‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 79 sur 156 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Un autre côté de Ja montagne Entre JULIA..

J'arrive à peine, et j'entends déjà les cris affreux des combattans, le cliquetis des épées, et le bruit des armes à feu que répètent au loin les échos... Mais que vois-je!... toute la troupe d'Eusebio vaincue, mise en déroute, fuit devant l'ennemi. Allons les rassembler et les ramener au combat pour secourir Eusebio, et je serai ainsi l'étonnement du monde et des siècles futurs.

Elle sort, et entre GIL, vêtu en brigand. GIL.

A peine, pour me tirer d'affaire, me suis-je enrôlé parmi les brigands, que me voilà par cela même en danger. Quand j'étais laboureur, nous étions les battus ; et aujourd'hui parce que je suis de la bande, c'est son tour. Il faut nécessairement que je porte le malheur avec moi, et c'est au point que si j'étais Juif, les Juifs euimêmes ne gagneraient pas d'argent ».

c Nous avons traduit ce passage en précisant davantage la pense'e • Que a ser yo jwiio, fueran Desg raciados losjudios.

Entrent MENGA, BLAS, TIHSO, et d'autres Paysans,

MENGA.

Suivons-les! suivons-les!

BLAS

Tl ne faut pas qu'il en reste tant seulement un en ne.

MENGA.

En voici un qui s'est caché de ce côté.

BLAS

Mort au voleur !

Songez que je suis...

MENGA.

Nous voyons bien à vos habits que vous êtes un brigand.

GIL

Mes habits sont des drôles qui en ont menti.

MENGA.

Frappe-le!

BLAS

Donne-lui son affaire.

GIL

Je ne demande rien. Je vous prie seulement de remarquer

TIRSO

Nous n'avons rien à remarquer. N'èles-vous pas un brigand?

GIL

Mais non : je suis Gil, voué au Christ.

MENGA.

Pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt.

TIRSO

Pourquoi ne parlais-tu pas:j

GIL

C'est qu'au contraire, voilà une heure que je me tue à vous crier que je suis Gil.

Que fais-tu là ?

GIL

Ne le vois-tu pas? j'offense Dieu dans le cinquième commandement l. Je tue à moi seul plus de monde que deux médecins dans [es grandes chaleurs de l'été.

MENGA.

Quel est ce costume?

GIL

C'est le diable !... J'en ai tué un et j'ai endossé ses habits.

MENGA.

Mais comment se fait-il qu'il ne soit pas taché de sang puisque tu l'as tué?

* Le cinq'iicme commandement dit : tu ne tueras point.

Ça s'explique aisément : c'est qu'il est mort de peur. Voiïà pourquoi,

MENGA.

Viens avec nous. Nous avons vaincu les brigands, ils fuient, et nous les poursuivons.

GIL

C'est que je suis bien légèrement vêtu, et je tremble de froid.

Ils sortent. Entrent en combaltant ECSEBIO et CURCIO.

Enfin, grâces au ciel, nous voila seuls. Je n'aurais pas voulu remettre à un autre le soin de ma vengeance ; je n'aurais pas voulu que tu mourusses d'une autre main que la mienne.

EUSEBIO

Le ciel ne m'a pas été contraire en cette circonstance, seigneur Curcio, puisqu'il m'a permis de vous rencontrer et de me mesurer avec vous. Et cependant je l'avoue, je ne sais pourquoi, mais vous m'inspirez un tel respect, que je redoute plus votre ressentiment que votre épée. Oui, bien que je pusse craindre votre courage, lorsque je vous regarde je ne crains que vos cheveux blancs.

CURCIO.

Je confesse, Eusebio, que votre présence et votre voix apaisent en partie ma colère; mais n'attribuez pas à votre respect pour moi les sentimens de crainte que vous inspire mon courage. Et pour qu'une étoile qui vous est favorable ne me détourne pas de ma Yengeance, recommençons le combat; défendez-vous!

EUSEBIO

Non, seigneur Curcio, ne le croyez pas, mon cœur ne saurait éprouver aucune crainte. Mais, j'en conviens, la seule victoire que je désire, c'est de me prosterner à vos pieds pour solliciter de vous mon pardon, et pour y déposer cette épée la terreur de tant d'au très.

CURCIO.

Ne t'imagine pas, Eusebio, que je veuille profiter de l'avantage que tu me donnes. Je renonce également à me servir de mon épée. {Il jette son épée.) Luttons ensemble à bras le corps.

Ils se prennent à bras le corps et luttent. EUSEBIO.

Je ne sais comment vous avez produit en moi cet étrange effet; mais je ne sens dans mon cas»* ,itre vous ni haine ni colère ; je suis prêt à verser des larmes d'attendrissement; et pour vous venger je voudrais me donner la mort. Prenez ma vie, seigneur; vous en ♦tes le maître, je vous l'abandonne.

Un homme noble, quelque injure qu'il ait reçue, ne ',rempe ja-

mais ses mains dans le sang d'un homme qui se rend à lui. Ce serait souiller sa victoire.

une voix, du dehors.

Les voilà de ce côté!

CURCIO.

Ma troupe victorieuse vient me chercher, pendant que la vôtre fuit en désordre. Je veux vous sauver; cachez-vous. J'aurais beau vouloir vous protéger, ces gens grossiers ne réécouteraient pas, et seul vous ne pourriez pas vous défendre contre eux tous.

EUSEBIO

Moi, seigneur Curcio, bien que je sois sans force contre vous, je n'ai peur de rien au monde; et si une fois je reprends mon épte, vous verrez alors quel est mon courage contre les autres.

Entrent OCTAVIO et tous les Paysans.

OCTAVIO

Depuis le fond de la vallée jusqu'au sommet de la montagne, .out a été massacré. Le seul Eusebio qui sans doute a fui...

EUSEBIO

Tu mens, misérable; Eusebio n'a jamais fui.

tous.

C'est lui ! — C'est Eusebio! — Qu'il meure!

EUSEBIO

Approchez, misérables.

Attends, arrête, Octavio !

OCTAVIO

Eh quoi ! seigneur, vous qui devriez nous exciter, c'est vous qui flous retenez !...

BLAS

Comment soutenez-vous un pareil homme?

GIL

Un homme qui a tué tout ce qu'il a pu, qui a ravagé tout le pays, et qui n'a laissé sans les toucher ni un melon ni une fille!

OCTAVIO

Eh bien! seigneur, quelle est votre intention?

CUBCIO.

Ecoutez. 11 vaut bien mieux que nous l'emmenions prisonnière Sena. — Rendez-vous, Eusebio; je vous promets, foi de gentilhomme, ma protection ; je vous jure que, malgré le passé, je serai votre défenseur.

EUSEBIO

Je me serais rendu au seigneur Curcio; mais je ne me rendrai pas au chef de ces hommes. Tout à l'heure c'était respect: maintenant ce serait crainte.

TOUS

Qu'il meure! qu'il meure!

CURCIO.

Remarquez, mes amis....

OCTAVIO

Quoi! vous le défendez!... Vous nous trahissez!

CURCIO.

Moi, trahir !... On me soupçonne '....Hélas! vous voyez, Eusebio; je voudrais en vain vous sauver !

EUSEBIO

Otez-vous de devant moi, seigneur Curcio ; ôtez-vous, de grâce, car votre présence me trouble, et votre personne serait le bouclier de ces hommes.

Il sort en se battant contre tous. Us le poursuivent. CURCIO.

Oh ! si je pouvais aux dépens de ma vie sauver la tienne, Eusebio!... Le voilà dans la montagne... Il descend vers la vallée... Il est couvert de blessures... Volons à son secours... car il me semble que ce sang qui coule est le mien. Autrement il ne m'appellerait pas... ou je n'entendrais pas sa voix!

Il sort.

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