SCÈNE II
o ilocoralion qu'à la première scène de la première journée.
On voit de nouveau 6IGISMOND enchaîné cl couvert de peaux de l>êie ; il dort couché à terre. Entrent CLOTALDO, CLAIRON et DEUX VALETS.
CLOTALDO.
C'est bien, laissez-le où il est. Son orgueil est revenu finir au \ieu même où i! s'est développé.
UU VAILT.
Je vais attacher la chaîne comme elle était.
CLAIROX.
Sigismond ! ne vous réveillez pas, pour voir votre sort si différent et votre fortune évanouie: pour voir que votre feinte gloire l'était qu'une ombre de la vie cl qu'une lueur de la mort.
JOl'lLNEK 1! , SCÊiSE II. 3o3
Cl.OTAI.DO.
Un homme qui parle si bien et si facilement doit être placé en un lieu où il pourra parler à sou aise [Aux valets.) Tenez, saisissezvous de celui-là, et enfermez-le dans la tour.
CLAIRON
Moi, monseigneur? Pourquoi?
CLOTALDO.
Parce qu'il faut enfermer soigneusement un Clairon qui sait de* 6eerets de cette importance et qui pourrait faire du bruit.
CLAIRON
Est-ce que j'ai par hasard, moi, voulu donner la mort à mon père?... Est-ce que j'ai jeté d'un balcon, moi, un pauvre Icare sans défense? Est-ce que, moi, je rêve et dors?... Pourquoi donc m'enfermer?
CLOTALDO.
C'est que vous êtes Clairon.
CLAIRON
En ce cas, je ne veux plus être désormais que le plus ignoble des instrumens a vent; je ne suis plus qu'un cornet à bouquin, et je promets de me taire.
Les valets emportent Clairon, cl ClotuMo reste seul.
Entre LE ROI, enveloppé dans son manteau. LE ROI.
6L0TALD0.
Quoi! sire, c'est ainsi que vient votre majesté?
LE ROI
Une folle curiosité de voir comment se comporte Sigismond m'a, hélas ! conduit jusqu'ici.
CLOTALDO.
Vous le voyez de nouveau réduit à son premier et misérable état.
LE ROI
Ah ! prince malheureux et né dans un fatal moment ! (A Clotaldo.) Approchez pour l'éveiller, maintenant que l'opium qu'il a pris a perdu sa force.
CLOTALDO.
Sire, il est tout agité et ii parle.
LE ROI
11 rêve sans doute... A quoi peut-il rê\er? Ecoutons.
sigismond , revint.
Le meilleur prince est celui qui punit les méchans. Que Clotaldo meure de ma main , et que mon père me baise les pieds!
CLOTALDO.
11 me menace de me tuer.
3o4 la vu-: est in soxgk.
LE ROI
11 voudrait m'infligcr un irai teniciit ignominieux.
CLOTA 1.1)0.
Il pense à m'ôter la vie.
LE ROI
Il se propose de me fouler aux pieds.
sic.iSMOXo, rêvant.
Que ma valeur sans égale se déploie enfin sur le vaslc théâtre du monde, et que l'on voie le prince Sigismond se venger et triompher de son père. (// s'éveille.) Mais, hélas ! où suis-je?
le roi, à part.
Il ne faut pas qu'il me voie. [A Clotaldo.) Vous savez ce que vous avez à faire ; je m'éloigne et vous écoule.
11 s'éloigne.
SIGISMOND
Est-ce moi? est-ce bien moi? .Me voilà donc prisonnier et enchaîné? Cette tour sera donc mon tombeau?... Sans doute. — Dieu me soit en aide! Que de choses j'ai rêvées! clotaldo, à part.
II me faut lui parler et luiôter tout soupçon... [Haut.) C'est donc l'heure de vous réveiller?
SIGISMOND
Oui, c'est l'heure et le moment.
CLOTALDO.
Vous dormirez donc toute la journée!... Depuis que nous avons suivi lentement des yeux L'aigle qui fendait le ciel d'un vol rapide, vous n'avez donc pas changé de place? et vous ne vous êtes pas éveille?
SIGISMOND
Non, Clotaldo; et même en ce moment il me semble que je sommeille. El je n'en suis pas étonné; car si je rêvais lorsque je voyais des corps réels et palpables, ce que je vois maintenant doit être faux et incertain; et si je voyais eu dormant, il est tout simple qu'éveillé je rêve.
Dites-moi donc ce que nous avez rêvé.
SIGISMOND
En supposant que tout cela n'ait été qu'un rêve, voici, Clotaldo, ce que j'ai vu dans mon rêve. Je me suis éveillé, et, par une illusion cruelle, je me suis vu dans un lit brodé de fleurs si brillantes et si fraîches qu'on les eût dites tissucs par le printemps. La, une foule de nobles prosternés devant moi m'appelaient leur prince, et me présentaient les vêtemens les plus somptueux et les [dus riches. Et vous, vous avez changé en allégresse le calme de mon âme en m'apprenant mon bonheur : je n'étais pas un prisonnier comme » présent, j'étais prince de Pologne
CLOTALDO.
Et m'avez-voas oien récompensé pour la nouvelle?
SIGISMOND
C'était une singulière récompense! Vous me paraissiez un traître, *.t par deux fois furieux contre vous, j'ai voulu vous donner la nort.
CLOTALDO.
Quoil vous me traitiez avec tant de rigueur?
S1GISMOND.
De tous j'étais le maître, et je me vengeais de tous. Seulement j'aimais une femme, et, pour ceci, ce n'était pas un songe; car si tout le reste a disparu, ce sentiment est encore dans mon cœur.
Le roi s >rl.
ci.otaldo, à part.
Le roi a été ému de l'entendre. {Haut.) Comme nous avions en dernier lieu parlé de cet aigle, une fois endormi, vous avez rêvé domination et empire; mais, même dans un rêve, Sigismond, vous auriez dû respecter celui qui vous a élevé avec tant de peine; car, même en rêve, il est beau et utile de faire le bien.
Il sort.
SIGISMOND
11 dit vrai. — Réprimons donc ce naturel farouche, ces emportemens, cette ambition, pour le cas où je viendrais encore à rêver. 11 le faut et je le ferai ; puisque je suis dans un monde si étrange que vivre c'est rêver, et que je sais par expérience que l'homme qui vit rêve ce qu'il est, jusqu'au réveil. — Le roi rêve qu'il est roi, et il vit dans cette illusion, commandant, disposant et gouvernant; et ces louanges menteuses qu'il reçoit, la mort les trace sur le sable et d'un souffle les emporte. Q ut donc peut désirer de régner, en voyant qu'il lui faudra se réveiller dans la mort?... 11 rêve, le riche, en sa richesse qui lui donne tant de soucis; — il rêve, le pauvre, sa pauvreté, ses misères, ses souffrances; — il rêve, celui qui s'agrandit et prospère; — il rêve, celui qui s'inquiète et sollicite; — il rêve, celui qui offense et outrage ; — et dans le monde, enfin, bien que personne ne s'en rende compte, tous rêvent ce qu'ils sont. Moimême, je rêve que je suis ici chargé de fers, comme je rêvais naguère que je me voyais libre et puissant. Qu'est-ce que la vie? Une illusion. Qu'est-ce que la vie? Une ombre, une fiction. Et c'est pourquoi le plus grand bien est peu de chose, puisque la vie n'est qu'un rêve et que les rêves ne sont que des rêves '.
1 Sbakspcare, à la lin dit quatrième acte de la Tempête, fait exprimer à Prospero les mêmes idées, et je ne sa « vraiment pas lequel des deux poètes est le plus éloquent
JOURNÉE TROISIÈME