SCÈNE I
La maison de don Félix. Une chambre.
Entrent MARC EL A cl SILVIA.
SILVIA
Vous avez montré là beaucoup d'audace.
HARCELA
Lorsque, écoutant Laura, je me suis vue perdue, et qu'elle allait raconter ce qui s'était passe chez elle, j'ai pris soudain la résolution de couper court a son récit; de la mon action si téméraire. 11 est des circonstances où il faut risquer quelque chose, et même où il faut jouet le tout pour le tout.
SILVIA
Vous avez raison, d'autant mieux que cela vous a réussi.
HARCELA
(Je qui m'encouragea le plus, ce fut de voir que Lisardo attendait dehors ce qu'il adviendrait de sa dame enfermée. Je songeai d'ailleurs qu'au besoin, si j'étais découverte, j'aurais en lui quelqu'un pour me défendre. Enfin le succès a passé mon espoir; car non seulement j'ai pu rentrer chez moi sans que don Félix m'ait reconnue
( L sont h tiarluciion do proTt-rbc espagnol Fueyo de Piot en el quertr lien,
leilucllemt.iit cité par Calderoo.
et sans rendre nécessaire l'intervention de Lisardo , mais, grâces à la jalousie que ma présence a causée, Laara n'a point achevé son récit, et maintenant je n'ai plus rien à craindre.
SILVIA
Vous avez été heureuse, madame, d'en être quitte à si bon marché ; il n'y aura rien à regretter si cela vous sert de leçon.
HARCELA
Es-tu folle , Silvia , de penser qu'un péril évité serve jamais de leçon pour l'avenir? Pour moi , le bonheur avec lequel je me suis tirée de celui-là m'enhardit; je ne songe plus à cette heure qu'aux moyens de me retrouver avec Lisardo.
silvia, à voix basse.
Silence, madame!;.. Ecoutez!... j'entends du bruit.
Entre DON FÉLIX.
DON FÉLIX
Marcela?
MARCELA.
Quel motif extraordinaire vous amène dans mon appartement?
DON' FÉLIX
Je viens vous confier mes peines, et réclamer de vous une véritable preuve d'amitié, un service auquel j'attache le plus grand prix.
MARCELA.
De quoi s'agit-il?
DON FÉLIX
Cette nuit, un moment après que vous avez eu quitté Laura , je suis entré dans sa maison, et j'ai vu là... — Ah ! malheureux!
MARCELA.
Dites, qu'est-ce donc que vous avez vu?
DON FÉLIX
Un homme.
Un homme I
Oui.
Quelle abomination!
MARCELA.
DON FÉLIX
MARCELA.
DON FELIX
Ce n'est pas tout, Marcela.
MARCELA.
Eh! quoi encore?
DON FÉLIX
Ce matin elle est venue ici dans le but de s'excuser, et lorsqu'elle allait d'un mot peut-être m'apaiser, il est sorti du cabinet — une femme. 5
50 M USQN A ï): i X POUTE3.
Une femme! vraimeu
Oui.
Quelle horreur!
DON FÉLIX
HARCELA
MON FÉLIX
Cette femme devait être ici avec Lisardo. Je lui en ai parlé. Lui, en homme discret et délicat, craignant d'avoir manqué par là aux égards qu'il doit à ma maison, il prétend qu'il ignorait la chose. Quoi qu'il en soit, — et d'ailleurs personne ne peut le dire, — Laura, jalouse, ne veul recevoir de moi ni explications ni excuses. Moi, de mon côté, pour ne pas lui montrer mon chagrin, je ne veux pas la voir; mais je désirerais être tenu au courant de toute sa conduite, et même, autant que possible, de ses moindres pensées. À cet effet, à force de me tourmenter l'esprit, j'ai imaginé une ruse.
MARCEL A
Et quelle est-elle?
don félix.
Elle exige votre concours. Vous me le prêterez, n'est-il pas vrai?
MARCELA.
Voyons d'abord de quoi il s'agit.
DON FÉLIX
C'est que, ma sœur, vous feigniez que nous avons eu ensemble une grande querelle; qu'à la suite nous nous sommes brouillés; et qu'en attendant que cela s'arrange, vous avez à cœur de demeurer chez elle. Klle ne vous refusera pas, j'en suis certain. Et vous, une fois la, vous tâcherc, soit par ses confidences , soit par vos propres observations, de découvrir quel est cet homme; — puis vous m'en informerez en secret.
MARCELA.
11 y aurait beaucoup de choses a dire à l'encontre de ce dessein, et...
DON FÉLIX
Ne le repoussez pas, je vous prie.
HARCELA
Pour vous prouver tout mon attachement, j'irai chez elle dès aujourd'hui.
DON FEUX
Aujourd'hui? non, cela ne se peut; car, soit qu'elle ait voulu par là me braver, soit qu'elle ait voulu dissimuler ses ennuis, elle est sortie ce matin pour aller a la mer d'Antigola*.
MARCELA.
Eh bien! j'irai. demain. Êtes-vous content?
•La mor d'Anti^ola est un lac d'une assez médiocre étendue, à une demi-lieued'Arfcû- *oez, sur la louie d'Oui ûa.
JOURNEE III. SCENE i. 31
DOX FÉLIX.
Vous me rendez la vie, ma sœur. Elle est à vous désormais.
Il jort- HARCELA.
.N'est-ce pas une véritable bonne fortune qu'il soit venu me demander cela? Je ne pouvais rien souhaiter davantage... Mais vois qui est entré la sans appeler.
SILVIA
Madame, c'est Laura, suivie de Celia.
Entrent LAURA et CELIA, en habits de promenade, — chapeau et manteau court.
M Alt CELA.
Quoi! ma chère Laura, à cette heure?
LAURA
Ne t'en étonne point, ma bonne amie. Un chagrin affreux me con duit vers toi.
Toi, Laura, du chagrin?
LAURA
Oui; et de même que tu t'es adressée s moi hier, je viens solliciter aujourd'hui ton assistance.
celia .
Apprenez par là, mesdames, la différence qu'il y» a entre hier et aujourd'hui.
LAURA
Tu ne sais pas, ma chère Marcela, que don Félix a vu cet homme que tu avais laissé cache dans ma maison.
marcela, jouant la surprise.
Jésus!
LAURA
Il importe peu de te dire quand et comment; il suffit que cela soit un malheur, pour qu'il n'ait pas tardé à me frapper. Ce matin, impatiente de m'en expliquer avec lui, sans considérer le soin de ma réputation, je suis venue le voir. Je suis entrée dans sa chambre; mais, au moment où j'allais lui donner une excuse qui n'aurait compromis aucune de nous deux, une femme qu'il tenait enfermée dans son cabinet, et qui sans doute était Nice...
MARCELA.
Nice, dis-tu?
LAURA
Oui, je l'ai bien reconnue...
MARCELA.
Je te crois.
LAURA
Est sortie pour m'inspirer autant de jalousie qu'il en avait luimême.