DOM CES* H
Ce ne sera pas la première fois que vous m'aurez rendu service; je n'ai pas oublié tout ce que je vous dois... Puisse cette union être aussi fortunée que je le souhaite ! puissiez-vousy trouver long-temps la paix es l'amour! Mais en laissant là ces complimens et bien d'au-
très que mon cœur prodiguerait avec facilite, dites-moi, mon ami quel projet vous amenait en ce lieu ?
DON JUAN
Ne sachant pas vous y rencontrer, je n'avais pas d'autre but que d'y passer le jour. Je suis venu à Gaëte assez mal pourvu de joyaux et de parures, comme un soldat enfin; et quoique l'équipage d'un soldat ait aussi son prix, ce n'est pas, après tout, celui d'un homme qui veut se marier. C'est pourquoi je me tiendrai deux jours à l'écart en attendant que je me sois fourni de tout ce qu'il me faut, car je ne puis me présenter chez ma future en habit de voyage.
DOX CÉSAR.
Ma bonne fortune est plus complète que je ne l'imaginais, puisque je vous aurai ici deux jours caché avec moi.
DON IUAN.
C'eût été un vrai plaisir pour moi. Mais j'ai à Gaëte un ami qui estalcaydedu fort, et que j'ai averti de mon arrivée. Je lui ai envoyé un message en mettant pied à terre, et j'attends sa réponse. Pour cette même raison je vous laisse; car il viendra sans nul doute audevant de moi, et il ne convient pas qu'il sache que vous êtes là.
DON CÉSAR
C'est une précaution digne d'un ami tel que vous.
DON JUAN
Demeurez avec Dieu. J'aurai soin de revenir vous voir en secret, et je m'engage à vous servir. Adieu, don César.
DON CÉSAR
Adieu, don Juan.
Don Juan soit.
Entre CA MAC 110.
CAMACHO.
D'où vient, monseigneur, que vous étiez là tout-à-l'hcure à vous parler à vous-même, que vous demandiez des comptes à votre àme et à vos sens, et que votre pensée marchait lugubrement a la suite de votre mémoire et de votre intelligence, comme le diable d'un auto *? Quelle est la femme, monseigneur, s'il vous plaît, qui vit maintenant dans votre cœur? Est-ce Elcrida absente, ou bien la dame mystérieuse qui prétend à l' héritage de la Dame-Revenant?
DON CÉSAR
Quoique je n'aie jamais aimé beaucoup tes plaisanteries, Camaclio, je te l'avoue, elles ne m'ont jamais été aussi à charge qu'à présent.
... Y que intentas
Que aude hecho diablo de Auto el pensamiento Tras la memoria y el entendimitnlo?
Si eoj souvenirs soin exacts, parmi les nombreux autos de Calderon, il en est un où le démon s'u^'clle la pensée [el pensamiento].
CAMACHO.
De quoi donc vous fâchez-vous, monseigneur?
DON CÉSAR
De ce que ta m'as demandé quelle est la femme qui vit dans non cœur. Peut-il s'occuper d'une autre femme que la belle Flerida?
CAMACHO.
Vous l'aimez à l'excès, j'en conviens; mais pourtant un autre amour vous distrait en ce moment.
DON CESAR
Parce que je suis loin d'elle, hélas!
CAMACHO.
11 n'y a pas de quoi soupirer. Tous et toutes nous en faisons autant.
DON CÉSAR
J'ai perdu en u::e nuit fatale ma patrie et mes amours.
CAMACHO.
Et vous avez commis une faute que tout le monde vous reproche.
DON CÉSAR
De m'être battu, n'est-ce pas?
CAMACHO.
Non, une autre.
DON CÉSAR
Laquelle, alors?
CAMACHO.
Une autre, monseigneur, qui est bien moins pardonnable que de vous être battu et d'avoir tué votre homme.
DOX CÉSAR.
Mais laquelle, enfin?
CAMACHO.
D'avoir fui ainsi à la hâte, d'avoir quitté votre patrie sans enlever vos amours.
DON CÉSAR
Fort bien; mais s'ils aiment, ceux qui m'accusent, dis-leur qu'ils entrent chez leur dame et qu'ils la trouvent avec un autre... Puis, dans une circonstance aussi cruelle, il me fut impossible de modérer ma colère et de conserver ma présence d'esprit... Si c'était à recommencer, je me conduirais sans doute autrement, parce qu'on ne commet pas deux fois la même faute; mais je n'avais pas alors ma funeste expérience. — Mais que sera devenue Flerida?
CAMACHO.
J'ai entendu dire à un voyageur qu'on assurait à Naples qu'elle s'était retirée dans un couvent.
DON CÉSAR
Le crois-tu, toi, Camacho ?
CAMACHO.
Moi, monseigneur, je crois tout ce que vous voudrez que je croie.
— Mais à la suite de ce que nous avons dit de cette dame errante du caprice, la voilà qui vient. Ce serait le cas d'appliquer l'ancien proverbe sur le loup de la fahle, qui1...
Entrent LISAlîDA cl CELïA, le visage recouvert de leur mante.
En voyant que le soleil se retirait de l'horizon, un secret pressentiment me disait, madame, que vous approchiez de ces lieux; et vous voilà, soleil déguisé, qui venez rendre la joie aux (leurs des champs, qui vous adorent comme leur divinité, qui s'épanouissent d'allégresse à votre vue, et qui de tous côtés vous parlent d'amour.
LISARDA.
Je veux bien croire par politesse, seigneur Fabio, que les fleurs me diraient de jolies choses si elles vous écoutaient, flatteur que vous êtes; car vous avez une galanterie si délicate que vous pourriez enseigner même aux fleurs le langage de l'amour.
DON CÉSAR
Au contraire, madame, ce sont elles qui m'ont appris ce langage depuis que vous venez ici; c'eût été folie à moi d'avoir la prétention de le leur apprendre. Il n'y a pas une fleur autour de vous qui, vous ayant aimée avant moi , — puisque je n'habitais pas cette campagne, — n'ait su avant moi comment elle vous devait parler; et puisqu'elles vous ont aimée d'abord, je ne suis pas aussi flatteur que vous le dites.
LISARDA.
Si fait, vous l'êtes beaucoup.
DON CES AU
A quoi le voyez-vous ?
LISARDA.
A ce que vous m'aimez sans m'avoir vue.
DON CÉSAR
Est-ce qu'il n'y a pas d'amour véritable là où l'on n'a pas VU l'objet qu'on aime?
LISARDA.
Non, seigneur.
Pardon, madame.
1 11 y a ici dans le texlc un jeu de mots iulraduisible :
« 1 aqui lugar acomodado tiens
Lo de Lupus in fabula, que quiere
Decir [segun colijo)
Que assi Lope â sus famulos lo dixo. •'
Litle'ralcmcnt : Et ici peut s'appliquer le proverbe du loup de la fable, qui signifie (à ce que je conjecture), que Lope l'a dit ainsi à ses domestiques. Le jeu de mots porte sur Lupus et Lope; Lope, nom d'homme, est la traduction espagnole de Lupus. Il porte, en outre, sur la ressemblance que présentent les prera ères syllabes de fabula el de famulos.
2ii2 DE .M il EN IMS.
l ISARDA.
Je vous dis que non.
DOM CÉSAK.
Je soutiens que oui, et je le prouve.
LISARbA.
De quelle manière?
DOX CESAR.
Ainsi : — Un aveugle peu.t-îî aimer?
L1SARPA.
Oui.
DON CÉSAR
Eh bien ! moi, j'aime comme un aveugle.
Cela est impossible Comment?
DON' CESAR
l.ISARDA.
Ainsi : — L'aveugle aime par l'intelligence ; et comme il n'espère
oir l'objet aimé, il ne désire pas le voir non plus. Si donc
igle pouvait y voir, il ii'iiiatii iil pas ce qu'il ne verrait pas.
I t maintenant, par la raison contraire, puisque vous n'êtes pal
aveugle et que vous pouvez voir, vous ne pouvez pas aimer sans
voir.
DON' CÉSAR
Vive Dieu ! madame, vous vous abusez ; car cet amour dont vous parlez a chez moi, comme chez l'aveugle, un principe plus élevé
LISARBA.
Y aurait-il un moyen de me prouver cela?
DON CÉSAK.
Oui, madame.
lisarua.
Lequel ?
DOS CÉSAR
Le roici : — L'objet principal dans l'amour, c'est l'intelligence, l'àme; c'est la ce qtie j'aime en vous, et c'est parla que je vous aime Si je voyais l'éclat de votre beauté, des lors mon amour se partagerait entre l'àme et les yeux, d dès lors mon amour serait moins fort, étant ainsi partagé, que s'il était tout entier dans l'âme. — Je vous laisse a juger, madame, s'il serait raisonnable doter de l'âme une moitié de cet amour pour la transporter dans l'organe de la vue.
USARDA.
Quand bien même l'âme partagerait avec les \c\t\ ecl amour, qui est en quelque sorte sa lumière, l'âme n'en aimerait pas moins pour cela : il y aurait seulement plus d'amour.
DOX CESAR.
Je ne vous comprends pas bien, madame.
LISARDA.
Voulez— vous que je m'explique?
DOX CÉSAR.
Oui, de grâce.
USARDA.
Voici comme : — Un (lambeau brille allumé; si l'on en approche un autre flambeau, il lui communique soudain sa flamme et ne laisse pas cependant de brûler. L'amour est un feu qui brûle dans l'âme ; s'il se communique aux yeux, il ne cessera pas d'être un feu et aussi vif qu'auparavant. Les mêmes yeux qui étaient naguère tristes, voilés et sombres, s'illuminent d'un subit éclat ; mais le feu a passé dans l'organe de la vue sans cesser d'être dans l'âme. CAMACHO , à Celia.
Et vous, adorable suivante, comptez-vous prendre ici le style de votre maîtresse? Dites-moi, ne voulez-vous pas me laisser voir votre visage ?
Non.
CAMACHO.
Et si je ne me laissais pas voir, moi non plus?