‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 71 sur 156 · ARMI.N'DE · texte numérisé non relu

ARMI.N'DE

Seigneur, vous avez besoin dans cette circonstance d'appeler à vous tout votre courage et toute votre sagesse. Un grand malheui est arrivé. Recueillez vos forces.

CURCIO.

Quel motif as-tu donc pour venir ainsi m'interrompre?

ARMINDE.

Seigneur...

CURCIO.

Achève ; ne me laisse pas dans l'incertitude.

JULIA

Parle donc. Qui t'arrête?

ARMINDE.

Je ne voudrais pas être la voix aui doit annoncer un tel désastre.

CURCIO.

Ne crains pas de le dire, puisque je ne crains pas de l'entendre.

ARMINDE.

Lisardo, mon seigneur...

eusebio, à part.

Il ne me manquait plus que cela 1

arminde, continuant.

Vient d'être apporté ici sur un brancard par quatre bergers...

couvert de blessures qui lui ont ôté la vie... Mais le voici. Éloignez vous de ce triste spectacle.

CURCIO.

0 ciel! tant de peines pour un infortuné !... Hélas!

Entrent les Paysans qui portent Lisardo sur un brancard, le visage tout en

sanglante.

JULIA

Quelle puissance inhumaine a exercé sur lui sa rage? Quelle main impitoyable s'est baignée dans son sang? Qui a pu détruire ainsi tant de vertus? Hélas !

Considérez, madame...

N'approchez pis.

Éloignez-vous.

ARMINDE.

BLAS

TORIBIO.

Tinso.

Arrêtez.

CURCIO.

Non, mes amis, laissez-moi; c'est la seule consolation de mon âme. Laissez-moi contempler ce cadavre glacé, triste objet où la destinée cruelle a tracé mes douleurs en caractères sanglans. Laissezmoi voir ce pauvre infortuné sur qui j'aime à poser mes cheveux blancs dans lesquels je voudrais l'envelopper comme dans un linceul... Dites-moi, mes amis , qui a tué ce fils dont la vie était ma vie?

MENGA.

Gil vous le dira; car lorsqu'on l'a tué il était caché près de là, derrière des arbres.

CURCIO.

Dis-moi, mon ami, dis-moi qui m'a ôté ma vie?

GIL

Je ne sais qu'une chose, c'est que dans la querelle qui a précédé le combat il se donnait le nom d'Eusebio.

CURCIO.

Hélas! c'est donc Eusebio qui m'a enlevé tout à la fois la vie et l'honneur!... {A Julia.) Disculpe-toi maintenant, si tu peux ; dis qu'il n'avait que des projets honnêtes ; dis que son amour était chaste, alors qu'il a écrit avec mon sang ses voluptés infâmes.

JULIA

Seigneur...

Ne me réponds pas, selon ton habitude; et prépare-toi à entrer aujourd'hui même au couvent, ou bien à accompagner ton frère au tombeau. Ma douleur vous ensevelit tous deux en ce jour : lui qui est mort au monde, mais qui vit dans ma mémoire; et toi qui es vivante au monde, mais qui es morte dans ma mémoire. Et en attendant qu'on prépare vos funérailles, reste avec lui; que sa mort t'apprenne à mourir; et ne fuis pas, car je vais fermer sur toi toutes les portes.

Tout le monde sort ; il ne reste que Julia, pl.icec cnlre le cadavre de Lisardo el Eusebio , qui s'approche.

JULIA

C'est en vain que je veux vous parler, cruel Eusebio; mon âme est en suspens, le souffle et la voix me manquent... Je ne sais... je ne sais que vous dire, car ii me vient tout ensemble des reproches pleins de pitié, et une pitié pleine de reproches. Je voudrais fermer les yeui devant ce sang innocent qui demande vengeance, et je voudrais aus!>i trouver une justification dans les larmes que vous versez; car, enfin, ni ce sang ni vos larmes ne peuvent mentir... Tout à la fois excitée par la vengeance et retenue par l'amour, je voudrais tout a la foi* vous Dunir et vous défend-0*, et dans cet abîme

JOURNEE !. SC'ÂXE il. loi

confus «le mes pensées, je suis combattue entre l'indulgence et le ressentiment. Est-ce donc ainsi, Eusebio , que vous prétendez me plaire? Est-ce ainsi que pour hommages vous m offrez vos rigueurs cruelles? Lorsque, avant pris ma résolution, je n'attendais plus que le jour de nos noces, pourquoi lesavez-vous changées en tristes funérailles? Lorsque, pour vous, je désobéissais à mon père, pourquoi, au lieu des vêlemens de joie que j'attendais, me faites-vous porter un •deuil funeste? Lorsque pour vous, pour votre amour, je risquais ma \ie, pourquoi, au lieu du lit nuptial, me faites-vous préparer un tombeau? et lorsque, passant par-dessus toutes les considérations et •ouïes les convenances, je vous offrais ma uuv.n, pourquoi doi c me présentez-vous la votre rougie de mon propre sang? (Juel bonheur pourraî-jc trouver dans vos bras, si, pour donner la vie à notre amour, je suis obligée de me heurter contre la mort? Que dirait de moi le monde, s'il apprenait qu'oubliant une telle injure, j'ai pu m'associer à son auteur?... Hélas! quand bien même je pourrais bannir ce malheur de ma mémoire, votre aspect, votre vue en réveillerait soudain le souvenir... Aussi, tout en vous aimant, je demande vengeance, et en demandant vengeance contre vous, je souhaite de ne pas l'obtenir .. n'est-ce point la une situation bien affreuse?... Enfin, en souvenir des senlimens que j'ai eus pour vous, c'est assez que je vous pardonne; mais n'espérez jamais ni me revoir ni me parler... Vous pouvez fuir par cetic <enctre qui donne sur le jardin. Prenez garde que mon père ne vous trouve ici. Partez, Eusebio, et songez que d'aujourd hui je suis perdue pour vous, puisque ainsi vous l'avez voulu. Partez et soyez heureux, ne connaissant que les plaisirs sans mélange de peines... partez! Quant à moi, une cellule va devenir pour jamais ma prison, sinon mon tombeau, comme le veut mon père. C'est là que je pleurerai les disgrâces d'une destinée si inclémcn*^, d'une étoile si ennemie, d'une fortune si contraire, d'une passions déplorable, d'un amour si malheureux, e* d'un? main si cruelle, qui m'a ôté la vie sans me donner la mort, i/in que je sois tout à la fois vivante et morte au milieu de mes chagrins.

EUSEBIO

Si, par hasard, vous pouvez être aussi cruelle dans vos actes que vous l'êtes dans votre langage, vous me voyez en votre pouvoir, vous me voyez à vos pieds, vengez-vous! Ma faute m'amène à vous prisonnier; ma prison, c'est votre amour, et mes juges, ce sont vos yeux, de qui je n'attends, hélas! qu'une sentence de mort. Mais, sachez-le, la renommée dira par ses hérauts : «Celui-là meurt parce qu il a aimé!» car, en effet, tout mon crime est dans mon amour Je ne prétends pas me justifier; une faute telle que la mienne o ■ point de justification; je ne demande qu'une chose, tucz-ina* et vengez-vous! Prenez ce poignard, et puisque j'ai eu le malheur de >> fus niïeissty, déchirez m cœur qui vous aime, arrache7 de mon

sein une Ame qui vous adore, versez un sang qui est à vous... et si vous refusez de me donner la mort, je vais appeler votre père pour qu'il se venge, je vais lui dire que je suis ici.

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