MF.NG A
Je vais sur le chemin voir un peu s'il ne passe pas des gens du village, les premiers venus, afin qu'on vienne t'aider; car toi, tu ■e te donnes pas beaucoup de mal.
Voilà, .Menga, que tu m'accuses encore?
m i:\t.a, à part.
Ah I bourrique de mon àme!
Elle sort GIL.
Ah! bourrique de mes entrailles!... Tu étais, je puis le dire, la plus honorable bourrique de tout le village. Jamais on ne t'a vue en mauvaise compagnie Tu n'aimais nullement à battre le pavé, et m avais plus de plaisir lorsqu'un te laissait bien tranquille à récurie, que lorsqu'on te menait dehors. Pleine de réserve et de fierté, jamais, je J'atteste, lu ne t'es mise à la fenêtre pour voir passer
' Eu Efftagse, on appelle la cent [lacorle] la rille ou réside le souverain. ''Que nunca valen dos cuartns tus cuentos. Le cttarlo, tomme noui l'avooi déjà dit, rta:l ute [>iece<le monnaie de la moindre valeur.
lOUlkNEË I. SCENE L 139
aucun ànon. Ta langue, je lésais, ne méritait pas une telle disgrâce, car jamais tu n'en lis mauvais usage; et, toujours animée des meilleurs senti mens, quand tu ne pouvais pas achever ce qu'on te donnait a manger, tu l'abandonnais généreusement à une bourrique plus pauvre. {On entend du bruit au dehors.) Mais quel est ce bruit?... Voilà deux hommes à cheval qui mettent pied à terre... ils attachent leurs chevaux... et se dirigent de ce côté. Pourquoi donc sont-ils si pâles et viennent-ils dans la campagne si matin?... Il faut nécessairement qu'ils aiment à manger de la terre glaise, ou qu'ils aient quelque obstruction l. Et si c'étaient par hasard des brigands!... Cela ne m'étonnerait pas... mais qu'ils soient ce qu'ils voudront, je vais me cacher... car ils viennent, ils approchent, ils arrivent, ils entrent.
Il se cache.
Entrent USA II DO et EUSEBIO.
usa n no.
N'allons pas plus avant. Ce lieu solitaire et écarté du chemin est bon pour ce que je veux. Tirez votre épée, Eusebio ; c'est pour nous battre que je vous ai conduit ici.
Bien que ce ne soit plus le moment de nous expliquer, puisque nous voilà sur le terrain, cependant je voudrais savoir de vous quel motif vous anime ainsi. Dites, Lisardo, quel sujet de plainte vous ai-je donné ?
LISAKDO.
J'ai tant de raisons pour me plaindre de vous, que la voix me manque pour les dire, et que la patience fait défaut à ma douleur. Aussi, Eusebio, j'aurais voulu les taire; j'aurais même voulu les oublier, parce que je crains, en les rappelant, de renouveler mon injure. (Il lui montre des lettres.) Connaissez-vous ces papiers?
EUSEBIO
Jetez-les à terre, je les ramasserai.
LISARDO.
Prenez. Qui vous arrête? Qui vous trouble?
EUSEBIO
Ah! malheur, malheur mille fois à l'homme qui confie ses secrets au papier! car c'est une pierre lancée dans les airs; et si l'on sait qui la tire cette pierre, on ne sait pas où elle peut tomber.
LISAKDO.
Avez-vous reconnu ces papiers ?
"... Cosa es cierta Que comen barro, 6 est an Opilados.
Celle sorte de goût dépravé qui porte à manger les choses même les plus nuisibles s- »oit assez fréquemment en Espagne, surtout chez les jeunes lilles qui passent à l'%« ■ubile. — Les promenades du matin étaient recommandées pour les obstruction».
Il SBBIO.
Je n'essaierai point de le nier : ils sont tous de ma main.
1 ISAROO.
l'h bienl moi, je suis Lisardo de Sena, fils de Lisardo Curcio. Mon prre. par suite d'une prodigalité sans bornes, a consumé en quelques années le bien que lui avaient laissé ses ancêtres, sans songer combien coupable est l'homme qui par ses dépenses excessives rend pauvres ses enfans; mais enfin la nécessité, bien qu'elle soit une tache pour la noblesse, n'exempte pas des devoirs qu'elle impose. Donc Julia— le ciel sait combien il m'en coûte de prononcer ce nom ! — ou n'a point su observer ces devoirs, ou ne les a jamais connus... mais enfin Julia est ma sœur. Plût à Dieu qu'il n'en fût pas ainsi:... Et songez qu'aux femmes de sa naissance on ne fait pas la cour au moyen de billets doux, ni de propos galans, ni de messages secrets, ni d'infâmes entremetteuses. Je ne vous accuse pas. vous, en tout ceci; je conviendrai même, s'il le faut, que je me semis conduit comme vous si une dame m'eût autorisé à lui rendre des soins; mais je vous accuse, parce que vous étiez mon ami, et c'est là ce qui vous rend plus coupable à mon égard. Si ma sœur vous a plu pour femme, car je ne pense pas que vous l'ayez jamais regardée dans une autre intention... je ne crois pas même que vous ayez pu vous flatter de l'espoir de l'obtenir... car, vive Dieu! plutôt que de la voir mariée avec vous j'aimerais mieux la voir morte de mes mains... Knfin, si vous la souhaitiez pour femme, il eût été juste de faire part de vos désirs à mon père plutôt qu'a elle; ce procédé vous était indiqué par l'honneur; et alors mon père eût examiné s'il lui convenait de vous l'accorder, et, si je ne me trompe, il n'y eût point consenti; car, en pareille circonstance, lorsqu'un cavalier ne peut pas donner a sa fille une fortune proportionnée à sa qualité, plutôt que de faire une mésalliance, il la met dans un couvent. - C'est le parti auquel mon père; s'est arrêté .1 l'égard de ma sœur Julia ; et demain, sans plus de retard, de gré ou de force elle prendra le voile. Et comme il ne serait pas bien qu'une religieuse conservât des gages d'un si fol amour, d'une si honteuse laiblesse, ]*• les remets en \<>s mains, bien résolu moi pas seulement à m'en défaire, mais a me défaire aussi de l'homme de qui elle les lient. Tirez donc votre épée, <i que l'un de nous reste ici mort; vous, pour que \ous m- continuiez pas vos assiduités, ou moi pour que je n'en sois pas témoin.
BUSEBI0.
Abaissez vo're épée. Lisardo; et puisque j'ai eu assez de sangfroid pour entendre tout ce que vous m'avez dit de méprisant, veuillez écouter ma réponse. Et, bien que le récit de mes aventures soit long et qu'il puisse paraître inutile à votre impatience, puisque nous sommes seuls et que nous devons nous battre, et que l'un de nous doit mourir; cependant, pour le cas où le ciel nermettrait aue ie
TOUTlTTTï: î, SCTÎ^E I. 141
succombasse, écoutez des prodiges qui étonnent et des merveilles qui confondent, que ma mort ne doit pas laisser ensevelis dans un éternel silence. — J'ignore qui fut mon père, mais je sais que je naquis au pied d'une croix, et que j'eus pour berceau une pierre. Rien de pins singulier que ma naissance, s'il faut en croire les bergers qui me trouvèrent de la sorte à la parti:' inférieure de ces montagnes. Ils disent que trois jours durant i.s entendirent mes cris, mais qu'ils ne vinrent pas dans le lieu sauvage où j'étais, par crainte des bêtes féroces. Pour moi, je ne reçus d'elles aucun mal : sans doute elles respectèrent la croix qui me protégeait. Un berger, qui par hasard était venu à la recherche d'une brebis égarée, me trouva où j'étais, me porta au village où demeurait Eusebio, lequel n'y était pas venu en ce moment sans motif, lui conta ma naissance miraculeuse, et la clémence du ciel vint en aide à la sienne. Ce seigneur donna l'ordre que l'on me portât dans sa maison, et m'y fit élever comme son fils. Je suis donc Eusebio de la Croix; mon nom me vient de lui et de celle qui fut mon premier guide et ma première garde... Je me livrai par goût aux armes et aux lettres par passe-temps... Eusebio mourut, et j'héritai de son bien... Si ma naissance fut prodigieuse, mon étoile ne l'est pas moins ; car clie est tout à la fois mon ennemie et ma protectrice; car tout à la fois elle me met en péril et me conserve. Je n'étais encore qu'un enfant à la mamelle, lorsque mon naturel farouche et barbare montra ses cruels penchans : avec mes seules gencives, mais animé d'une force diabolique, je déchirai le sein où je puisais ma nourriture. Désespérée de douleur et aveuglée de colère, la femme qui me nourrissait me jeta dans un puits à l'insu de tout le monde. .Mais on entendit ma voix, on descendit où j'étais, et l'on me trouva, dit-on, sur les eaux, mes tendres mains placées en croix sur mes lèvres l... Un jour le feu se mit à la maison, et la flamme impitoyable fermait toute issue et tout passage; cependant je demeurai libre au milieu des flammes sans en être atteint; et depuis, me demandant pourquoi la dnmme m'avait épargné, je découvris que ce jour-la était le jour de la Croix2... Je contais à peine trois lustres lorsque, allant a Kome par mer. je fus assailli par une affreuse tempête, dans laquelle mon vaisseau aeurta contre un écueil caché, s'entr'ouvrit et se brisa : embrassant un madrier, je pus gagner la terre sain et sauf; mais ce madrier avait la forme d'une croix... Un jour, cheminant avec un autre homme dansles chaînes de ces montagnes escarpées, je m'arrêtai pour prier devant une croix que l'on avait placée au partage de deux chemins ; pendant ce temps mon compagnon continua sa route; ensuite in'étaut hâté pour le rejoindre, je le trouvai qui avait été massacré
1 D'ordinaire les Espagnols représentant la croix en posant le pouce transversale' nenl sur l'index.
' La fête il*1, la Croix se célèbre le trois'1 «oae tour de ma.
par des brigands... lu autre jour, dans une querelle, atteint d'un coup d'épée, je tombai ;i terre suis pouvoir riposter; et lorsque tout le monde rue croyait perdu, on trou\ a seulement la marque de l'épie sur une croii que je portais suspendue à mon cou et que répée avai! frappée... Une autre fois, comme je chassais dans cette montagne déserte, tout-à-coup le ciel se couvrit de noirs nuages, déclara la guerre au monde avec d'épouvantables tonnerres, et déversa sur nous une pluie si épaisse qu'on eût dit des lances et i\v> pierres: lis autres chasseurs se réfugièrent sous les arbres et les broussailles, connue sous une lente de campagne, et au même instant un coup de foudre réduisit en cendres deux d'entre eux qui étaient les [dus rapprochés de moi. Étonné, trouldé, confus, j'allai voir ce que c'était, et je trouvai à mes côtés une croix qui est, je pense, la même qui assista a ma naissance et que je porte empreinte sur ma poitrine ; car le ciel doit m'avoir désigné par elle à manifester les effets de quelque cause secrète. — Mais bien que je ne me connaisse pas moi-même, un tel esprit m'anime, une telle âme me remplit et m'enflamme, qu'elle me donne le courage de mériter Julia, si, comme je l'espère, la noblesse acquise ne \aut pas moins que celle que l'on a eue par héritage. Voila ce que je suis. Kl bien que je pusse vous donner toute satisfaction, je suis tellement irrité de. votre langage •utrageant que je ne veux ni me justifier ni entendre vos plaintes. Et puisque vous vous opposez à ce que je sois le mari de votre sœur, ni sa maison, ni un couvent ne la sauveront de mes poursuites, et celle que vous m'avez refusée pour épouse je la prendrai pour dame C C'est ainsi que mon amour désespéré el ma patience offensée veulent châtier vos mépris et >cnger mon afTront.
LISARDO.
Eosebio, où Cépée doit parler la langue doit se taire. (Ils se battent. Lisardo tombe.) Je suis blessé!
BUSEBIO.
Quoi! VOUS n'êtes pas mort?
I [S \nno.
Non' et j'ai assez de force dans le bras pour... 'Il essaie de se relever et tombe de nouveau. Hélas! Ip sol se dérobe sous moi.
EUSE8I0
Et la Nie va bientôt sou- quitter.
I IvUUMl.
Ne permettez pas du moins que je meure sans confession.
. ino.
Heurs, infâme.
I I- IRItO.
Ne me tuez pas, je vous en conjure par cette croix sur laquelle le G»r;st est mort.
* Mous n'avons pas l>c>oin de dire qaclîe est ici la signification ju tr.-A aarne , que Boa: avons traduit exaetemi.n'.
rOUKNÉK I, SCÈNE I. M
EUSERIft.
Ce seul mol vous a sauvé. Levez-vous. En entendant cette invoca tion, je perds toute colère et mon liras est sans force. Levez-vous.
MSAlUm.
Je ne puis, car ma vie s'échappe avec mon sang; et si mon âme n'est pas encore partie, c'est que sans doute, parmi tant d'issues, elle ne sait par laquelle sortir.
RUSKKIO.
Eh bien ! reprenez courage, et confiez-vous à moi. Ici presse trouve un petit ermitage de moines pénitens; et si vous y arrivez encore eu vie, vous pourrez la vous confesser.
L1SAKDO.
Eh bien ! en récompense de voire pitié, je vous donne ma parole que si le mérite de me voir en la divine présence de Dieu, je lui demanderai que vous ne mouriez pas, vous non plus, sans confession.
Etiscbio sort en {io> la ni Lisarilo dans ses bias.
GIL sort de l'endroit où il était caché, et de l'autre côté entrent BLAS, T1RSO, MENGA et TORllilO.
gil, à part.
A-t-on jamais vu!... La charité est bonne!... mais pour ma part je l'en remercie!... Le tuer, et puis l'emporter sur ses épaules! TOiUBio, à Menga.
Ne disais-tu pas que tu l'avais laissé ici?
MENGA.
Oui, je l'ai laissé ici avec la bête.
TIRSO
Vois-le là-devant tout étonné.
MENGA.
Que regardais-tu là, Gil?
Ah ! Menga !
Que t'est-il arrivé ?
Ah ! Tirso ?
GIL
TIRSO
TORIBIO.
Qu'as-tu donc vu? Réponds-nous.
GIL
Ah ! Toribio !
BLAS
Dis-nous donc ce que tu as, Gil , et d'où viennent tes lamentations?
GIL
Ah ! Blas ! ah! mes amis!... j'en suis encore tout hébété... Figurez-vous qu'il l'a tué et l'a chargé sur ses épaules. Il l'emporte sans lïoute pour le saler.
MF.NGA.
Qui I a tué?
Que sais— je ?
TIRSO
Qui est mort?
GIL
Je ne le sais pas non plus.
TORIBIO.
Qui a-t-on chargé sur ses épaules ?
Je n'en sais pas davantage.
BLAS
Et qui l'a emporté?
GIL
Qui vous voudrez. Mais si vous êtes curieux d'en savoir plus long, Tenez tous avec moi.
TIRSO
Où nous conduis-tu?
GIL
Je ne sais, mais venez ; car tous deux vont ici prés.'
Ils sortent tous.