‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 149 sur 156 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Une | risoa.

Entre CLAIRON.

On m'a renferme, pour ce que je sais, dans une tour enchantée. Que me fera-t-on pour ce que j'ignore, si pour ce que je sais l'on nie Lue?... Se peut-il qu'un homme plein de vie, et qui mangerait si volontiers, en soit réduit à mourir de faim !... C'est au point que j'ai pitié de moi... Chacun dira : « je le crois bien, » et en effet cela est facile a croire ; car pour moi ce silence est en désaccord avec mon nom — de Clairon, et je ne puis me taire... .Ala seule compagnie en ce lieu, —je frémis de le dire, — ce sont les araignées et les rais ■ ne voilà-t-il pas de jolis moineaux!... Par suite de mes lèves de cette nuit, j'ai ma pauvre tète pleine de visions fantastiques, de trompettes, de ruses, de processions, de croix, de Qagellans; et de ceux-ci les uns montent, les autres descendent, et plusieurs se trouvent mal en voyant leurs compagnons couverts de sang.. Pour moi, à vrai dire, si je me trouve mal, c'est de ne pas manger; et de plus, il est assez dur de se voir en une prison où l'on n'a, le jour, pour tout régal que le philosophe Nicomède, e(, la nuit, que le concile de Nicée .. Si le silence est saint, j'aurai du moins poui moi dans le nouveau calendrier, saint S( cret, puisque je jeûne a son intention ; et, cependant, il faut avouer que j'ai bien mérité mon châtiment, puisque j'ai gardé le silence étant valet, ce qui e>t un horrible s icrilége.

Biuil de tambours cl de clairons, et cris au dehors.

un soldat, du dehors.

Voici la tour où il est enfermé. Enfoncez la porte et entrez.

CLAIRON

Vive Lieu! c'est moi que l'on cherche, car on dit que je suis enfermé ici. Qu'est-ce donc qu'on me veut?

un soldat, du dehors»

Entrez ! entrez I

Entrent un grand nombre de soldats.

DU AUTRE SOLDAT

Il est ici.

CLAIRO*.

Il n'v est uas.

JOURNEE ÏII, SCENK s. 357

TOUS

Seigneur?

CLAIRON

Us sont ivres, je crois.

PREMIER SOLDAT

Vous êtes notre prince. Nous ne voulons pas de prince étranger; nous ne voulons obéir qu'à notre seigneur légitime. Permettez-nous de baiser vos pieds.

TOUS

Vive notre grand prince!

CLAIRON

Vive Dieu i c'est pour de bon... Ne serait-ce pas la coutume en ce pays de prendre chaque jour un homme, de l'élire prince, et puis de l'emprisonner?... 11 faut bien que cela soit, car je ne vois pas autre chose. Eh bien ! je vais jouer mon rôle.

tous.

Donnez-nous vos pieds.

CLAIRON

Cela m'est impossible; car j'en ai besoin pour mon usage personnel, et il ne serait pas convenable de voir un prince sans pieds.

DEUXIÈME SOLDAT

Tous nous l'avons dit à votre père lui-même : nous ne reconnaissons que vous seul pour notre prince, et nous ne voulons pas de celui de Moscovic.

Vous avez donc manqué de respect à mon père? Je vous reconnais la.

PREMIER SOLDAT

C'a été loyauté de notre part.

CLAIRON

Oui, vous êtes de braves gens, et je vous pardonne.

DEUXIÈME SOLDAT

Venez rétablir votre pouvoir. Vive Sigismond!

TOUS

Vive ! vive Sigismond !

clairon, à part.

Ils m'appellent Sigismond ? Ce n'est pas mauvais. On appelle ainsi ious les princes de contrebande l.

Enlre SIGISMOND.

SIGISMOND

Qui donc a prononcé le nom de Sigismond?

clairon, à part.

Seulement il est triste d'être un prince affamé !

' Comme 1rs dramatises espagnols ont donné souvent à leurs princ< s ce nom (te cgisnioml , Clairon (le gracioso) veut dire, je crois, iju'on appelle Sigismond tous ifit princes de comédie.

PREMIEB SOLDAT.

Qui est Sigismond ?

(".'est moi.

DEUXIEME soldat, à Clairon.

Comment donc, misérable imposteur, te faisais-tu passer onur Sigismond ?

CLAIhON.

Je le nie! Ce n'est pas moi qui me suis dit Sigismond , c'est »oua qui m'avez ensigismondé ' ; et par conséquent la faute en est a vous, non a moi.

rilF.MIF.K SOLDAT.

Nubie prince Sigismond, la bannière que vous voyez est la vôtre, et nous venons vous acclamer comme noire seigneur légitime'2. Votre père le grand roi Basilio, craignant que le ciel n'accomplisse une prédiction qui le menace de se voir vaincu et bumilié par vous, prétend vous ôter le droit de lui succéder et le transmettre au pi inec Astolfe, duc de Moscovic. 11 a dans ce but assemblé ses étals. .Mais le peuple, qui sait fort bien qu'il a un roi légitime, no \eul pas qu'un étranger le gouverne; et c'est pourquoi, dédaignant noblement un horoscope funeste, il est venu vous chercher dans celle prison, vous délivrer, et vous offrir son aide pour que vous repreniez à un tyran votre couronne et votre sceptre. Venez donc : une armée nombreuse de bannis et de plébéiens assemblée dans ce désert vous attend et vous appelle. N'en tendez- vous pas leurs cris et leurs acclamations .' soldats, du dehors.

Vive, vive Sigismond !

SIGISMOND

Qu'est-ce donc, grand Dieu!... Vous voulez qu'une fois encore je rêve des grandeurs qui s'évanouiront le lendemain! Vous voulez qu'une fois encore mes yeux aperçoivent je ne sais quelle vaine apparence de majesté et de pompe qui \a disparaître au moindre souffle! Vous voulez qu'une fois encore je m'expose à un pareil désenchanlcmcnl, et que je coure ces dangers inséparables du pouvoir! non. eela ne peut pas être, cela ne sera pas... Kcgardez-moi désormais comme un homme soumis à sa fortune; et puisque je sais maintenant que la vie n'eslqu'unrôvc, disparaissez, vains fantômes, qui, pour m'abuser, avez pris une voix cl un corps cl qui n'avez en réalité ni corps ni voix! Je ne veux point d'une majesté fantastique, je ne vcui point d'une pompe menteuse, je ne veux point de cet illusions, qui tombent au premier souille, — semblables à la Heur

1 Xou; iront éli ol-ligc île f->r^oi ce m<.i paar reproduire i'i^jia-nol : Voêotros fuitltit l"$ i/uc Me Sijitmtmiattrit

* Teaciamamos se.'wr nuestri

délicate de l'amandier, que le plus léger souffle emporte au loin, et qui laisse alors tristement dépouillées ces branches dont ses couleurs charmantes faisaient le gracieux ornement. — Je vous connais à pré" ail, je vous connais, et je sais que vous abusez de même tout homme qui vient à s'endormir. Vos mensonges ne peuvent plus m'égarer, ti je me tiens sur mes gardes, — sachant bien que la vie n'est qu'rn songe.

DEUXIÈME SOLDAT

Si vous croyez que nous voulons vous tromper, tournez les yeux vers ces hautes montagnes, et voyez-les couvertes d'un peuple qui vous attend, prêt à vous obéir.

SlOISMOND.

Déjà, l'autre fois, j'ai vu cela aussi distinctement que je le vois à celte heure, et cependant ce n'était qu'un songe.

DEUXIEME SOLDAT

Toujours, noble seigneur, les grands événemens sont annoncés à l'avance, et c'est pour cela sans doute que vous avez rêvé ce que vous voyez en ce moment.

SÎGISMOM».

Vous avez raison; c'était sans doute l'annonce de ce qui devait être ; et d'ailleurs, puisque la vie est si rourte, ô mon âme, lhronsnous à un nouveau rè\e. Mais que ce soit avec prudence, avec sa- . et de manière a n'en sortir qu'au moment favorable. Le désenchantement sera moindre, dès que nous y serons préparés : car on se rit des inconvéniens qu'on a prévus. C'est pourquoi, bien persuadés que même le pouvoir le plus réel n'est qu'un pouvoir emprunté, et doit revenir tôt ou tard à celui a qui il appartient, jetons-nous hardiment dans cette entreprise. — .Aies vassaux, je vous suis reconnaissant de votre fidélité, et vous aurez en moi un homme dont la prudence et le courage vous délivreront du joug étranger. Que l'on sonne l'alarme et marchons! je veux \ous montrer au plus tôt ma valeur. Dès ce moment, je me soulèNe contre mon père, et je prétends que mon horoscope s'accomplisse en le mettant a mes [deds. (A part.) Mais quoi! si je m'é\ cille auparavant, pourquoi parler d'une chose qui ne sera Doinl réalisée?

TOUS

Vive, vive Sigismond I

Entre CLOTALDO.

CLOTALDO.

ï) où vient tout ce bruit?

SIGISMOND

Otaldo!

CLOTALDO.

^neur! {A part.) Je redoute sa colère.

3ti() LA \ Il EST UN SONGE.

clairon, à part.

Je parie qu'il \a le jeter du haut eu bas de la montagne.

il «on.

CLOTALPO.

Je me prosterne devant vous, monseigneur, résigné à mourir.

SIG1SMOND.

Lei (/-vous ! — levez-vous, ô mon père ! Veuillez êlre mon guide, mon confident, mon conseil, vous qui, depuis ma naissance, m'avez élevé si fidèlement! Kmbrassez-moi.

Que dites-vous?

SIGI5HOND.

Que je rêve et que je veux faire le bien, car on ne perd jamais le i ii\ du bien que l'on a fait, même en rêve.

CLOTALDO.

Puisque vous vous êtes promis de bien faire, seigneur, je ne vouj offenserai certainement pas en vous montrant que c'est là aussi mon intention... Vous voulez déclarer la guerre à votre père? Je ne puis vous conseiller ni vous seconder contre mon roi. Me voilà à vos pieds, tuez-moi !

SIGISMOM).

Insolent! traître! ingrat! [A part.) Mais non, 6 ciel! calmonsnous ; car je ne sais pas encore si je suis éveillé ou si ]o rêve. Haut.) Clolaldo, je vous sais gré de votre noble conduite. Allez servir le roi. Xous nous retrouverons sur le champ de bataille. [Aux soldats.) Vous, sonnez l'alarme.

CLOTALDO.

Je vous baise les pieds mille fois.

Il »orl.

SIGISMOXD.

Allons Fortune, marchons vers le trône; et si je dors, ne me réreille pas, et si je veille, ne me replonge pas dans le sommeil! — M;ii-< que tout cela soit une vérité ou un rêve, l'essentiel esl I se bien conduire : si c'e>t la vérité, à cause de cela même; et si c'est un rêv. afin de se faire des amis pour le moment du réveil.

Tous sortent au bruit du tambour.

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