les bijoui les plus rares, les plus merveilleux que l'art ait jamais produits , et que le désir ait jamais

' Ay MîiOfW, 91M me llevan,

Très-probablemeat ces paroles de Benilo »*aâie«u\«ii\ an >^>iV\\c.

JOURNEE II, SCENE I. a03

imaginés. Celui qui les apporte est un orfiéYre étranger qui prétend en trouver l'emploi auprès des grands princes que Naples renferme en ce moment.» J'eus la curiosité de voir ces bijoux, et j'ordonnai que l'on introduisit l'orfèvre en ma présence. Plût à Dieu qu'on ne me l'eût pas amené I II n'aurait pas pénétré jusqu'à mon Âme, qui depuis lors soufifre un mal inexplicable, une étrange douleur... Tu t'étonnes sans doute qu'un simple artisan ait pu agir ainsi sur mon àme ; eh bien 1 cesse de t'étonner, Séraphine, car sous ces humbles ap- IMireiice^ a pu se déguiser un prince, — le prince Frédéric... d'autant ^uè cet art est si noble qu'il peut bien avoir parmi ses repréàéntané dés princes et des rois... Je continue. —Après m'avoir montré plusieurs bijoux curieux, il m'en fit voir un qui passait tout ce que l'imagination peut se figurer de riche, de brillant. Dans ce bijou l'on avait artîâtetiïënt renfermé un portrait. •• et devines-tu lequel? devihes-tù qui je voyais sous mes yeux?... c'était moi, c'était moimême. £t ce portrait était d'une telle ressemblance, que dès le premier moment mon Âme ne sut plus dans quel corps la nature rilValt filacée ; qd'incef taine elle hésita, et qu'elle finit, je pense, par passer dans ce portrait ; de sorte que j'ai perdu mon Âme, l'orfèvre l'ayant emportée avec lui... Je lui demandai à quel effet il avait mis iXïou portrait dans un bijou si merveilleux. — A quoi un peu troublé, et comme en évitant mes regards : « Madame , me dit-il, c^esi sur l'ordre dU prince Frédéric que je l'ai disposé ainsi, afin qu'il pût le porter sur sa poitrine. La renommée lui avait vanté la perfection de votre beauté; il s'était vivement épris seulement sur ce qu'il avait entendu dire^ et alors il avait commandé ce poryiait. Mais quand je le lui s^i porté, quand ses yeux l'ont vu : « Hélas! s'estril écrié en spupirant, ange divin de qui m'a pour jamais séparé un destin cruel, et qui peut-être as hérité de la haine de ton père, ange divin , je ne serai pa^ assez hardi pour aimer ainsi ton ombre, je ne veux pas ie profaner de ma ttecrète adoration ; et c'est pourquoi ton portrait ne doit pas demeurer sur mon cc^ur. Mais je ne veux pas non plus que cette image honorée tombe au pouvoir dTùtf it.tté mortel ; ses mains seules sont dignes de la possédèi^. » Et s'adressant à moi : «Oserais-tu, me dit-il, lui porter cette image, afin qu'elle aille vers elle comme un iruisséau se rend à la . mer, comme un rayon de flamme remonte au soleil ? r» Alors, madame, je lui promis de tout hasarder pour vousremçt^e cç portrait, ^usséje y périr, et le voici l... » — 11 dit, me donna le portrait, et sans attendre ma réponse, il s'échappa. — Je demeurai quelque temps incertaine. A la fin cependant j'ouvris le bijou, et sais-tu ce que je trouvai? un autre portrait, le portrait du prince Frédéric; et ayant fécomu clairement qiie lui-même éuit l'orlévre , je restai ^ilfondue d'une si étrange aventure. Je ne te dirai point toutét pensées, — mes espérances évanouies, monYiotiL\itwt ^v%\ on rére. Jf'êinud : ces Heurs le disent à mai i^Xac^^ cei ^^

Tent, la nuit, lorsque je parcourais ces allées solitaires» ont entendi mes soupirs et mes plaintes, après avoir entendu les plaintes et kl soupirs de Frédéric, qui venait, la nuit, me parler sous mon baleoB. Tu sais, maintenant, quel était le chevalier mystérieux du toomoi, et quel sentiment inspira une semblable entreprise... Et désormaii tout ce que je demande au del, c'est que les soldats de monpèie ne puissent retrouver le prince Frédéric : nous sommes perdus I'hb pour l'autre, Teipiation est asseï grande. Mon père, si l'on le lui amène, vengera sur lui les guerres qu'il a eues avec le -roi de Sicile; et alors c'en est fait de moi, car mon existence est tout entière attachée à celle de ce prince; je vis de la seule pensée qall est vivant, et je mourrais à la seule pensée de sa mort,

SÉRAPHINB.

Je vous remercie, madame, de m'avoir conflé vof sentimeDS. Moi il est merveilleux que vous ayez pu garder si loog-temps un tel se* 1 cret. 9

l'infantb.

Oh ! nous autres femmes nous savons fort bien, quand noos voU^ Ions, gardej^ un secret.

SA&APHINB.

Voici venir le roi.

l'iNFAim.

Je désire vivement trouver le moyen d'obtenir qu'il rende la 1^^ berté à Roberto.

Entrent LE ROI et UN VALET.

LB ROI

Kh bien ! Marguerite, comment va votre mélancolie?... irauret-" vous donc jamais un moment de trêve, un moment de joie?

L'iNFArîTB.

Je disais tout-à-l'heure à Séraphine que ma douleur et mes ennuie ne me quitteraient jamais.

LB ROI

Vous ne pouviez choisir une confidente plus sage et plus aimable^

l'infantb.

Elle vous dira combien je suis triste.

SàRAPHINB.

On ne peut davantage.

LB ROI

Vous a-t^elle fait part de la cause ?

SI^RÀPmNB.

Non, sire; mais d'après ce que m'a conté la princesse, le remède serait facile.

En vérité?

siHAPHniK.

n tafflnitqii'dle reCroinràt celui qui a doonéla mort à don Pèdre Sforze.

LE moi.

Eh bien ! réjooltieB-foas, piinceise ; car j'espère l'aToir bienUt en mon pouvoir.

L'EfFiNTB.

Le moyen 8*en présente à mon esprit, et il n'est rien de pins facile. — Ordonnez qu*on rende la liberté à son Talet, d'autant qu'il ne saurait être coupable pour avoir 6dèiement servi son maître. Ensuite, seigneur, faites-le suivre soigneusement; et comme il ne manquera pas d'aller rejoindre le prince, de la sorte on découvrira Frédéric.

/ LK ROI

L'Idée est excellente. — Qu'on aille à l'instant chercher le prisonnier.

l'iifTAim.

Ne perdez pas un moment.

Le DoaMtk|«e nrt.

Entre LE GAFITAIIfE.

u CAPrrADfB.

j'accours aux pieds de votre majesté.

LB ROI

Qu'y a-t-il de nouveau?

Li CÂPrrAUfB.

Que les souhaits de votre majesté sont accomplis.

LE ROI

Et comment?

LE CAPITAINE

Je suis sorti avec une partie de votre garde k la recherche du trattre. Informé de l'endroit où il s'était réfugié, — c'était dans une vaste forêt, — je m'y suis rendu, et je l'ai trouvé là debout au pied d'un rocher et dans une attitude mélancolique. Il faut vous dire qu'il avait perdu son cheval, lequel, sans doute, avait péri par suite d'une fatigue excessive. En nous entendant, il s'est retourné aussitôt, et d'un air si résolu, que j'ai bien cru qu'il nous allait tous tailler en pièces. Cependant, grâce à notre prudence et à notre courage, nous sommes parvenus à nous emparer de lui. Mais il ne veut pas dire qui il est. Il s'obstine à dire qu'il est un simple paysan, et au langage qu'il affecte, j'ai idée qu'il voudrait feindre la folie.

LE ROI

Peu importe qu'il cache son nom et qu'il feigne d'être fou, puisque nous savons à présent que le perfide, le traître n'est autre c^ue h prince Frédéric, JiHez }e chercher.

L'iNTANTl.

HéUsl « del, lie pitié de noi! à mort, hâtè-t^ dèfiîtf înèltomenil le ne puis... je ne puis déguiser une telle douleur; MU»pirs s'élancent malgré mol de mon cœur ; malgré moi, mes lirmef t'échappent de mes yeux... Grand Dieu; pfotégé^flidîl

LS ROI

Qu'est-ce donc? qu'aiei-Yous, ma fille?

L*INFANTB.

, Je me sens tout a la fois comme brûlée et||^^^ ; je s^bs qbjb doiileur qui me. déchire et m'accable. ciel! aie pitié de moil atoitl nàte-toi de finir mes tourmensl

KUeiort.

Ll ROI.

Séraphine, puisque (a princesse vou^ a fait ses confidence!, q« pensd-YOus d'un désespoir si étrange t

SJÊRAPUINB.

Quoique je trahisse un secret confié, je parlerai, car je tienslvant tout à sauver la princesse. Ëh bienl sire, sachez-le, ce désespoir qui lui est Tenu, c'est à causé qu'on a pris le prince Frédéric. Vous saurez tout d'un seul mot t elle l'aime; l'un et l'autre s'aimaient secrètement, et comme elle craint que vous ne le fossies pM» ^^ n'a pu résister à cette affreuse idée.

LK ROI

Qu'ai-je entendu?... Cela étant, je procéderai d'une autre façoD« car enfin l'homme sage procède selon les drcouÈtiiiicei, A^son^ avec modération.

Entre ROBERTO.

ROBBRTO.

Permettez, sire, de baiser vos pieds à un malheureux qui, en^t^ yant son mattre fidèlement, n'a jamais eu l'intention de vous offea^' ser. J'attends humblement mon arrêt de mort.

LE ROI

Non, Roberto, lève-toi, tu es libre ; ta fidélité mérite une récompense plutét qu'un châtiment. — Le ciel plus favorable a écouté mes vœui. On a enfin découvert ton maître, et voilà qu'on me l'amène prisonnier.

ROBBRTO, à part.

ciel! est-il possible?— 11 y avait donc par là quelqu'un qui le

connaissait et qui l'aura trahi ?

U ton.

kiitrent LE CAPITAINE, DES SOLDATS, et BENITO, couvert de son armure. 5fr», voJcl devant vous le prince Yiéàètvc ti«i ^Và\^*

tiSNitO.

Ça doit être un enchantement... Moi piitiee ! moi Frédéric de Cécile^ ! Pourquoi donc Yeuleùt-ils me changer comme ça?

LB ROI

J'hésite entre la yengeance et la pitié. D'un côté, la colère m'anime, — de Taulre, la situation dé l'infante me commande l'indulgence. Que faire? — {Haut.) Votre altesse pense, sans doute, que, l'ayant en mon pouvoir, je yais ?enger d'un seul coup les injures de son père et les siennei propres; mais elle ne connaît pas mes senti mens,, et j'ai plus de clémence dans mon cœur qu'elle ne devrait en attendre. Toutefois tous demeurerez prisonnier.

BÉNITO

Moi I... £t quel mal ai-je donc fait, s'il tous platt, en mettant cet habit? est-ce que je ne pouvais pas le prendre, lorsque je l'ai trouTé dans la forêt, au pied d'un arbre, comme un champignon ?

LB ROI

totre altesse ne nous abusera pas ; elle ne lious trompera pas en jouant ainsi tour à tour le rustre et l'insensé. Des nuages ont beau s'interposer dcTant le soleil, il n'en est pas moins facile à reconnaître. Que votre altesse prenne confiance en moi, et qu'elle se console de l'abandon de la fortune inconstante.

#BBNIT0.' *

Oh ! oui, TOUS aTCz raison, la fortune est une coquine 2. Eh bien I si l'on Teut, qu'on reprenne cette armure et (}u'on me donne ma casaque. Je tous jure que tous faites erreur; je ne suis pas le prince Chllpéric de CécUe^.

ROBERTO

On se* trompe éridemment, et je suis tenté d'accréditer l'erreur générale... d'autant que j'empêche par là qu'on n'euToie d'autrea troupes à la recherche du prince. {HauU à Benito,) Que Totre alteise me permette d'embrauer ses genoux. Même en présence du roi. je ne puis me contenir, et je suis heureux de montnr noD d^ Touement et ma fidélité.

BBNITO.

D'où vient donc que tous tous mettez à mes pieds et que tous B^ lef baiseï? Je n'aime pas ça du tout, pour ma part, et pour la vém je ne vois pas le plaisir que vous pouvez y trouver.

ROBBRTO.

Ohl votre alteiae n'a pas besoin de se d^^uiser davantage.

hndriliwift. fffrrrt ifr «-'— «^ . ^ . ^

Kl principe Simborrim

PRBM1ER SOLDAT.

Vous êtes connu, monseigneur.

LE CAPITAIIfB.

Nous savons maintenant, monseigneur, que vous êtes, le prince de Sicile.

BBirrro.

Vous le dites tous ?

ROBBRTO.

Oui, certes.

^ BBNrro.

Eh bien I tous, vous eu avez menti ; car parmi toutes les femmes de ma connaissance je ne connais pas de Cécile^, — hormis tant seulement la fille du mattre berger de mon endroit. C'est la vérité pure.

ROBRRTO.

Quoi! vous persistez à dissimuler avec moi, votre serviteur dévoué, dont la fidélité ne craint pas la comparaison avec celle d'A-

chates'^?

BBNITO.

Bon ! maintenant voilà qu'il me parle d'Agathe 3. En vérité, c'est à me faire perdre la tête. Ah çà, homme ou démon, explique-toi, que me veux- tu? * ' *

ROBBRTO.

Sire, le prince Frédéric, mon maître, est d'une obstination rare. Il est aussi obstiné qu'il est courageux, et quand une fois il s'est mis quelqujB chose en tète...

LE ROI

Qu'on le mène à la tour de Belflor, et qu'on le remette aux mains de la princesse Hélène. Mais j'entends qu'elle le traite avec douceur; je ne veux pas que cette prison soit trop sévère; ce doit être une sorte d'hospitalité. (Boj, à Jioherto,) Je traite mon çnnemi comme si je voulais qu'il devint mon gendre.

ROBRRTO.

Cela est tout simple ; car fort souvent un gendre est un ennemi.

LE ROI

Et que Roberto soit enfermé avec lui. Il sera agréable au prince de le voir et de lui parler. — Dites à Hélène que je le lui recommande, et que je saurai la récompenser de tout ce qu'elle fera pour lui. {A part,) J'arrange le tout de mon mieux pour Marguerite... femmes, combien vos fantaisies ont d'influence sur les projets des hommes I

Qtu no eontueo d Ceeilla^ etc., etc.

' 0;iir de nos lecteurs qni onl \u VÈneuVe Ae V\t^\\« oonnaisseni le fidèle Achatai. ' Daus l'espaçaoï Benito au Vien^ au mo\ Acates^ et^y^uÀ wyaxm^ \w^\xfis!^\<i^&9 d^ éperons arab$9^

JOURNÉE II, SGËNE 11. 309

LB CAPITAINB.

Venef , seigneur, prendre du repos,

BBNiTO, à part.

Autre niais! {Haut,) (hii, allons prendre da repos... el tout ce que Yous Youdres.

«OBOITO»

Votre altesse a devant elle Roberto.

BBNITO.

Ne seriez-Tous pas Robert le Diable?... Mais comme ils sont tous

d'accord là-dessus, et que tous le disent, il faut bien cependant qu'il

y ait quelque chose de vrai. Il est évident qu'ils sont tous ivres ou

que c'est moi qui le suis. Enfin, au bout du compte, ça n'est pas

mauvais pour moi, et je ne serais pas si à plaindre si j'épousais la

Cécile du maître berger^. Arrive ensuite que pourrai

Utiorlttit.

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