‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 136 sur 156 · scène m · texte numérisé non relu

scène m

Une chainl>re dans le palais du gouverneur

Entrent LISARDA et FLEKIDA , le visage recouvert de leurs mantes; CAMACilO les accompagne.

CAMACIIO.

C'est ici la maison, mesdames. J'ai traversé la ville en tous sens afin que vous ne fussiez pas suivies. Je gagerais que vous ne savez pas où vous êtes.

LISARDA.

11 est bien impossible que nous le sachions, étant venues recouvertes de nos manies dans une chaise à porteurs dont les rideaux étaient tirés, et de laquelle nous ne sommes descendues qu'a l'entras de celte pièce.

CAMACIIO.

Mes ordres sont d'aller fermer la porte du dehors dès que vous serez arrivées. Demeurez ici. Cette chambre hospitalière est celle d'un jeune homme qui a du goût, et vous pouvez vous amuser à la regarder. Adieu, mesdames.

Il soit.

PLERlDA, à part.

Je n'ai pas dit un mot afin de n'être pas reconnue par Camacho. Maintenant je ne doute plus que don César soit ici, puisque- ses valets y sont. — Mais pourquoi Lisarda va-t-elle ainsi recouverte de sa mante? Pourquoi, lui, se conduit-il à mon égard avec tant de mystère?... Qu'est-ce que cela signifie?... Dieu veuille que cela finisse bien!

LISARDA.

Respirons un peu ici, Laura. Personne ne nous voit. [Elle relève sa mante, reconnaît la chambre et se trouble.) Que le ciel me protège!

FLERIDA.

D'où vient votre surprise, madame?

LISARDA.

Je n'en sais rien, Laura. —Je me meurs!

FLERIDA.

Qu'avez-vous?

Ce que j'ai '.... j'ai que je suis dans ma maison, quand j'espérais me cacher pour une entrevue que je dois avoir, vous présente, avec un homme. Cette chambre que vous voyez est celle de don Juan. Vous qui êtes depuis peu à la maison, vous n'y êtes jamais entrée et ne pouvez la connaître; mais, moi, je la reconnais bien... L'appartement a une porte qui donne sur une autre rue... Comme je suis venue sans regarder où j'allais et que la chaise nous a montées jusqu'ici, j'ai été prise au piège... Hélas! hélas! je suis perdue! Et je ne puis me plaindre de personne! je suis perdue, et par ma tante'.... Laissez-moi bien m'assurer que ce n'est pas une vaine illusion, que c'est la >érité... Mais non, je ne me trompais pas... le mal qui nous arri\e n'est jamais que trop réel!... ces sièges, ces tableaux, ce secrétaire, ce miroir, ces tentures, ce sont bien les nôtres! c'est bien dans ma maison que je suis!... 0 ciel 1 ô Dieu! — Mais pour cela je ne me rendrai pas lâchement à la fortune... S'il y a remède à tout, il y en a un sans doute a cela .. Une porte de cette hambrG donne dans mon appartement. S'il y avait là queluu'uo

qui put nous ouvrir, nous sortirions d'ici; c'est l'essentiel. Après, il nous sera facile de nous excuser d'avoir manqué au rendez-vous. Et quand même... il n'importe. — Voyez un peu à travers la serrure, Laura, je vous prie.

FLERIDA.

Je vois Celia, madame, qui travaille assise près d'une fenêtre donnant sur le jardin.

LISARDA.

Écartez-vous un peu, que je l'appelle. (Appelant.) Tst! tst! Celia!... Tst! tst! Celia!... (A Flcrida.) Elle ne nous voit pas, et ne sachant de quel côté on l'appelle, elle tourne autour de la chambre comme une folle... {Appelant.) Par ici, Celia, par ici! celia, du dehors.

Qui m'appelle? qui est-ce?

C'est moi, Celia. Je te dirai après ce qui en est. Ouvre-moi cette porte au plus tôt, si tu peux.

celia, du dehors.

Mon maître doit en avoir la clef sur son secrétaire. Attendez un moment. Je cours la chercher.

LISARDA.

Fais vite. — Oh! puisse-t-elle revenir à temps!

FLERIDA.

11 sera trop tard.

LISARDA.

Pourquoi?

FLERIDA.

J'entends ouvrir l'autre porte, et l'on entre. C'est un homme!

LISARDA.

C'est don Juan!... que le ciel me soit en aide!... — Laura, ôtezmoi cette mante, et vous, couvrez-vous bien le visage... Quelque chose que je dise, ne me démentez pas, ne me trahissez pas. Sauvezmoi la vie et l'honneur!

Enlre DON JUAN.

don juan, à part.

Elle n'est pas dans la première pièce; elle aura voulu visiter tout l'appartement. (Apercevant Lisarda.) Quoi! madame, c'est vous ?

LISARDA.

Oui, seigneur don Juan, c'est moi! Comme cette dame vous attendait, je n'ai point voulu qu'elle fût seule, et je suis venue, en entrant par cette porte qui donne chez moi, lui tenir compagnie jusqu'à votre arrivée. Vous êtes, sur ma foi ! un galant comme il y en a peu. Vous épousez une dame, et vous en courtisez une autre!

>bN JUAN.

Mais, madame...

LISARDA.

Taisez-vous, ne cherchez pas à vous excuser.

DON JUAN

3Iais, madame, je ne...

LISARDA.

Vous n'êtes qu'un cavalier discourtois, qu'un amant ingrat et infidèle.

DON JUAN

Est-ce que vous connaissez cette dame ?

LIS ARDA

Je n'ai pas besoin de la connaître; elle ne m'a pas offensée.

DON JUAN

Eh bien! écoutez et sachez...

LISARDA.

Ne cherchez pas à vous excuser, don Juan. Je ne suis pas si éprise ! Ce n'est pas la jalousie qui m'anime, c'est le sentiment d'un juste orgueil blessé. Vous recevez, dans ma maison et presque sous mes yeux, une femme voilée!... Elle entre ici dans une chaise a porteurs dont les rideaux sont tirés, suivie d'un écuyer a pied!... Elle est accompagnée jusqu'à cette chambre par un valet que mes gens ne connaissent pas et qui, sans doute, vous sert de messager dans vos bonnes fortunes!... Je sais tout.

DON JUAN

Mais, madame...

Assez.

Apprenez, je vous prie.

Finissons.

LISARDA.

DON JUAN

LISARDA.

DON JUAN

C'est un de mes amis, madame, qui...

LISARDA.

Cela est trop vieux, trop usé... Vous voulez me laisser entendre,, n est-ce pas, que c'est un de vos amis qui vous a emprunté votre chambre pour parler à une femme, service que les cavaliers se rendent mutuellement? Voilà une belle excuse!

DON JUAN

Pour Dieu, madame, écoutez!

LISARDA.

Quand une femme écoute des explications, c'est qu'elle veut fttre satisfaite. Moi, je ne veux pas l'être. Donnez-moi donc cette clef.

DON JUAN

Cette dame ne sortira pas que vous ne sachiez d'abord...

Je n'ai rien à lavoir. Eloignez-vous de ce côté. {A Flerida.) Al-

Ions, madame, partez, et félicitez-vous de ce que je suis celle que je suis. {Bas.) Pardonnez-moi, ma chère amie, j'y suis forcée. flerida, bas, à Lisarda.

Je vous admire.

don juan, à part.

0 cruelle loi de l'amitié!... {A Lisarda.) Eh bien! madame, cette dame ne sortira pas que vous n'ayez entendu de sa bouche ma justification.

LISARDA.

Vous ne m'y contraindrez pas, j'espère.

DON juan, à Flerida.

Alors, vous, madame, dites si vous me connaissez, dites qui est votre amant, ou, vive Dieu! je dirai moi-même qui vous êtes.

LISARDA.

II faut que votre cause soit bien mauvaise, pour vous emporter de la sorte !

Madame!

Que veux-tu?

J'ai ouvert.

Entre CELIA.

celia, bas, à Lisarda.

lisarda, bas, à Celia.

celia, de même.

lisarda , ae même.

Un peu tard, mais c'est bien.

celia, de même.

Qu'y a-t-il donc ?

lisarda, de même.

Rien... Devine-le. (Haut, à don Juan.) Vous voyez, ia porto était ouverte.

DON JUAN

Je ne le nie pas non plus. — Hélas! voilà du monde qui vient. C'est votre père! Tout ce que je vous demande, madame, c'est de ne pas me perdre auprès de lui.

lisarda, à part.

II faut d'abord songer à soi.

Entrent LE GOUVERNEUR, DON CÉSAR et CAMACHO. LE GOUVERNEUR.

Qu'est ceci donc? J'ai entendu vos voix en rentrant, et cela m'a engagé à venir voir ce qui se passait. — Vous ici, ma fille?

LISARDA.

Je suis venue ici.

LE GOUVERNEUR

Dans quel but?

LISARDA.

Pour rendre visite à une dame.

LE GOUVERNEUR

A cette dame, sans doute? Qui est-elle?

Le seigneur don Juan vous le dira mieux que personne.

LE GOUVERNEUR

Certes, seigneur don Juan, il faut que vous avez perdu l'esprit pour vous conduire ainsi dans ma maison! .. C'est vous, vous qui osez y introduire une dame!

DOX JUAN.

Lh bien! puisque vous m'accusez, vous aussi, je dirai tout, car la loi de l'amitié n'ordonne pas qu'un homme sacrifie pour son ami son honneur. Et comme mes révélations ne sauraient compromettre cette dame, — car personne ici n'ignore qu'elle est l'épouse de don César, — apprenez que vous voyez en elle la dame que vous gardez chez vous prisonnière et qui est sortie cette après-dînée pour parler à don César. Si j'ai commis une faute en favorisant le rendez-vous d'un ami, je vous en demande humblement pardon. flerida, à part.

Moi, j'ai voulu parler à don César!

don césar, à part.

Quelle peut être cette femme voilée?

LE GOUVERNEUR

Vous pouvez soulever votre mante, madame; vous êtes connue ici, et il n'y a pas grand mal d'être sortie pour parler à votre époux. Puis, je tiens à lui prouver promptement ce qu'il refuse de croire, que vous êtes Flerida.

FLERIDA.

Oui, seigneur, je la suis. Une autre que moi ne peut pas être cette femme infortunée.

Elle se découvre.

DON CÉSAR

Ciel ! que vois-je?

Eh bien! don César, est-ce Flerida? est-ce bien elle? Ètes-vous bien convaincu à cette heure?

DON CÉSAR

Oui, seigneur, mais...

LE GOUVERNEUR

Ce n'était pas bien à vous, don César, de me soutenir là-bas qu'il était impossible que ce fût elle, lorsque vous étiez au moment de renir la rejoindre ici.

DON CÉSAR

Mais, seigneur...

VISarda, à part, après avoir fait signe à don César de se taire. S'il faut renoncer à ïamo'.r, conservons du mr.ins l'honneur.

{Haut.) S.i vous voulez que je vous dise à tous le mot de cette énigme, — sachez donc que c'est moi qui ai mené ici la belle Flerida pour qu'elle ne se confiât pas à une autre, et pour apprendre au seigneur don Juan à ne pas prêter la maison de sa femme à ses amis.

1 flerida, bas, à Lisarda.

A quoi bon chercher le comment, puisque je recouvre l'honneur?

don césar, bas, à Lisarda.

Et moi, puisque vous le voulez ainsi, je ne vous contredis pas.

lisarda, bas, à don César et à Flerida. Le plaisir de faire votre bonheur m'ôte ma peine.

LE GOUVERNEUR

Puisque l'amour vous y convie, don Juan et Lisarda, rapatrieavous et donnez-vous la main.

LISARDA.

Voici la mienne.

Ma foi est à vous pour la vie.

camacho, au public.

C'est le cas ou jamais, à présent qu'ils sont mariés, d'appliquer e dicton populaire : «De mal en pis.» Ej\ ainsi, Ite, comedia esti. don césar, au public.

Et, comme une noble assemblée, ayez la bienveillance de pardonner les fautes de l'auteur qui se met à vos pieds.

• Ite, comedia est, c'est à-dire, allez-vous-en, la comédie est lime. Il est impossible de ne pas reconnaître ici la parodie des paroles que le prêtre prononce à la lin de la messe pour congédier les assislans : Ite, missa est. On pourrait s'itonner que Calderon, qui était dans les ordres sacrés, se soit permis de plaisanter sur un pareil sujet. Mais outre qu'une plaisanterie de cette espèce n'est guère dangereuse dans un pays où le sentiment religieux domine, il faut remarquer que celle-ci est en soi assez inuoeente, et que l'auteur l'a placée dans la bouche du gracioso, qui est toujours i demi fon.

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