‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 73 sur 156 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Même décoration qu'à la première scène de la première journée.

On entend la détonation d'une arquebuse, et l'on voit entrer RICARDO, CELIO et EUSEBIO vêtus en brigands et portant chacun une arquebuse.

RICARDO

La balle doit lui avoir traversé la poitrine.

CELIO

Et sans doute que l'herbe autour de lui est toute rougie de son sang.

EUSEBIO

Enterrez-le, mettez sur lui une croix , et que Dieu nous le pardonne!

RICARDO

A nous autres voleurs, les dévotions ne manquent jamais.

Il sort.

EUSEBIO

Et puisque ma triste destinée m'a fait capitaine de brigands, je veux que mes crimes égalent les injustices que j'ai subies. Mes concitoyens me poursuivent avec acharnement, comme si j'avais tué Lisardo en trahison, et cette persécution m'oblige à me défendre en tuant. On m'a enlevé mon bien, on a confisqué mes châteaux, et l'on me refuse le simple nécessaire... eh bien I tout voyageur qui mettra le pied dans la montagne, y sera tué et dépouillé!

Entrent RICARDO , et des Brigands , amenant ALBERTO, vieillard.

RICARDO

J'étais allé pour voir sa blessure... Si vous saviez, mon capitaine, quelle aventure étrange !

EUSEBIO

Je suis curieux de la connaître.

RICARDO

En m'approchant, j'ai vu que la balle n'avait point pénétré, et qu'elle s'était amortie sur ce livre qu'il portait sur son sein... Le voyageur n'était qu'évanoui, et vous le voyez devant vous sain et sauf.

EUSEBIO

Je suis rempli d'étonnement et d'épouvante. Qui êtes-vous donc, vénérable vieillard, que le ciel a si miraculeusement protégé?

Al BERTO.

Je suis le plus heureux des hommes et un prêtre indigne. J'ai, durant quarante-cinq ans, professé à Bologne la théologie sacrée, et, pour récompenser mon zèle, sa sainteté m'avait donné l'évéché de Trente. Mais bientôt, voyant que je devais rendre compte d'un h grand nombre d'âmes, et que je ne pouvais pas leur consacrer la mienne, j'ai laissé la ces grandeurs, ces pompes, et fuyant leur charme trompeur, je suis venu dans ces solitudes, où l'on voit face a lare li vérité. Maintenant j'allais à Rome demander au pape l'autorisation de fonder un saint ordre d'ermites; mais votre implacable fureur arrête la ma destinée et ma \ie.

EUSEBIO

Dites-moi, quel est ce livre ?

ALBERTO

C'est le fruit des études de ma longue carrière.

EUSEBIO

Que contient-il?

ALBERTO

Il traite de l'origine et de l'histoire de ce bois sacré sur lequel le Christ, mourant avec un courage sublime, triompha de la mort. En un mot, il est intitulé : Les Miracles de la Croix.

EUSEBIO

Combien alors je me félicite que le plomb de l'arquebuse se soit amolli contre ce livre, comme eût fait la cire obéissante! Plût à Dieu que ma main eût brûlé tout entière sur un feu ardent, plutôt que d'avoir endommagé un livre si digne de mon adoration! Conserwz votre vie, gardez votre argent et vos effets ; je ne veux que ce livre. [Aux Brigands.) Kt vous, accompagnez ce saint vieillard jusqu'à la sortie des montagnes.

ALBERTO

Je prierai le Seigneur qu'il vous éclaire et vous fasse voiri'erreur où \ous vivez.

EUSEBIO

Puisque nous me voulez du bien, demandez pour moi a Dieu qu'il ne permette pas que je meure sans confession.

ALBERTO

Je \ous le promets, et je serai son ministre en cette circonstance. Oui, je vous ''ii donne ma parole, — tant votre générosité m'inspire de reconnaissance,— dès que vous m'appellerez, en quelque lieu que j laisse tout et je viens vous confesser. Je suis prêtre,

et mon nom est Alberto.

; uio.

Vous m'en donnez votre parole?

ALS5EB lo- J'en fais le serment avec la main.

EUSEBIO

Je baise de nouveau vos pieds.

Alberto sort, et entre CIIILI^DRINA1, brigand.

CIIILIXDRIXA.

J'ai traversé toute la montagne pour venir vous parler.

Qu'y a-t-il, ami?

CIIILIXDRIXA.

Deux, nouvelles passablement mauvaises.

EUSEBIO

Je suis ému, et je crains. Qu'est-ce donc?

CIIILIXDRIXA.

La première, c'est qu'on a donné commission au seigneur Curcio, le père de Lisardo... j'ose à peine vous dire cela...

EUSEBIO

Achève, j'attends.

CIIILIXDRIXA.

On lui a donné commission de vous prendre mort ou vif.

EUSEBIO

Je crains davantage l'autre nouvelle... car il me semble confusément que tout mon sang afflue vers mon cceur, comme si j'avais le pressentiment d'un malheur prochain. Qu'est-il donc arrivé?

CH1LIXDRIXA.

Il s'agit de Julia.

EUSEBIO

Je n'avais pas tort de m'attendre à des chagrins. Julia, dis-tu? Ce

nom seul suffit pour m'attrister Maudite soit la funeste étoile

sous laquelle commença cet amour!... Eh bien! qu'est-il arrivé à Julia ?

CIIILIXDRIXA.

Elle s'est enfermée dans un couvent.

EUSEBIO

La douleur en moi fait place à la colère. N'était-ce pas assez que le ciel m'eût placé dans une position si malheureuse? N'était-ce pas assez qu'il m'eût tout enlevé, jusqu'à l'espérance?... Fallait-il encore qu'il me rendit jaloux de lui-même?... Mais puisque j'ai adopté hardiment un genre de vie qui me condamne au vol et au meurtre, je ne saurais plus reculer devant aucun attentat; et ce que ma pensée a os5 concevoir je veux l'exécuter. — Appelle Celio et Ricardo.

CHILIXDRIXA.

Je vais les chercher.

EUSEBIO

Dis-leur que je les attends sans retard. (Chilindrina sort ) J'es-

1 Chilindrina en espagnol veut dire bagatelle.

ealaderai le couvent où clic s'est réfugiée. Nul châtiment ne m'effraie. Mon seul désir est de me voir seigneur de sa beauté ; et pour cela l'amour m'oblige à employer la force, à rompre la clôture, et à violer un saint asile. El mon désespoir est tel, que si l'amour luimème ne me portait pas à cet acte, je l'entreprendrais également, - rail-ce que pour commettre à la fois tant de délits.

Entrent G IL et MENGA.

MENGA.

i i suis si chanceuse, que nous sommes capables de le rencon-

\« suis-je pas avec toi, Henga? Que peux-tu craindre de ce capitaine de guerdins j? Va, n'aie pas peur; je porte une fronde e: un bâton.

Vois-tu, Gil, je crains sa manière d'agir, à ce vilain homme. Rappelle-toi ce qui est arrivé à Silvia lorsqu'il l'a rencontrée ici. Elle était venue demoiselle à la montagne, et dame elle s'en est retournée; et c'est à considérer.

GIL

Le scélérat!... S'il allait m'en arriver autant2?

Gi! et Menga voient lout-à-coup EUSEBIO devant eux.

HENGA, à Eusebio.

Ah! seigneur, prenez garde On dit qu'Eusebio est par ici.

GIL

Ne restez pas de ce côté, seigneur.

elsebio, à part.

Ils ne me connaissent pas. Dissimulons avec eux.

GIL

Y.iYiz-vous pas peur que ce brigand vous tue?

1 SEBIO.

ornent pourrai-je, mes amis, vous payer cet a\is .'

GIL

IS il'' demandons rien; nous vous engageons seulement a vom le ce mauvais sujet.

ML

• il vous attrape, seigneur, bien que vous ne lui ayez ni rien

N-xIe capitan Je bunuleros. Or le mol buiïuleroî n'est pas espagnol ,

mettre dan* la bouche de Gil (l<- bouf-

ii mol qui < i>i de li ressemblance a\ec bandoltros (brigands / et

baodsde beignets). C'e.-l pourquoi nous demandons de l'indulgence

traduction.

.. .oiiî pas tr:i devoir iraâain .1 ces trois vet»

Contai jO faera cruel.

i ro iloncil . ueno.

fait ni rien dit, il vous tuera sur-le-champ; ensuite il vous enterrera; puis il vous mettra dessus une croix, et il pensera que vous lui devez, pour la peine, de la reconnaissance.

Entrent RICARDO et CELIO

ItICARDO.

Oùl'as-tu laissé?

CELIO

GIL

Croyez-moi, n'attendez pas ce voleur.

RICARDO

Que voulez-vous, Eusebio ?

cil, bas, à Menga.

Ne l'a-t-il pas appelé Eusebio ?

menga, bas, à Gil.

Oui.

eusebio, à Gil et à Menga.

En effet, mes amis, c'est moi qui suis Eusebio... Qu'avez-vous donc contre moi? Vous ne répondez pas ?

MEXGA.

Allons, Gil, toi qui as la fronde et le bâton.

GIL

J'ai le diable qui t'emporte!

CELIO

Dans la paisible vallée qui est entre la montagne et la mer, j'ai vu une foule de paysans armés qui viennent contre vous, et qui ne tarderont pas à paraître. C'est Curcio, je pense, qui les conduit, avec le désir de se venger. Voyez ce que nous devons faire: le mieux ne serait-il pas de réunir la troupe et de partir ?

EUSEBIO

Oui, partons; j'ai pour cette nuit un projet important. Venez tous deux avec moi, vous, mes plus chers compagnons, à qui je me confie de préférence.

RICARDO

Vous avez bien raison, vive Dieu!.... car je me ferais tuer pour vous s'il le fallait.

eusebio, à Gil et à Menga.

Drôles que vous êtes, je vous laisse la vie à condition que vous porterez de ma part un message à Curcio. Vous lui direz que moi et ma brave troupe nous ne voulons pas l'attaquer et ne cherchons qu'à nous défendre; qu'il n'a aucun motif de me persécuter comme il fait, puisque je n'ai point donné la mort à son fils par trahison; que je l'ai tué en nous battant corps à corps, à armes égales, et qu'avant qu'il eût rendu le dernier soupir, je l'ai porté dans mes bras en un lieu où il pût se confesser; que son père devrait m'en

être reconnaissant ; el que s'il cherche ma perte, je me défendrai, i Rîcardo et ù <'elio.) Et maintenant, pour que ces paysans ne roienl pas où nous allons, attachez-les à ces arbres, les jeux bandés, afin qu'ils ne puissent rien dire.

RICARDO

Voici une corde.

CELIO

Faisons vite.

On attache à des arbres Gil et Menga1 GIT,.

Voilà qu'on m'a mis comme un saint Sébastien l.

MBNGà.

El moi comme une sainte Sébasticnnc ~. Mais attaches-moi tant qu'il vous plaira, seigneur; tout ce que je demande, c'est qu'on ne me tue pas.

GIL

Écoutez, seigneur; ne m'attachez pas, et que je sois un Ochu gueux si je m'en vais 3. Fais le même serment, toi, Menga.

CELIO

Les voilà bien attachés.

EUSERIO.

A cette heure, allons exécuter mon projet. La nuit commence à étendre au loin ses sombres voiles. 0 Julia! vainement le ciel luimême te garde; bientôt je vais posséder ta beauté!

Les brigands soru-nt, laissant Gil et Menga attache's. GIL.

Si quelqu'un venait, Menga!... Bien qu'il nous en coûte cher, on ne pourra pas dire que ce n'est pas ici le Peralvillo du pays 4.

Viens par ici Gil, car je ne puis bouger.

GIL

Viens d'abord me délier, Menga, et aussitôt après je te rendrai le même service.

MENGA.

Viens d'abord, toi , tu m'ennuies de me faire attendre.

gil.

11 faudra bien qu'il vienne quelqu'un a la fin. Et s'il ne passe pas de muletier, il passera toujours bien ou un voyageur, ou un

.int Sél>a=iirn est représenté attaché a un arbre. ni moi à mol :

ht San Sebastiana à m».

soi «lit, I put o sea etc. Puto e-t le masculin de puta , horrible mot que nous re littéralement.

i peralvillo est un i -'•'•. près de Ciudad-Rodngo , où les archers de la

-Ht rmaodad avaient cootnme d'exécuter, avant tout procès, sauf à voir ensuite,

délit. De la , nour dire en esnagnol une . an dit, La justice de Peralvillo.

étudiant, ou quelque quêteuse charitable1; car ça n'a jamais manqué. Mais, hélas! c'est ma faute à moi.

une voix nu DEHORS.

J'entends parler de ce côté; venez vite.

r.iL.

Soyez le bienvenu, seigneur, si vous voulez me faire le plaisir de dénouer quelques nœuds qui me gênent.

Si par hasard, seigneur, vous cherchez de la corde dans la montagne, j'en ai à votre service.

GIL

La mienne est plus grosse et plus forte.

MENGA.

Moi, en ma qualité de femme, on me doit protection ec secours.

GIL

Il s'agit bien de galanterie! C'est moi que l'on doit délier en premier.

Entrent TIRSO, BLAS, CURCIO et OCTAVIO.

TIRSO

J'ai entendu la voix de ce côté.

GIL

Vous brûlez 2.

TIRSO

Qui est-ce?... C'est toi, Gil?

GIL

Oui, Tirso, le diable est malin. Délie-moi, et puis je te conterai tout.

CURCIO.

Que s'est-il donc passé?

MENGA.

Soyez le bienvenu, seigneur, pour punir le scélérat.

CURCIO.

Qui vous a mis en cet état?

Qui?... Eusebio. Du moins il s'est nommé ainsi. Bref, qui que ce soit, voilà comme il nous a laissés.

TIRSO

Ne pleure pas, car il s'est conduit généreusement avec toi.

BLAS

Il ne s'est pas mal conduit, puisqu'il t'a laissé Menga.

i L espagnol dit Santera. C'osl une femme qui quête pour la saint d'un ermitage. Elis parcourt la contrée aux environs, portant une image du saint qu'elle présente à l'a- ['.:> ration «Je tous ceux qu'elle rencontre, et demande, pour l'entretien de l'ermitage, une légère offrande qui est rarement refusée.

* Gil, le bouffon, emploie exprès la formule dont on se sert au jeu de cache-cache quand le chercheur approche de l'objet qui a clé caché.

lfiO LA DEVOTION A LA CROIX.

Ah! Tirso, si je ruo plains, ce n'est pas de ce qu'il m'a fait mal.

TIRSO

Alors, pourquoi te plains-tu?

GIL

Pourquoi?... parée qu'il a laissé Menga. Il emmena celle d'Antonio, quelques jours après nous la retrouvâmes un beau matin... et elle avait cent réauz que nous dépensâmes à une petite fête.

BLAS

Bartolo épousa aussi Catalina, laquelle accoucha au bout de six mois de mariage, et il allait tout joyeux disant à tout le monde : \ fez donc! il faut neuf mois aux autres femmes, et il n'en a fallu que six à la mienne! »

TIRSO

II n'y a pas d'honneur qui soit en sûreté avec lui.

CURCIO.

Le perfide! l'infâme!... Est-il un malheur égal au mien?... L'a voir laissé échapper!

MENGA.

Si vous voulez, nous autres iemmes nous prendrons aussi les armes pour le détruire.

GIL

Il se tient ici, il n'y a pas à en douter. Toutes ces croix que vous voyez là, seigneur, rangées à la file, ce sont autant d'hommes qu'il a tués.

OCTAYIO.

C'est ici la partie la plus retirée de la montagne.

CURCIO, à part.

Et ■ 'est ici, grand Dieu, que je fus témoin de ce miracle que fit le ciel en faveur de cette beauté innocente et chaste que j'avais tant de fois outragée de mes soupçons! C'est ici que j'ai vu le plus inconcevable prodige!

OCTAYIO.

.rieur, quelles sont les pensées qui vous troublent ainsi?

CURCIO.

«v sont de tristes souvenirs qui viennent m'assaillir, Octavio; et

mes chagrins, que je ne puis confier à personne, ne trouvent d'autre soulagement que mes larmes. — Octavio, fais que ces gens-là me laissent seul, car la situation de mon âme exige la solitude. octavio, ,iux paysans.

Allons, mes amis, évacuons.

BLAS

Que dites-vous ?

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