‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 145 sur 156 · livre, que l'être qui doit le plus de reconnaissance à Dieu, c'est · texte numérisé non relu

livre, que l'être qui doit le plus de reconnaissance à Dieu, c'est

I homme, parce qu'il est un petit monde; mais je pense à présent, moi, que c'est la femme, parce qu'elle est un ciel en abrégé, et qu'il y a aussi loin de l'homme à elle que de la terre au ciel ; — et cela est d'autant plus vrai de celle-ci...

rosaura, à part.

Le prince est ici; retirons-nous.

SIGISMOND

Arrêtez, femme! écoutez! Xe réunissez pas ainsi dans le même moment, par votre apparition et votre disparition subites, l'orient et l'occident; songez que si vous fuyez, le jour fuit avec vous, et que le monde est replongé dans les ténèbres... Mais que vois-je ?

ROSAURA.

Moi aussi, j'ai peine à en croire mes yeux.

SIGISMOND

J'ai déjà vu cette beauté.

ROSAURA.

J'ai vu cette grandeur, cette pompe dans un état bien misérable et prisonnière.

siGiSiioxD, à part.

Maintenant je vis, je respire. — [A Rosaura.) Femme, — car il n'est pas de mot plus doux pour la bouche de l'homme, — femme, qui êtes-vous? Je ne puis voir vos traits, et il me semble que je vous ai déjà vue et que je vous dois mon adoration et ma foi. Qui êtesvous, femme divine?

rosaura, à part.

Il m'importe qu'il ne sache pas qui je suis. (ITaut.) Je suis une dame infortunée de la princesse Estrella.

>"e dites point cela, dites plutôt que vous êtes ce soleil dont la flamme fait vivre celte princesse, car elle s'éclaire de la splendeur de vos rayons1. J'ai vu dans le royaume des fleurs que la rose les gouvernait, et elle était leur reine comme étant la plus charmante. J'ai vu, au milieu des minéraux les plus riches, le diamant que tout le monde préférerait, et il était leur roi comme étant celui qui avait le plus d'éclat, l'ai vu dans la voûte azurée où les étoiles tiennent leur cour, que l'étoile de Vénus marchait la première parce qu'elle est de toutes la plus belle. J'ai vu, dans les plus hautes sphères, le soleil qui avait rassemblé les planètes et qui les présidait parce qu'il est la lumière du jour. Pourquoi donc lorsque, parmi les fleurs, les minéraux, les étoiles et les planètes, la plus belle est préférée, pourquoi servez-vous une beauté qui vous est inférieure, vous qui êtes le soleil, l'étoile de Vénus, le diamant et la rose?

1 Encore nne allusion au »ens du mot tttrella.

Entre CLOTALDO; il s'arrête derrière la tapisserie. clotaldo, à part.

C'est à moi qu'il appartient de soumettre l'indomptable Sigismond, puisque je l'ai élevé. Mais que yois-je, ô ciel? rosaura, à Sigismond.

Je suis confuse de vos louanges ; mon silence vous répondra mieux que je ne le ferais. Lorsque la raison se trouve intimidée, celui qui parle le mieux, seigneur, c'est celui qui se tait.

SIGISMOND

De grâce, ne vous éloignez pas. Songez que pour moi votre absence, comme je vous l'ai dit, c'est l'obscurité, ce sont les ténèbres.

ROSAURA.

Je demande à votre altesse cette permission.

SIGISMOND

Puisque vous vous en allez de vous-même, vous n'avez rien à demander.

Eh bien ! accordez-moi ce que je vous demande.

SIGISMOND

Prenez garde de lasser ma courtoisie et de me rendre grossier et Brutal; car tout ce qui me résiste irrite ma patience.

ROSAURA.

Votre penchant à la colère et à la fureur pourrait être plus fort que votre patience; mais il n'oserait ni ne pourrait, j'espère, surmonter les égards que vous me devez.

SIGISMOND

Ne serait-ce que pour vous montrer que je le puis, je suis capable de perdre le respect que je vous dois ; car je suis porté à faire tout ce qu'on me dit être au-delà de mon pouvoir. Aujourd'hui j'ai précipité de cette fenêtre un homme qui me disait que je ne le pourrais pas. Prenez donc garde que, pour voir si je le puis, je ne jette aussi votre honneur par la fenêtre.

CLOTALDO.

11 s'obstine. Que faire? Comment empêcher que sa fureur insensée n'attente aussi à l'honneur de ma fille?

ROSAURA.

Ce n'est pas en vain que l'on craignait que votre tyrannie ne préparât à ce royaume infortuné d'affreux scandales ! ce n'est pas en yain que l'on redoutait de vous des crimes, des trahisons, des assassinats 1... Eh! que pourrait-on attendre d'un homme qui n'a d'humain que le nom, qui est plein d'un orgueil farouche, impitoyable, et qui a été élevé parmi les bêles sauvages?

SIGISMOND

Je voulais vous empêcher de prononcer ces injures, et c'est pour teîa que je vous parlais avec courtoisie, pensant que je commandait

■însi vos égards; mais si je suis un barbare quand je vous traite comme je faisais tout à L'heure, je veux que vos reproches soient plus vrais et mieux fondés, vive Dieu! — Holà! qu'on nous laisse seuls, qu'on ferme cette porte, et que personne n'entre.

Clairon sort.

rosalra , à part.

Hélas! je me meurs. {A Sigismond.) Considérez, seigneur...

S1C.ISMOND.

Je suis un tyran, et vous espérez me fléchir?

ci.OTAi.no, à pari.

Quelle affreuse position ! je ne puis plus y tenir; et il faut que je me montre à lui et que je m'oppose à sa fureur, dùt-il me donner la mort. (// s'approche.) Arrêtez, seigneur.

sigismonu.

Eh quoi! lu m'oses provoquer de nouveau, vieillard insensé? Tu ne crains pas ma colère? Comment as-tu pénétré jusqu'ici?

Cl.OTAI.nO.

J'ai entendu les accens dune voix qui vous implorait, et je suis accouru pour vous prier d'être plus généreux, plus humain, si yous voulez régner, et de ne pas vous montrer aussi cruel en \ous liant sur ce que vous commandez ici a tous; car, peut-être, ce n'est qu'un songe.

SIGISMOND

En me parlant ainsi de mes illusions, tu excites ma rage. Je vais voir, en te tuant, si je suis bien éveillé ou si je rêve.

Au moment où il lire son poignant, Giol.ildo relient son luas el s'agenouille. Cl.OTALDO.

Ah! sans doute, par ce moyen, je sauverai ma vie.

SIGISMOND

Ole ta main de dessus la poignée de ma dague.

Page 1