‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 106 sur 156 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une maison de Zalamét.

Entrent LE CAPITAINE, blessé, et LE SERGENT. LE CAPITAINE.

Puisque je n'avais rien ou peu de chose , pourquoi m'avez-voui transporté ici ?

LE SERGENT

Nous ne pouvions pas savoir ce que c'était avant qu'on vous eût pansé. Maintenant qu'on a vu ce que c'est, il ne faudrait pas exposer votre vie, à cause de la blessure; mais nous devions avant tout arrêter le sang qui coulait.

LE CAPITAINE

Maintenant que me voilà pansé, ce que nous avons de mieux à faire, c'est de repartir au plus tôt, avant qu'on nous sache au village. Les autres sont-ils ici?

LE SERGENT

Oui, seigneur.

LE CAPITAINE

Eloignons-nous de ces vilains. S'ils apprenaient que je suis ici, nous serions obligés d'en venir aux mains avec eux.

Entre REBOLLEDO.

REBOLLEDO.

Seigneur, voici la justice qui entre. .

234 L'ALCADE DE ZALAMËA.

LE capitunf.

Qu ni— je à démeïcr, moi, avec la justice civile1?

RFBOI.I.EOO.

Tout ce que je sais, c'est qu'ils viennent d'entrer ici.

le capitaine Après tout, c'est ce qui pouvait m'arriver de mieux. Cette justice me protégera contre les gens de ce village, et force lui sera de me renvoyer au conseil de guerre; et là, bien que mon affaire ait du louche, je n'ai rien à craindre.

RBBOLLEDO.

Le paysan aura sans doute porté plainte contre vous.

LE CAPITAINE

Je le pense.

crespo, du dehors.

Gardez toutes les portes ; Délaissez sortir aucun des soldats qui sont ici, et si l'un d'eux voulait sortir par force, tuez-le.

Hntrc CRESPO, le bâton d'alcade à la mai»1. Le Greffier et !es Membres du conseil l'accompagnent.

LE CAPITAINE

Comment ose-t-on entrer ici?... Mais que vois-je?

eu ES PO.

Et pourquoi non? la justice aurait-elle donc besoin de permission? Je ne le pense pas.

LE CAPITAINE

La justice, puisque c'est vous qui depuis hier la représentez dans ce pays, n'a rien a démêler avec moi; veuillez y réfléchir.

CKESPO.

Au nom de Dieu, seigneur, ne vous fâchez pas; je viens seulement, avec votre permission, remplir une formalité, et il importe que nous soyons seuls.

LE CAPITAINE, aux SOldatS.

Il'tirez-vous.

crespo , aux laboureurs.

Retirez-vous également. {Au Greffier.) .Mais ne perdez pas de vue Les >oldats.

LE GREFFIER

\ "us pouvez être tranquille.

L<s soldais et les laboureurs soi t'iu. CRF.SPO.

Maintenant que je me suis servi de ma qualité d'alcade et de représentant de la justice pour vous forcer a m 'écouter, je dépose les marques de ma dignité, et je ne suis plus qu'un simple particulier

1 En cITcV, il'aprrj Icun prcragBttact, euis tuïvli.^os [fueros], les militaires n'élaicnt passo m, sa la justice civile. J| en <:laii île même i*ii France ilan^ le dernier siècle. Le da Ion il'alcaile [mira] csl noir cl surmonte d'une nomme il ivoire.

qui viens vous exposer ma plainte. ( Il dépose le bâton d alcade.) Et puisque nous sommes seuls, seigneur don Alvar, parlons avec une entière franchise, en ayant soin cependant que nos chagrins et nos ressentimens, qui couvent au fond de nos cœurs, ne viennent pas à éclater avec trop de violence... — Je suis homme de bien. Si j'avais eu !e choix de ma naissance, j'aurais voulu, le ciel m'en est témoin, qu'elle fût sans aucune tache ni défaut dont mon amour propre eût à souffrir. Toutefois j'ai su mériter la considération de mes égaux; le conseil municipal et les premiers du pays m'accordent leur estime. Quant a mon bien, il est suffisant, et même, grâces au ciel, je suis le plus riche laboureur qui soit dans la contrée... Ma fille, je le crois, a été élevée le mieux possible, dans une retraite absolue;. elle n'a eu sous les yeux que des exemples de sagesse et de vertu; sa mère — Dieu veuille avoir son âme dans le

ciel! — était l'honnêteté même Pour que vous n'ayez aucun

doute à cet égard, il me suffira, je pense, seigneur, de vous dire que je suis riche, et que, malgré cela, personne ne parle mal de moi; que, sans être fier, je ne me laisse jamais manquer, et que nous habitons un petit village où l'on ne se contente pas de remarquer les défauts et les ridicules les uns des autres, mais où l'on se fait un plaisir de les publier... Que ma fille soit belle, seigneur, rien ne le prouve mieux que votre action, et les larmes qu'elle me cause en ce moment, — ces larmes que je répands devant vous avec tant de douleur... C'est de là qu'est venu mon malheur... mais ne vidons pas encore la coupe d'amertume, et réservons quelque chose à mon chagrin... Cependant, seigneur, nous ne devons pas laisser tout faire aux circonstances, nous devons travailler de notre mieux à nous les rendre favorables... Ma douleur, vous le voyez, seigneur, est extrême; c'est au point que je ne puis m'en taire, et Dieu sait rjie si je pouvais la tenir venfermée dans mon sein, je ne serais pas venu vous trouver, et plutôt que d'en parler je me résignerais à mon triste sort... Voulant donc, autant que possible, avoir réparation d'un si cruel outrage, et ne pcnsanl pas que la vengeance soit une réparation ; après mille réflexions, je ne vois qu'un parti qui me convienne el^ui puisse vous convenir à vous-même. C'^st, seigneur, que dès ce moment vous preniez tout mon bien sans qu'il nous reste, à moi et à mon fils, un seul maravédis pour notre subsistance. Mon fils viendra vous prier a genoux d'accepter cette offre, et ensuite nous nous en irons tous deux demander î'aumône, s'il n'y a pas pour vivre d'autre ressource; et si tout mon bien ne vous suffit pas, vous pouvez encore nous marquer tous deux de la marque des esclaves1 et nous vendre comme tels; ce sera autant d'ajouté à

1 Y si qwreis desde luego Poncr una S y un clavo Hoy d lus do* y venderms, eu.

mot à mot : « Et si vous -ofilez i!cs ce moment nous meître à tous deux un S et ua

236 L'ALCADE DE ZALAMÉA.

la dot que je vous cède: mais, en retour, seigneur, rendez-nous l'honneur que vous nous avez ravi. Le vôtre, je crois, n'aura rien à en souffrir; car si vos onfnns perdent quelque chose à m'avoir pour aïeul, ils en seront amplement dédommagés par l'avantage de vous avoir pour père. En Casiille, dit le proverbe, c'est le cheval qui porte la selle, et la chose est certaine... ( // se jette aux genoux du capitaine.) Voyez, seigneur, je vous en conjure à genoux, en inondant de pleurs ma barbe blanche et ma poitrine. Et enfin, seigneur, que vous demandé-je? je vous demande l'honneur que ▼ous-même m'avez enlevé; et quoique ce soit mon bien, je vous le demande si humblement et avec tant d'instances, que je ne vous demanderais pas autrement quelque chose qui fût à vous... Songez que je pourrais le reprendre de mes propres mains, et je me contenu de le recevoir des vôtres.

LE CAPITAINE

Vieillard ennuyeux et bavard, tu as poussé à bout ma patience. Rendez-moi grâce, toi et ton fils, si je ne vous tue pas de mes mains; mais la beauté d'Isabelle me désarme. Voulez-vous une réparation l'épée à la main? je ne demande pas mieux. Préférez-vous vous adresser à la justice? vous n'avez aucune juridiction sur ma personne.

CRESPO

Eh quoi! seigneur, vous êtes donc insensible à mes larmes?

LE CAPITAINE

Les pleurs d'un vieillard ne signifient pas plus que ceux d'un enfant ou d'une femme.

CRESPO

Quoi! vous refusez toute consolation à une aussi grande douleur?

LE CAPITAINE

N'est-ce pas assez que je te laisse la vie?

CRESPO

Voyez, je suis prosterné à vos pieds, et je réclame en pleurant mon honneur.

LE CAPITAINE

Quel ennui !

CRESPO

Songez-y, je suis à présent alcade de Zalaméa.

Tu n'as, je te le répète, aucune juridiction sur moi, et le conseil de guerre m'enverra réclamer.

clou, et nous vendre, cVc. - Ce* mois, UnaS y un clavo forment une espèce de rébus ■ni signifie esclaco, esclave. Ce rébus, que les Espagnols emploient dans le langage babini'-l , semblerait indiquer qu'autrefois en Espagne les esclaves étaient marques sur quelque partie du corps , d'un S et d'un clou , et que celte marque servait à consister :cur couditioc.

CRESPO

C'est votre dernier mot?

LE CAPITAINE

Oui, insupportable vieillard.

CRESPO

Il n'y a donc plus de remède?

LE CAPITAINE

Il n'en est pas d'autre pour toi que de te taire.

CRESPO

Pas d'autre?

LE CAPITAINE

Non.

crespo, «e relevant.

Eh bien! je jure Dieu que vous me le payerez! (Appelant.) Holà!

Il reprend le bâton d'alcaae.

LE GREFFIER, du dehOTS,

Seigneur?

Que prétendent donc ces vilains ?

Entrent LES LABOUREURS et LE GREFFIER.

LE GREFFIER

Qu'ordonnez- vous, seigneur alcade?

CRESPO

J'ordonne que l'on arrête le capitaine.

LE CAPITAINE

Quelle insolence! Un homme de ma sorte! un officier du roi! Cela n'est pas possible.

CRESPO

C'est ce que nous verrons. Vous ne sortirez d'ici que prisonnier ou mort.

LE CAPITAINE

Je vous en préviens, je suis capitaine en activité.

CRESPO

Et moi, par hasard, suis-je alcade en retraite? Rendez-vous prisonnier sur-le-champ.

LE CAPITAINE

Ne pouvant lutter contre vous tous, il faut bien que je me rende; mais je porterai ma plainte au roi.

CRESPO

Et moi la mienne ; et, comme heureusement il n'est pas loin d'ici, U nous écoutera tous deux. — Remettez cette épée.

LE CAPITAINE

Il n'est pas convenable que...

Cela est tout-à-fait convenable, puisque vous êtes prisonnier.

238 UKLOkim DE ZALAMEA.

LE CAPITAINE, rendant son épée.

Traitez-moi avec respect.

CRESPOî avec ironie.

Oh ! pour cela, c'est trop juste. {Aux laboureurs.) Conduisez-le, avec respect, à la prison ; mettez-lui, avec respect, les fers aux pied» et une chaîne au cou, et veillez, également avec respect, à ce qu'il ne puisse parler a aucun de ses soldats. liïcttez aussi au cachot ceux qui l'ont assiste, parce que bientôt il faudra prendre, avec tout le respect possible, leurs déclarations. {Au capitaine.) Et, ceci entre nous, si je trouve des charges suffisantes, je jure Dieu qu'avec toute sorte de respect je vous ferai pendre.

LE CAPITAINE

Ce que c'est que les vilains quand ils ont le pouvoir!

Les laboureurs emmènent ie capitaine.

LE GREFFIER rentre, amenant REBOLLEDO et L'ÉTINCELLE, qui est

en habits de paçe.

LE GREFFIER

Ce page et ce soldat sont les seuls que l'on ait pu arrêter; l'autre s'est sauvé.

CRESPO

Celui-ci est le drôle qui chante; quand on lui aura passé un nuinl coulant autour du gosier il ne chantera plus.

Mais, seigneur, quel mal y a-t-il à chanter?

CRESPO

Aucun, j'en conviens, et j'ai un instrument qui te fera chantef encore mieux. Déclare la vérité.

REBOLLEDO.

Et sur quoi?

CRESPO

Que s'est-il passé cette nuit?

REBOLLEDO.

Votre fille le sait mieux que moi.

CRESPO

Déclare, ou tu vas mourir.

l'étincelle.

Courage, Rebolledo, nie tout hardiment; et si tu tiens bon, je tancerai en ton honneur un joli couplet.

CRESPO

El qui chantera un couplet pour vous?

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