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Théatre de Calderon, traduit

De tous les dramatistes qui ont fondé la gloire du théâtre espagnol , Calderon est aujourd'hui , dans l'Europe lettrée, le plus célèbre, le plus populaire. Voilà pourquoi , voulant donner une traduction des œuvres choisies des principaux dramatistes espagnols, nous commençons par Calderon. Bien qu'il soit l'un des derniers venus dans l'ordre des temps , c'est à lui qu'il appartient de disposer le public français à la connaissance des poètes ses compatriotes.

On sait peu de chose sur la vie de Calderon. Son premier biographe , don Juan de Vera-Tasis y Villaroël , n'a laissé, louchant le grand poète dont il avait eu pourtant l'honneur d'être l'ami, qu'un récit d'une sécheresse extrême, et ce n'est pas sans beaucoup de peines que nous avons pu réunir quelques détails d'un certain intérêt.

Don Pedro Calderon de la Barca naquit à Madrid dans les premiers jours de l'année 1G00( i)1. Son père, don Diègue Calderon de la Barca Barreda , secrétaire du conseil des finances, était le dernier rejeton d'une vieille famille noble, originaire du Val de Carriedo, dans la province appelée la Montagne de Burgos (2). Sa mère, dona Maria de Henao y Riaûo, descendait d'une noble famille des Pays-Bas de Flandre, établie de temps immémorial en Castille. — Dorothée Calderon de la Barca, sœur de notre poète et religieuse au couvent de Sainte- Claire de Tolède, se plaisait à raconter qu'avant la naissance de son frère, on l'avait entendu gémir à trois reprises différentes dans le sein maternel; et cet événement merveilleux était pour elle le présage du bruit extraordinaire que l'enfant devait faire un jour dans le monde.

Après avoir passé ses premières années dans la maison paternelle, le jeune Calderon fut placé , avant l'âge de neuf ans accomplis, au collège impérial de Madrid, dirigé par les Jésuites. Là., il eut bientôt dépassé tous ses condisciples. Avant

1 Voyez à la fin de la Notice.

Ij NOTICE SUR CALDERON.

d'avoir atteint sa quatorzième année, il avait composé «ne comédie intitulée le Char du rii-l (cl Carro del cielo), qui. malheureusement, ne se retrouve plus parmi ses œuvres.

A cette époque, notre poète lut envoyée l'université de Salamanque . alors appelée .née raison la Mère des seiences. A cette célèbre école s'étaient formés la plupart des hommes éminens de la génération précédente, Hurladode Mendoca, nies . etc. . etc. Grâce à une facilité prodigieuse , Calderon npprit en ^e jouant toutes les sciences que l'on enseïgnail alors à la jeunesse espagnole : mathématiques, géographie . chronologie , histoire politique et sacrée , droit civil et canonique, philosophie, théologie, etc., etc. Ces graves études ne piireul absorber tout entier cet esprit souple et vigoureux; et à dix-neuf ans, lorsqu'il acheva ses cours, Calderon avait déj;i fait représenter quelques ouvrages dramatiques sur les principaux théâtres de l'Espagne.

An sortir de l'université, Calderon retourna à Madrid dans 9t famille. Son biographe ne dit point comment il employa les années qui suivirent. Il est à croire qu'il fréquenta assidûment les théâtres où se jouaient alors les pièces de Lbpe , et que lui-même il composa de nouvelles comédies : tout cela, un peu. sans doute, malgré les désirs de son père, qui, j'imagine, aurait voulu le faire entier au conseil des finances.

A vingt-cinq ans, entraîné comme Cervantes, comme Lope, par son inclination guerrière, il se fait soldat (c'était un titre que ne dédaignaient point les (ils des plus nobles familles (3), et va passer dix années dans le Milanais et en Flandre. On voit par ses comédies qu'il étudia soigneusement et l'Italie et li littérature italienne. Plusieurs de ses pièces pourraient même donner à penser qu'il ne fut pas indifférent aux char- 1 unes de Milan et de Panne: et je ne serais pas étonné que, jeune et plein d'ardeur, il ait eu là quelques-unes des aventures qu'il a mises sur le compte de ses galant. En même temps il continuait d'écrire pour le théâtre ; et Lope , qui alors distribuait la gloire en Espagne comme chez nous Voltaire ;m xvnr siècle, et qui devait bientôt lui laisser le sceptre de la comédie (4), Lope , dans le Laurier (V Apollon. publié en 1030, le plaçait déjà au premier rang des poètes.

En 1036 (Lope était mort l'année précédente ). Calderon revint eu Espagne. Il y était appelé par le roi Philippe IV,

NOTICE SUR CALDERON. îij

qui lui confia la direction de ses fêles, et il passa plusieurs années à la cour cornme intendant des plaisirs dramatiques du roi. Celui-ci , pour prix de ses nouveaux services , lui donnal'habit militaire de Saint-Jacques. Calderon prouvaqu'il était digne de cette haute distinction. En 1G40, les chevaliers des quatre ordres ayant été appelés à l'armée de Catalogne , commandée par le comte-duc Olivarez, le roi, qui désirait une comédie de son poète favori , voulut le dispenser de h campagne; mais Calderon eut à cœur de satisfaire à touler ses obligations: il composa rapidement sa comédie, et se hàtc d'aller rejoindre Tannée en Catalogne (5).

A la paix il revient à la cour, où le roi lui donne, sur le fonds de l'artillerie, une pension de trente écus par mois somme qui ne laissait pas que d'être assez considérable pour le temps , surtout si l'on songe à l'état de détresse où devaient se trouver en ce moment les finances d'Espagne. Cette faveur, Calderon la reconnaît en travaillant à de nouveaux ouvrages. Quelques années après , lors du mariage du roi avec Marie- Anne d'Autriche sa nièce, on voit le grand poète composer les devises des arcs de triomphe dressés en l'honneur de la princesse.

En 1651 , Calderon entra dans les ordres sacrés. Il avait commencé et finissait comme Lope. Les motifs qui le déterminèrent peuvent aisément s'apprécier. Ce fut d'abord , on n'en saurait douter, la dévotion la plus sincère et la plus ardente. Mais, si je ne m'abuse, la situation où se trouvait alors l'Espagne ne dut pas èlre tout-à-fail étrangère à cette résolution. L'Espagne, si puissante sous Charles-Quint, et même encore sous Philippe II , un demi-siècle auparavant, expiait sa grandeur passée ; elle perdait ses plus riches provinces, subissait des revers inouïs (6). On comprend dès lors qu'une âme fière et sensible ait renoncé à servir sous un drapeau humilié, et se soit réfugiée dans la religion et la poésie, qui toutes deux lui montraient la gloire.

Selon l'esprit et les habitudes de ce temps , Calderon , en entrant dans les ordres , n'en eut que plus de loisirs à donner au théâtre. Mais, à présent, ce fut l'Église qui récompensa ses travaux. Nommé d'abord chapelain des Hois nouveaux de'. Tolède (7), il ne tarda pas à être rappelé par le roi, qui le nomma son chapelain honoraire , en lui laissant les énioiu-

W NOTiŒ SUR CALDERON.

mens de sa chapcllenie et y ajoutant un bénéfice en Sicile.

Vers 166.1, Calderon entra dans la congrégation de Saint- Pierfe, composée des piètres nés à Madrid. Trois ans après il était élu premier chapelain de la congrégation.

Mais . déjà auparavant. Calderon avait reçu un honneur d'un autre genre , qui avait dû exciter bien vivement sa sensibilité. C'était alors l'usage en Espagne de célébrer les grandes fétes de 1 Église par la représentation de pièces allétoriques nommées Actes sacramentels (autos sacramentales); chaque ville désignait son auteur, et la commande d'un auto était la distinction la plus flatteuse que put ambitionner un poète. Calderon , chargé quelques années de suite d'écrire les autos de Madrid , avait obtenu un succès prodigieux; les villes les pins importantes s'adressèrent à lui pour les autos; et pendant trente-sept ans il eut le privilège exclusifde fournir de ces ouvrages Tolède, Séville , Grenade, enfin toutes les capitales de l'ancienne Espagne.

Ainsi s'écoulait cette glorieuse vieillesse, lorsque, le 25 mai 1681 , Dieu rappela à lui son poète. Ce jour-là on célébrait la fête de la Pentecôte; toutes les villes d'Espagne avaient représenté solennellement les actes sacramentels de Calderon , et l'on a remarqué qu'il expira vers le soir, à l'heure où les représentations venaient de finir. Les chants avaient cessé !

Dans une ancienne édition de Calderon se trouve un portrait de lui fort remarquable, et dont la vue a excité au pins haut point notre intérêt. Calderon est revêtu du costume ecclésiasl ique et porte sur la poitrine les insignes de Saint-Jacques et <le Calatrava. Ses traits sont grands et beaux, le frontd'une ampleur sans égale. Le regard profond et brillant annonce une méditation inspirée. La bouche, du dessin le plus noble, est contractée d'un air sévère. Toute la tête respire je ne sais quelle fierté martiale. On devine sans peine que ce prêtre, ce poète a été soldat, et l'on dirait qu'il s'apprête à commander. Aussi, modifiez quelques détails de ce portrait; à l'habit ecclésiastique substituez une colle de mailles ou un pourpoint tailladé; que celte barbe blanche tombe largement sur la poitrine . et vous aurez un chevalier, — un héros, — le Cid dan^ sa vieillesse.

Calderon étail d'un naturel généreux et bienfaisant. Les

NOTICE SUR CALDKRO.Y v

poêles ses contemporains, qui admiraient son génie, n'allaient pas moins ses qualités morales. Le connétable de Castille , le duc d'Infantado , le duc d'Aibe . le duc de Médina de las Torres, !e comte-duc Olivarez, enfin tous les plus grands seigneurs de ce temps recherchaient avec empressement sa société.

Il parait aussi que notre poète vivait familièrement avec je roi Philippe IV, qui lui-même s'occupait de poésie dramatique (8). Souvent, dit-on, Philippe IV et Calderon , à la mode d'Italie , jouaient ensemble des comédies improvisées. On racontemêmeàceproposune anecdote assez curieuse. Un jour le poète-roi et le roi des poètes improvisaient une comédie dont le sujet était tout simplement la Création du monde. Le roi, comme de raison, représentait le personnage de Dieu; Calderon faisait le rôle d'Adam. C'était au tour de Calderon. Il décrivait le paradis et s'oubliait dans sa description, quand, lout-à-coup , il voit le roi qui baillait... royalement. Interdit, il s'arrête, etd'un regard inquiet interroge. «Vive moi! (c'est-à-dire, vive Dieu !) réplique aussitôt Philippe IV, je ne croyais pas avoir créé un Adam si bavard ! » — Et Calderon de rire, et la comédie de continuer gravement après celte espèce d'intermède.

Cette anecdote, qui à nos yeux ne diminue en rien le grand poète, nous l'avons surtout rapportée comme indication des mœurs et de l'esprit de l'époque. En effet , si l'Espagne a vu s'évanouir au xvir siècle son influence politique, du moins elle ne déchut pas dans les lettres et les arts , et cette époque fut bien réellement la seconde partie du siècle d'or (9). Le mouvement d'intelligence et d'imagination qui s'était manifesté au \vie siècle se continua en prenant une nouvelle force. Ce fut comme une inspiration universelle. De tous côlés, à -Madrid , à Séville , à Valence , s'élevaient de grands poètes , de grands peintres, de grands musiciens. C'est le temps de Cervantes, de Lope, de Calderon ; c'est le temps de Velasquez et de Murillo , c'est le temps de ces maîtres de Valence dont les noms sont peu connus , mais dont les œuvres sont immortelles. Ajoutez à cela un prince spirituel , aimant les arts , cultivant les lettres , et tellement fou de théâtre , qu'il se consolait de la perte de ses provinces en jouant la co-

NOTICE SUR CALDËRON.

mcdie. Quel moment pour un poète du génie le plus heureut ?t le plus facile, connaissant le monde, cl passionné pour la gloire :

D'après les renseignemens, plus ou moins exacts, fournis par son biographe . Calderon a composé : cent vingt comédies ou pièces profanes, quel qu'en soit le dénouement, heureux on malheureux; cent actes sacramentels ou autos, pièces allégoriques, avons-nous dit, qui se jouaient dans les grandes religieuses : deux ccnls louanges divines ou humaines [loas, espèce de prologues); cent intermèdes; un poème sur l'entrée en I spagne de la reine Marie-Anne d'Autiiche ; un poème sur le déluge universel ; un poème sur tes quatre lins dernières de l'homme; un poème en l'honneur delà peinture; un poème apologétique de la comédie ; et un nombre infini de chansons , de sonnets , de romances , etc. , etc. he tous ces ouvrages, il ne reste aujourd'hui que les comédies, au nomhre de cent huit, et soixante-douze aulas précédés de leurs /or/5 (10).

Lorsque nous puhlierons un choix des pièces de Cervantes, dont le grand nom peut marquer la première époque d'un théâtre espagnol vraiment national , nous raconterons les commencemens, les progrès, en un mot l'histoire de ce théâtre. De même, en publiant les œuvres choisies de Lope de Vega, rions aurons l'occasion d'examiner la poétique de cette comédie espagnole dont Lope fut le législateur ingénieux en même temps que le glorieux fondateur. Pour aujourd'hui , nous nous occuperons uniquement de Calderon. Et comme des critiquas plus hahiles et plus éloquens, MM.Schlegeletde Sismondi l'ont déjà considéré dans ses rapports avec la civilisation de l'Espagne au xvme siècle, nous nous bornerons à I» tudier s>us ses aspects les plus généraux, du point de vue de l'art. Nous allons le décomposer, l'analyser, et nous essayerons d'établir au juste sa valeur dans chacune des parties qui constituent le poète dramatique.

Et d'abord , l'invention. — Sans être aussi prodigieuse que celle de Lope, l'invention 4e CaMeron n'est peut-être pas moins remarquable. 11 n'a point produit, comme Lope, quinze cents comédies : mai», a mon avis, il féconde mieux un sujet.

NOTICE SUR CALDERON. vi,

Ainsi, par exemple , sa comédie intitulée Ne badinez pas avec l'amour (No ay hurlas con el amor) a inspiré à Moiii're l'idée générale et plusieurs détails essentiels des Femmes savantes; elle a inspiré à M. Scribe deux de ses plus <AiB chefs-d'œuvre (n); et il y aurait encore dans celte pièce une charmante comédie pour qui saurait l'y trouver comme Molière et M. Scribe.

Dans la composition, Caldcron procède diversement, suivant que sa pièce est une comédie d'intrigue ou une comédie sérieuse.

Parmi les comédies d'intrigue de notre poète, il en est une intitulée les Engagement du hasard. Ce titre, Calderon aurait pu le donner à toutes ses comédies d'intrigue: car dans toutes c'est le hasard, — un hasard, il est vrai , plein d'esprit et de malice, — qui conduit les evénemens. — Un jeune cavalier Espagnol, un galant arrivé à l'instant même de Flandre ou d'Italie cherche, la nuit, par les rues de la ville , la demeure d'un ami chez lequel il doit loger. Tout-à-coup une dame se présente à lui , et d'une voix émue : « Seigneur cavalier , s'il y a en vous quelque courtoisie, protégez une femme, etc.» Le cavalier, qui est fort courtois, accompagne chez elle la dame inconnue. Or, il se trouve que cette dame est précisément la sœur de son ami. Or cet ami, ce frère est épris d'une dame, amie de sa sœur, que notre cavalier nouveau débarqué devait épouser. Or il y a un troisième cavalier, adorateur dédaigné delà dame qui courait le soir, je ne me rappelle plus trop pour quel motif, les rues de Madrid. Et de là tous les incidens imaginables : les deux dames voilées qui sont prises l'une pour l'autre; l'un des galans qui se cache en entendant du bruit; l'autre galant qui le rencontre et l'oblige à tirer l'épée , et le frère qui survient. A la fin , quand il y a eu assez de quiproquos et de méprises, tout s'arrange par deux ou trois mariages, sans compter celui du valet bouffon , ou gracioso, avec la suivante. Telle est, en quelque sorte , l'abstraction dramatisée des comédies d'intrigue de Calderon.

Et ceci, ce n'est pas moi seulement qui le dis, c'est Calderon. Oui , Calderon lui-même , dans les allocutions qu'il adresse souvent au public au milieu de ses pièces, a reconnu plus d'une fois que ces incidens romanesques étaient les élémens

viij NOTHT SUK CALDERON.

ordinaires . les ressorts habituels de sa Comédie. Ainsi, dani une de ses pièces, un personnage obligé de se cacher dit au public: d semble à une comédiede don Pedro Calderon,

et il doit nécessairement y avoir un cavaliercaché ou une dame voilée. El ailleurs : « Eh quoi ! dit un valet témoin forcé d'un duel, était-ce donc là ce que nous devions trouver en arrivant à Madrid? — Oui . mon cher, répond un autre, c'est une scène il un poeie granu ami des coups d'épée, etc., etc.» Et ailleurs, pour ses dénouemens : «Qu'est-ce donc?» dit un personnage. A quoi l'autre : « Ce doit être, je parie, une de ces comédies de don Pedro (laideron, dans lesquelles les frères ou les pères arrivent toujours mal à propos.» Voilà bien . ce nous semble, lous les incidens que nous avons signaimmese représentant d'une manière habituelle dans les corne lies de Calderon (1 :»).

Au reste, malgré tous ces incidens, ce mouvement, malgré ces voiles , ces cachettes , ces duels et ces si/rprises, rien de plus clair que les comédies d'intrigue de Calderon. On a beaucoup parlé, je le sais, de la difficulté qu'il y avait à suivre les pièces espagnoles; cl, en effet, celle difficulté doit exister pour une foule de pièces où les auteurs ont mis un nombre excessif de personnages qui passentdevant les spectateurs sans qu'on puisse reconnaître ni leur physionomie ni leurs intérêts. Mais il n'en est pas ainsi avec les comédies de notre poète: malgré la richesse et la variété des ornemens, elles sont toutes— comme ces palais arabes qu'on voit encore en Espagne, — d'une architecture légère, aérienne, et, en quelque sorte, transparente.

.Mais tandis que le hasard joue un rôle si important dans les comédies d'intrigue de Calderon, son action s'affaiblit, son pouvoir diminue dans les comédies sérieuses. A mesure que la pièce devient plus dramatique, les événemens, les incidens dépendent davantage des caractères , des passions , des intérêts des personnages (i 3). 11 y a là , selon nous, tout à la fois une connaissance profonde des choses humaines , et un profond sentiment de l'art.

Calderon a suivi, en général, la poétique de Lope. Il a cependant un mode d'exposition qui lui est propre. D'habitude Lope expose son sujet en deux ou trois scènes d'action. Chez Calderon , au contraire , l'exposition se fait ordinaire-

NOTiCE SUR CA.LDE110S. U

ment par un récit ( quelquefois un peu long). Je préfère , je l'avoue, la méthode de Calderon. Elle est moins vive , moins animée; elle saisit moins le spectateur, mais elle permet davantage au poète celte progression de mouvement qui me semble surtout nécessaire dans un ouvrage dramatique (14). Enfin, ce qu'il faut remarquer en parlant de la composition de Calderon, c'est l'artavec lequel il amène une situation inattendue , un coup de théâtre. Cet art merveilleux avait été reconnu des contemporains de Calderon, qui appelaient les beaux effets de scène des effets à la Calderon ( lances de Calderon). Et en réalité , du point de vue scenique, Calderon est non seulement le premier des dramatisles espagnols, mais, peut-être, des dramatistes de tous les temps et de tous les pays (15)

Venons aux caractères et aux passions.

Dans la plupart de ses comédies, Calderon n'a guère représenté que des caractères généraux. C'est le galant qui arrive de Flandre ou d'Italie , ardent , brave, aimable, toujours l'épée à la main et des douceurs à la bouche ; la dame, spirituelle et passionnée; le vieillard, un peu crédule sans doute, mais noble, généreux, et d'un dévouement parfait pour les dames; le valet bouffon (gracioso), gourmand, poltron, curieux et bavard; et enfin la suivante (criada), qui sert avec une complaisance extrême les amours de sa maîtresse. Tel est le personnel , un peu monotone, des comédies d'in Ligue de Calderon.

Mais il ne faut pas croire pour cela que Calderon n'ait jamais peint que des caractères généraux; il a, au contraire, dans la plupart de ses comédies historiques ou sérieuses, des figures caractérisées de la manière k pins individuelle. Tels seraient les divers personnages de V Alcade de Zalaméa , le marquis de Barlançon dans le Siège de Bréda, le bandit dans Louis Perez de Galice , Eusebio de la Dévotion à la Croix, Marianne du Télrarque de Jérusalem, etc., etc. Toutes ces figures ont des traits individuels bien marqués , et quand on les a vues une fois, elles demeurent profondément gravées dans la mémoire.

Il est surtout deux types que Calderon semble avoir affectionnés, el qui méritent une mention spéciale.

x NOTICE SUH CALDI-.lioN.

Le premier, c'est celui de la femme muy muger , comme; dirent les Espagnols (16), quireyient à peu près ei ressemble un peu à ce que nous appelons aujourd'hui une Lionne. La femme muy mu^er est une femme passionnée <{ u i , pour arriver à son but, brave tous le^ obstacles. Ce type, qui, je crois, a servi de modèle a Corneille pour ses adorable* furies, me semble bien espagnol el du X\'i° siècle.

l'n autre type de Calderon , fort curieux . c'est le héros de quelques-unes de ses comédies sérieuses fondées sur le point d'honneur : noble el généreux, mais, au besoin, rusé, dissimulé, et quij lorsque son honneur lui semble compromis , sacrifierait impitoyablement le monde entier et lui-même. Ce personnage appartient également à l'Espagne du xvie et du JETII* siècle ; et, si je ne me trompe, il dénoterait l'influence du caractère personnel de Philippe II sur le caractère espagnol. Quand je lis ^4 outrage secret, ou le Médecin de son honneur, et que je vois apparaître au moment solennel le sombre et farouche héros de Calderon, je me rappelle involontairement Philippe II à son lit de mort , disant aux médecins qui hésitent à le saigner : « Eh quoi ! craignez-vous donc d'ùter quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait verser tant de (lots aux hérétiques! »,

Pourquoi donc Calderon, si habile à peindre des caractères, et qui devait avoir recueilli tant d'observations dans sa vie active et dans ses voyages , n'a-t-il pas caractérisé d'une manière plus individuelle les personnages de ses comédies d'intrigue? I.a réponse est toute simple : c'est qu'il rie l'a pas voulu ; et , sans doute, il ne l'a pas voulu parce qu'il l'a jugé inutile. En effet , n'avons-nous pas dit que dans ces comédies de notre auteur c'est le hasard , le hasard seul , qui dirige tout à son gré, et que les acteurs n'ont par eux-mêmes aucune influence sur les événemens? Dès iors, à quoi eût servi au poète de les mieux caractériser? N'était-ce pas assez des premiers personnages et des premiers caractères venus pour servir de jouet aux caprices du hasard?... Puis, le spectateur, lorsqu'il est entraîné par des aventures variées et imprévues, s'intéresse t-il beaucoup aux peintures caractéristiques?

Ùe tousles senlimens. celui que notre poète exprime avec le plus d'éloquence c'est l'orgueil, surtout l'orgueil blessé et

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