SCÈNE II
Un jardin.
Enlrent LISARDO et CALABAZAS.
LLSAKDO.
Quel est ce papier que tu tiens là?
CALABAZAS.
C'est ce que ce doit être. C'est le compte exact et raisonnable de ce que vous me devez depuis que je suis à votre service.
LISARDO.
A quel propos me le présentes-tu en ce moment?
A propos de ce que je veux des ce moment quitter votre service.
LISAUDO.
Pour quel motif donc ?
CALABAZAS.
Pour le motif que depuis quelques jours vous êtes devenu avec moi d'une discrétion qui m'offense
LISARDO.
Que veux-tu dire par là?
CALABAZAS.
Je veux dire que vous êtes fort dissipé.
LISARDO.
Dis plutôt fort affligé.
CALABAZAS.
Non, monseigneur, fort dissipé, et, de plus, fort discret. Jamais il n'y a eu de rnaitre qui l'ait été plus que vous. On croirait vraiment que Calabasas n'est pas capable de garder un secret fidèlement. Vous vote promenez sans moi, vous demeurez ici sans moi, vous aile/ et voue/ toujours sans moi; nous avons l'air aussi mal ensemble que l'argent et l'amour. S'il vient quelque femme voilée: — Sors d'ici! si vous allez la voir : —Attends-moi! il ne convient pas que tu m'accomoairnes... Cela ne peut durer, j'ai assez de cette vie. La
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mère t|ui m'a engendra serait déshonorée si j'y tenais. C'est pourquoi je veux sans retard me chercher un maître plus humain. Il ne me sera pas difficile d'en trouver un. Oui, ma foi, j'aimerais mieux servir un luthérien, ou un solliciteur de la cour, ou un bel-esprit à prétentions, ou un poète faisant des comédies d'intrigues, — de telle sorte que nous soyons tous dans la maison, maîtres et valets, des Calabazas1; — oui, j'aimerais mieux cela que de servir un maître tel que vous.
LISARDO.
De quoi donc as-tu à te plaindre avec moi?
CALABAZAS.
Je vous l'ai dit, de n'avoir pas votre confiance.
LISARDO.
Hélas ! mon cher Calabazas, les aventures qui me sont arrivées depuis quelques jours ont été tellement publiques qu'il était bien inutile que je te les contasse. D'ailleurs, toi-même, n'as-tu pas vu quaiiL j'ai parlé dans la campagne à une femme voilée? n'as-tu pas yu aussi quand une suivante m'a remis un billet de sa part, pour me rendre chez elle? n'as-tu pas vu ce matin, lorsqu'elle est venue me trouver ici, peu d'instans avant l'arrivée de don Félix? 11 m'est bien impossible, avec la meilleure volonté, de t'apprendre autre chose que ce que tu as vu.
CALABAZAS.
C'est une fameuse intrigante, toujours !
LISARDO.
Je me demande si je rêve ou si tout cela est bien vrai. Impatient et irrité, je donnerais je ne sais quoi pour apprendre enfin quelle peut être cette femme. Lorsque je soupçonnais qu'elle était la mattresse de don Félix, j'avais du moins en moi un sentiment de loyauté qui modérait la curiosité qu'elle m'inspire; mais depuis que j'ai été détrompé sur ce point, j'éprouve le pi' vif désir de savoir qui elle est, puisque je n'ai plus dès lors les t> Mies ménagemens à garder.
CALABAZAS.
Vous y tenez beaucoup?
LISARDO.
On ne peut plus.
Je pourrais vous le dire, moi.
LISARDO.
Toi?
CALABAZAS.
Moi. ■
LISARDO.
Dis-le donc.
1 Calabazas joue W sur son nom, doul nous avons dit plus haut la double sigaÀ» •c<'Atjon.
CALABAZAS.
Oui, je sais qui clic est.
LISARDO.
Eh bien ! vive Dieu! parle.
CALABAZAS.
D'abord, c'est une femme qui aime à se promener dans la campagne le matin. Puis c'est une femme qui aime que les hommes aillent la trouver chez elle. Tuis c'est une femme qui aime à aller trouver les hommes chez eux... Et ensuite, au total, sur mou âme, je sais très-bien qui elle est.
LISARDO.
Dis-le donc enfin.
Entre nous, au moins?
Soit ! mais dis !
C'est...
Eh bien?
l'ne donzelleM
Imbécile !
CALABAZAS,
LISARDO.
CALABAZAS.
LISARDO.
CALABAZAS.
LISARDO.
Entre SILVIA.
CALABAZAS.
D'où donc est tombée cette femme?
SILVIA
Seigneur Lisardo, j'aurais un mot à vous dire.
LISARDO.
Que me voulez-vous?
silvia, bas, à Lisardo.
Une dame dont vous connaissez la maison vous prie que vous alliez ce soir chez elle. Vous frapperez trois coups à la fenêtre. N'j
manquez pas. Adieu.
Elle sort.
Holà! mystérieuse suivante d'une belle mystérieuse, un moment! écoutez !
LISARDO.
Arrête ! Où vas-tu?
CALABAZAS.
Laissez. Je veux seulement lui donner deux ou trois soufflets pour qu'elle les porte à sa maltresse.
1 Et aîfjuna duena. Duena ou imtgUB s'emploie habituellement pour désigner ur.a gouvernante ou une veille fille : mai» quelquefois aussi ce mot signifie une femme <Jt mauvaise vie; oc que Iw Latins appelaient meretriz.
JOUKNEE 111. SCÈNE II. 57
LISARDO.
En vérité, tu es fou.
CALABAZAS.
C'est que je n'aime pas les donzelles qui tombent ici comme des nues.
lis An no.
Finis, Calabazas; écoute. Comme je n'ai rien de caché pour toi, je te dirai qu'on m'attend ce soir où je suis allé déjà hier. Voici la nuit qui commence, j'y vais. Attends-moi ici.
CALABAZAS.
Que je vous attende?
Oui.
L1SARDO.
CALABAZAS.
Non pas, monseigneur. Ilfaudrait pour cela que je fusse un triple Juif. Vous ne pouvez pas aller seul dans une maison où l'on vous a enfermé, où il y a un père qui veille, et, de plus, un galant qui i;e dort pas.
LISARDO.
Il faut que j'y aille seul, te dis-je.
Enire DON FÉLIX.
TON FÉLIX
N'est-ce pas vous, Lisardo?
LISARDO.
Oui, c'est moi.
DON FÉLIX
Eh bien! quoi de nouveau?
LISARDO.
Je ne puis vous taire plus long-temps tout ce qui m'arrive à Ocana. Êtes-vous libre pour le moment?
DON FÉLIX
Oui, et pour toute la nuit.
LISARDO.
Il faut que je vous conte mon embarras. Si je ne l'ai pas fait jusqu'ici, c'est que certaines considérations m'ont imposé silence: mais, à présent, je sais que je puis vous confier sans crainte tout le secret de mon amour. Venez, partons. Pour ne pas perdre de temps, je vous conterai, tout en marchant, une étrange aventure.
Partons. Je suis charmé d'avance... Il n'est rien de tel qu'une confidence amoureuse pour alléger une peine d'amour. calabazas, à Lisardo.
Et moi, monseigneur?
lisa&do.
Attends ici notre, retour.
Don Félix pI I.isanlo sortcat.
B8 MAISON a 1)1 l \ l'OHTKS.
« m \iu/ w Oui! patience! Quejereste ici, moi, tranquille, sans rien voir m rien entendre, lorsqu'il n'y a pas d'autre plaisir, cl mémo souvent d'autre profit dans le service que d'écouter pour savoir et (Je savoir pour dire !... 'I se cache de moi! .. Mais, foi t'e Calabazas! cela ne sera pas. Par la même raison qu'il se méfie «le moi, moi j'.ii plus d'envie de le suivre... Marchons derrière eui, bien enveloppé dans non manteau, Car si je n'éclaircis pas mes doutes» si j'ignore ce qu'il fait, à quoi bon suis-je son domestique?
il »ôrt.