SCÈNE ffl
Même de'coration qu'à la première scène de la première journée.
Entre EUSEBIO.
EUSEBIO
Précipité du haut de la montagne, j'ai eu peine à trouver la terre. Bientôt je vais mourir. Et en considérant ma triste existence, ce qui me tourmente et m'afflige, ce n'est point de perdre la vie; c'est de savoir comment avec ma seule vie je pourrai payer tant de fautes!... Voilà que la troupe ennemie, insatiable de vengeance, se met de nouveau à ma poursuite. Puisqu'il m'est impossible d'échapper, je mourrai en combattant... Je ferais mieux peut-êîre d'aller en un lieu où je puisse demander pardon au ciel; mais non, arrêtons-nous devant cette croix : ils me donneront plus tôt la mort, et, cependant, elle me donnera la vie éternelle. [Il s'adresse à la Croix.) Arbre sur lequel le Ciel a placé le fruit véritable qui devait nous dédommager de ce fruit trompeur qui le premier perdit les hommes! Fleur charmante du nouveau paradis! Vigne fertile et toujours verdoyante! Arc brillant de lumière dont l'apparition merveilleuse annonça la paix du monde ! Harpe du nouveau David l Table d'un second Moïse ! je suis un pauvre pécheur qui réclame ta protection comme une justice, car Dieu n'est mort sur ton bois sacré que pour le salut des pécheurs ; et c'est pourquoi, par cela même que je suis un pécheur, tu me dois ta protection. Croix sainte, que
j'ai toujours adorée avec une dévotion particulière, ne permets pas, je t'en supplie, que je meure sans confession. Je ne serai point le premier malfaiteur qui, sur toi placé, se soit confessé à Dieu. Et puisqu'un autre l'a fait avant moi, et qu'il a ainsi obtenu la rémission de ses péchés, je profiterai, moi aussi, de la puissance de rédemption que tu possèdes1. Lisardo, lorsque offensé par toi j'étais libre de te donner la mort, je te permis de te confesser avant que tu ne rendisses le dernier soupir; et toi, vieux Alberto, tu me promis que je ne mourrais pas sans confession. J'invoque donc votre pitié a tous deux. Songe, Lisardo, que je meurs; songe, Alberto, que je t'appelle.
Entre CURCIO.
CURCIO.
11 doit être de ce côté.
EUSEBIO
Si vous venez pour me tuer, il ne vous sera pas difficile d'achever un homme qui est déjà à demi mort.
CURCIO.
Comment n'être pas attendri en voyant tout ce sang? — Eusebio, rendez votre épée.
EUSEBIO
A qui?
A Curcio.
EUSEBIO
La voici. — Et moi-même, à vos pieds, je vous demande pardorv de mes torts. Je ne puis parler davantage ; ma blessure m'en ôte la force , et je sens mon âme qui se plonge dans des ténèbres d'horreur.
CURCIO.
J'en suis tout ému. — Ne pensez-vous pas qu'il y ait encore des moyens de vous guérir ?
EUSEBIO
Je n'ai de secours à souhaiter que les secours divins... pour mon âme.
CURCIO.
Où est cette blessure?
EUSEBIO
A la poitrine.
CURCIO.
Laissez-moi la toucher de ma main... Mais, quoi ! quelle est cette marque que j'y sens empreinte? Quelle est cette image que je trouve gravée sur votre sein? En la reconnaissant, toute mon âme s'est troublée.
1 II y a évidemment dans ce passade une at'ii-ion au bon .arron mort a La uroitcK» Christ.
JOURNEE III, SCÈNE III. m
EUSEBIO
Ce sont les armes que me donna cette croix au pied de laquelle je naquis... et voilà tout ce que je sais de ma naissance. Mon père, que je ne connais pas, me délaissa sans doute dans la prévision de ce que je devais être. Mais c'est ici que je suis né.
CURCIO.
Et c'est ici que je devais éprouver une joie égale à ma douleur, effet d'une destinée tout à la fois favorable et cruelle. — Ah! mon fils! quel bonheur et quel chagrin de te voir! — Oui , Eusebio, tu es mon iils ; j'en avais le pressentiment; et faut-il, hélas! ne te retrouver que pour te voir mourir!... C'est ici que ta mère te mit au jour... Le ciel me punit là où j'ai péché... Et s'il pouvait me rester quelques doutes, cette croix qui est empreinte sur ton sein, et qui est toute semblable à celle de Julia, les aurait bientôt dissipés. Ah! le ciel, en vous marquant tous deux d'une façon si mystérieuse, a voulu que vous fussiez l'étonnemeiU et l'enseignement du monde.
EUSEBIO
Je ne puis parler, ô mon père... Adieu... Un voile funèbre s'appesantit sur moi, et je sens la mort qui m'entraîne. Me voilà arrivé au moment solennel. (Il appelle.) Alberto!
CURCiO.
Étais-je destiné à pleurer mort celui que j'abhorrais vivant?
eusebio, appelant.
Venez donc, Alberto !
CURCIO.
Situation cruelle !
eusebio , appelant.
Alberto ! Alberto !
Il meurt.
CURCIO.
Il n'est plus!... Ah! dans ma douleur, j'arracherais mes cheveux blancs !
Entre BLAS.
BLAS
Vos plaintes sont inutiles ; et vous avez besoin d'appeler à vous tout votre courage.
CURCIO.
Jamais homme ne fut si malheureux... O destinée cruelle ! 6 étoile funeste !
Entre OCTAVIO.
OGTAVIO.
En ce jour, seigneur Curcio, la fortune vous accable de tous les icaux qu'un mortel peut souffrir. Le ciel sait combien il m'en coûte de vous annoncer un nouveau malheur.
cuncio.
<Ju"est-il arrivé?
DCTAVIO.
.!ulia a quitté son couvent.
CURC!0.
Mon malheur, je l'avoue, est plus grand que je n'aurais jamais pu I imaginer. — Ce cadavre que tu vois, Octavio , ce froid cadavre ,
si mon fils... et tu m'annonces que ma fille Julia... Crois-tu qu'un mortel puisse supporter tous ces maux, réunis?... 0 ciel! donne-moi îa force nécessaire, ou délivre-moi d'une si triste vie.
Entre G IL.
Soigneur?
Eh bien! quoi encore?
f.IL.
Les brigands que vous avez mis en fuite reviennent à votre recherche, animés par un démon ou par un homme qui leur cache à eux-mêmes son visage et son nom.
CURCIO.
A près tous mes malheurs, je ne crains plus rien. — Que l'on mette de coté le corps d'Eusebio, jusqu'à ce que je puisse donner à ses restes un tombeau convenable.
TIRSO
Et comment pensez-vous pouvoir l'ensevelir dans un lieu consacré? Ne savez-vous pas qu'il est mort excommunié ?