‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 70 sur 156 · ARMIN'OE · texte numérisé non relu

ARMIN'OE

Faites vite; j'entends ses pas.

Eusebio se cache. Entre CURCIO, vieillard vénérable, père de Julia.

CURCIO.

Ma fille, si vous ne vous réjouissez pas et ne me remerciez pas avec tous les transports imaginables pour l'heureux état que je viens de vous assurer, c'est que vous ne serez pas reconnaissante de mes loins. Tout est terminé, tout est prêt; il ne manque plus que de

EUSEBIO

JULIA

fcdSbBiO*

JlLi,

EUSEBIO

ji/lia.

JOUUXÉE i, SCÈNE II. 147

vous parer de tous vos atours pour devenir l'épouse du Christ. Vous ne pouviez pas espérer un sort plus heureux; et vous l'emportez aujourd'hui sur celles qu'on envie le plus, puisqu'on vous verra cé'ebrer ces noces divines. — Que dites-vous?

julia, à part.

Que puis-je répondre?

eusebto, à part.

Je me tue ici même, si elle consent.

julia, à part.

Je ne sais que dire. (Haut.) Seigneur, l'autorité paternelle, devant laquelle je m'incline, a tout pouvoir sur la vie, mais non pas sur la liberté; et c'est pourquoi, seigneur, il eût été convenable que tous m'eussiez fait part de vos intentions, et que vous eussiez consulté mon goût.

CURCIO.

Ma volonté, qu'elle soit juste ou non, doit être votre seule loi.

Les enfans sont libres, seigneur, de se choisir un état, et il serait impie de les contraindre. Laissez-moi réfléchir, et je prendrai ensuite une résolution. Ne vous étonnez pas de ce que je vous demande un délai ; car lorsqu'il s'agit de s'engager pour la vie, on ne peut se déterminer en un instant.

CURCIO.

J'ai réfléchi pour vous, et pour vous je me suis engagé.

JULIA

Eh bien ! puisque vous vous engagez pour moi, prenez aussi pour moi un état.

CURCIO.

Taisez-vous, folle, taisez-vous, infâme; sans quoi je ferai de vos cheveux un nœud coulant pour vous serrer le cou, ou de mes propres mains j'arracherai de votre bouche cette langue hardie qui m'ou-

trage

JULIA

Seigneur, je défends contre vous ma liberté, mais non pas ma vie. Vous pouvez à votre gré en arrêter le triste cours, et je ne vous refuserai pas ce que vous m'avez donné. Ce que je vous dispute, c'est ma liberté, car je la tiens du ciel.

CURCIO.

Maintenant je suis obligé de croire ce que jusqu'ici je ne faisais que soupçonner : c'est que votre mère a manqué à ses devoirs et ne m'a point gardé sa foi. Je le crois à la conduite que vous tenez. Je le crois en voyant que \ous offensez l'honneur d'un père dont le soleil même ne surpasse point l'éclat, le lustre et la noblesse.

Je ne vous comprends pas, seigneur, et c'est pour cela que je Le \ous réponds pas.

i48 LA DEVOTION À LA CROIX.

CHRCIO.

Armindc, sortez un moment. {Arminde sort.) Après un silène? de tnnt d'années, la douleur et la colère me forcent de vous dire ce que j'aurais voulu vous taire à jamais. — La seigneurie de Sena *, voulant m'accorder un insigne honneur, m'envoya en son nom porter l'obédience au pape Urbain III. Votre mère, qui eût été, disaiton. l'exemple des matrones romaines, et que l'on regardait à Sena comme une sainte (je ne sais comment j'ose vous confier des soupçons qui l'outragent) ; votre mère resta pendant mon absence à Sena. Je passai huit mois à Rome pour les affaires de mon ambassade, parce qu'il était question à cette époque de donner cette seigneurie au souverain pontife... Mais cela ne touche en rien à mon récit, et

Dieu fasse à cet égard ce qui conviendra le mieux à son état ï Je

retournai à Sena, et en y arrivant (hélas! c'est ici que je n'ai plus la force de parler et que la respiration m'abandonne) je trouvai votre mère dans une grossesse très-avancée, si bien qu'elle attendait chaque jour son triste enfantement. Elle m'avait déjà prévenu de ce malheur par des lettres menteuses, me disant qu'au moment de mon départ elle avait déjà quelques doutes; mais, malgré ses assurances, il me fut impossible de ne pas voir clairement mon déshonneur... Je ne dis point que la chose fût certaine, mais un homme de sang noble ne doit pas attendre les preuves ; il suffit qu'il ait des soupçons... Eh î qu'importe. 0 loi tyrannique de l'honneur! ô droit barbare du monde! qu'importe qu'un gentilhomme tombe en semblable disgrâce, si son ignorance l'excuse? Quelles justes lois condamnent jamais un homme pour un mal qu'il n'a pu prévenir? et comment l'opinion peut-eile frapper un innocent? Cette loi, je le répète, est barbare, cette opinion est injuste et inique; car ies iccidens de ce genre ne sont pas déshonneur, mais malheur... .\e vaudrait-il pas mieux, dans tout ce qui concerne l'honneur, punir Mercure qui le dérobe, que noter d'infamie l'Argus dont on a trompé la vigilance? Si le monde flétrit l'infortuné qu'on abuse, quel châtiment réserve-t-il donc à celui qui, ic sachant, ferme les yeux et se tait?... Au milieu de tant de pensées douloureuses, le manger, le dormir, tout me devint «.dieux; je vivais si mécontent de moiméme, que mon cœur me traitait en étranger et mon âme en tyran; et bien que fort souvent mes réflexions lui fussent favorables et que sa justification me parût fondée, cependant la crainte d'avoir subi une pareille injure fut chez moi si forte, que je résolus à la fin de tirer vengeance, sinon de sa faute, du moins de mes soupçons. Et afin que ce fût avec plus de secret, j'annonçai une partie de chasse supposée... car un jaioux ne se plaît que dans les suppositions. J'allai dans la montagne, et tandis que le reste de la compagnie était a so

1 f v a PU Espagne doux hourgi <in nom de Sena . l'un on Am^on , l'autre fia ni I j l^riN ji ■<■ de L» n. Il e#t difficile île préciser quel <-si clin <|no Culderon a en nu vue.

divertir joyeusement, moi, avec des paroles amoureuses, j'emmenai Rosmira votre mère par un sentier écarté, et je la conduisis dans un endroit isolé dont un épais rideau d'arbres et de buissons défendait l'entrée au soleil. Là donc, quand nous y fûmes arrivés, nous voyant tous deux seuls...

Entre ARMINDE.

Page 1