‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 113 sur 156 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le vestibule d'un palais.

Kntrenl LE GOUVERNEUR el FÉLIX.

Le gouverneur lit une lettre , Félix est en habits de voyage.

LE GOUVERNEUR, Usant*

« Ce n'est qu'à vous, à vous seul, mon cher seigneur et ami, que j'ose confier le malheur qui m'accable, parce que si vous n'êtes pas en position d'y porter remède, j'ai du moins la certitude que vous le sentirez vivement. Un cavalier, dont le domestique qui vous remettra cette lettre vous dira le nom, a disparu de cette ville après y avoir tué un homme. Il emmène avec lui une mienne fille qui a été sa complice, et qui à celte première faute en a ajouté une seconde. On me dit qu'ils se proposent de passer en Espagne. S'ils se réfugient par hasard a Gaétc comme en un lieu d'asile, veuillez les y retenir et les traiter comme mes enfans. Quoiqu'ils aient gravement compromis mon honneur, faites en sorte, je vous prie, que je ne le perde p.is tout entier.» {A Félix.) Oui, je sens vivement cette disgrâce de don Alfonso; je lui sais môme bon gré de se souvenir ainsi de moi en son malheur. Je voudrais bien que ce cavalier vînt se réfugier ici; je donnerais pour cela le plus riche de mes joyaux... Si cela arrive, je jure le ciel que je m'arrangerai de façon que l'honneur de mon ami sera sauvé, car c'est une grande obligation qu'un homme impose à un autre quand il le rend dépositaire d'un secret aussi délicat Puissé-je lui témoigner enfin la reconnaissance que je lui ai vouée pour tous les bons offices que j'ai reçus de lui

1 On appelle alcayde, en espagnol, le gouvernour d'une place et le geôlier d'une pri» ara.

JOURNEE I, SCÈNE I. 2ol

depuis l'époque où nous nous sommes liés en Flandre!... Dites-moi seulement quel est ce cavalier qui a compromis à ce point la vie et 'honneur de mon ami.

FÉLIX

Monseigneur, il se nomme don César des Ursins, celui qui a tué un homme et enlevé Flerida. Nous ne pouvons pas douter que ce ne soit lui, parce que c'est la beauté de ma maîtresse qui a été cause du défi, et que ce cavalier et ma maîtresse ont disparu le même jour. Je le connais de vue. Si vous désirez que je m'emploie à le chercher, veuillez m'autoriser, en votre qualité de gouverneur, à visiter les hôtelleries de la ville. J'ai des renscignemens qui me per mettent de croire qu'il doit être caché ici.

LE GOUVERNEUR

Moi-même en personne je le chercherai avec vous. — Quels sont les renscignemens que vous avez?

FÉLIX

Ce matin, en arrivant à mon logis, j'ai vu passer un de ses domestiques; cela m'a donné l'idée que don César était ici, parce que ce domestique est parti avec lui.

LE GOUVERNEUR

L'avez- vous suivi?

FÉLIX

Non, seigneur, il me connaît trop; mais j'ai chargé un camarade de le suivre et de m'aviser de l'endroit où il le laisserait.

Bien. Allez, et sachez me dire tout ce qu'aura vu cet homme qui a suivi ce domestique. Lorsque j'aurai quelque donnée à cet é^ard j'irai l'arrêter. Nous avons besoin de ménagemens. Il ne convient pas, pour le succès même de notre dessein, que j'aille mettre toute la ville sens dessus dessous avant d'avoir de plus amples instructions ; cela ne servirait qu'à l'avertir que nous sommes à sa recherche, et il se tiendrait davantage sur ses gardes.

FÉLIX

Ce sont des précautions pleines de prudence... Quand je saurai ce jue vous voulez, seigneur, je reviendrai vous voir.

Il sort.

LE GOUVERNEUR

Ah! honneur, honneur d'un père, à quels dangers une fille légère t'expose !

Entrent LISARDA et CELIA.

LISARDA.

Seigneur ?

LE GOUVERNEUR

Où allez-vous, ma fille?

LISARDA.

Je menais vous voir et savoir en quoi ma tendresse et mon res-

pcct ont démérité, que vous sortiez ainsi de la maison sans m 'accorder un souvenir. Qu'avez-vous donc, seigneur? Vous paraissez triste.

LE GOUVERNEUR

Ne vous étonnez pas de me voir cette tristesse, quelque étrange qu'elle soit. Je suis père et je crains... — Le voyageur égaré qui rencontre, par une nuit obscure, un piéton dépouillé par les brigands, ne doit-il pas concevoir des craintes? Peut-il ne pas frémit aussi le marinier qui aborde le golfe où un navire s'est brisé contre un rucher perfide? Et le chasseur impétueux qui a trouvé sur son chemin, au point du jour, un homme déchiré par la dent d'une bote féroce, peut-il ne pas trembler également? Eh bien! moi, par le moyen de cette lettre, — voyageur j'ai découvert le passage périlleux, marinier j'ai aperçu l'écucil, et chasseur j'ai vu la bête féroce qui s'apprête à s'élancer sur moi. Car enfin l'honneur, pour celui qui songe à l'honneur avant tout, est une partie de chasse, un voyage, un navire, et il faut prendre garde à l'écueil, au péril et à la mort.

Il sort.

LIS ARDA

Je suis interdite et inquiète... Peut-être, Ceiia, que mon père aura appris quelque chose, et qu'en me tenant ce langage il aura voulu m'avertir qu'il n'ignore pas les dangers que court son honneur.

CELIA

Je ne sais, mais il me semble avoir entrevu, sous ses paroles, un sermon qui allait droit a vous. Je ne doute pas, pour ma part, qu'il n'ait quelque soupçon, et, s'il faut dire la vérité, je ne trouve pas qu*il ait eu tort de vous adresser ce sermon, puisque, au mépris de votre renommée, vous êtes une véritable hérétique, qui voulez introduire une nouvelle secte en amour. Si vous aimiez à la mode de vos aïeux, ou, pour mieux parier, de vos aïeules, vous n'éprouveriez pas tous ces tourmens que vous éprouvez depuis que vous avez été choisir pour galant un cavalier inconnu qui vit caché mystérieusement.

LISARDA.

Tu aurais eu raison, Celia, de me gronder sur mon fol amour, si je ne t'avais confié ma première faute; mais à présent, c'est mal à toi; tu en conviendrais toi-même si tu savais tout... Ecoute. — La réputation ou la gloire acquise par mon père mérita que sa majesté lui donnât le gouvernement de cette ville. Il vint s'y établir. Moi, naturellement, je vins demeurer avec lui à Gaëte. Ici je ne tardai pas a être bien vue de tout le monde, et si bien vue, qu'à la fin, Celia, j'en souffris; car je ne m'appartenais plus d'aucune façon, je ne pouvais: plus, d'aucune façon, disposer de moi. Quand j'allais ûuelque part, j'entendais à droite et à gauche murmurer à mon

oreille: Voilà la fille du gouverneur. A l'église il y avait du bruit lorsque j'entrais ; quand j'en sortais, j'étais pressée, entourée par la foule comme un objet curieux; je ne luisais point un pas que ce ne fût au milieu d'un public qui m'observait, m'épiait et me montrait au doigt pour ainsi dire; si je pleurais, si je riais, il était question sur la place de mon sourire et de mes larmes. Quel ennui!... A la lin, fatiguée de cet empressement, car on se fatigue même de ce qui a d'abord flatté la vanité, désirant de m'affranchir de cette surveillance perpétuelle et d'être à moi davantage, je commençai d'aller nie promener, avec mes suivantes, à ces jardins qui sont hors de la ville. Là, a l'abri d'une mante, je pouvais causer avec elles et tout voir en liberté. Un jour que nous nous promenions sur le bord de fa mer, j'aperçus mon père qui venait; troublée, je pris la fuite et nie réfugiai dans une maison de plaisance qui était proche. Là je trouvai un cavalier qui, me voyant effrayée, et s'imaginant sans doute qu'il y avait plus de mal qu'il n'y en avait réellement, m'offrit aussitôt sa protection et se disposa à me défendre. Reconnaissante de sa conduite, je le rassurai sur mon péril, m'entretins avec lui, et après quelques minutes, je vis qu'il avait non seulement du courage, mais les manières les plus gracieuses et un esprit plein de charme. Je ne te parle pas de sa noblesse: quand on dit d'un homme qu'il est brave et courtois, c'est assez dire qu'il est noble... 11 me demanda qui j'étais; à cela je répondis que s'il tenait à ce que je vinsse le voir quelquefois le soir au même endreit, j'irais, en mettant pour condition qu'il ne saurait pas qui jetais, qu'il n'essayerait pas de me suivre;, qu'il ne me prierait pas de me montrer à lui à visage découvert et ne me demanderait pas mon nom; il y consentit, en me jurant une discrétion sans bornes. Depuis, te l'avouerai-je? je suis retournée le voir quelquefois vers la nuit... Il ne sort pas de cette maison de plaisance... S'il y est prisonmer ou s'il y est caché, je l'ignore; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il s'appelle Eabio. — Et maintenant, pour finir, Celia, moi qui ne cherchais dans ces rendez-vous qu'une innocente distraction , je me trouve au fond du cœur, pour ce cavalier, un sentiment nouveau, étrange. Ce n'est pas de l'amour sans doute, oh! non, ce n'est pas de l'amour ; mais que ce soit de l'amour ou non, je le préviens, Celia. que tous les sermons de mon père n'obtiendront pas de moi que je cesse d'aller voir ce cavalier.

Cette folie ne m'annonce rien de bon. Oubliez-vous donc, madame, que les accords de >otre mariage sont signés? que le seigneur voli père attend ici d'un moment a l'autre votre époux? et ne savezvous pas qu'hier même il a commandé qu on préparât, pour J j cevoir, l'appartement du rez-de-chaussée dont une porte communique avec le vôtre?... Cette hospitalité gênera un peu amours.

2SÎ DE MAL en pis.

I ISAKftA.

Ali', f.elia, il ne dm manquai! plus que cela pour que j'eusse davantage encore le droit de me plaindre de mon cruel destin!

Kntrc MCE.

RKB, à Lisarda.

Madame, une femme, qui paraît étrangère, est là qui demande la permission de vous parler.

LISARDA.

N'a l-ellc point dit qui elle est?

MCE.

N' m, madame; elle m'a dit seulement de vous dire : — une femme.

LISARDA.

Eh bien '. qu'elle entre. ( Nice sort.) Qui donc peut-elle être '!

mce, du dehors.

Vous pouvez entrer.

Entre FLERIDA , le visage recouvert de sa mante.

FLEltIDA.

Votre maison, madame, sera l'heureuv port de ma fortune, si mon mce ne m'abuse. Permettez que je dépose un baiser sur cette blanche main.

Elle s agenouille après avoir e'carlc sa manie. LISARDA.

l.t\ «-vous, madame, levez-vous, je vous prie: il ne convient pas qu'un astre du ciel se prosterne ainsi sur la terre.

Elle relève Fleriila.

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