SCÈNE II
Le jardin île Pe<lro C.rcspo.
Entrent DON LOPE et PEDRO CRESPO
Mettez ici la table du seigneur don Lope. Cet endroit-ci sera plus rrais. (A don Lope.) Vous souperez là de meilleur appétit, sei-
212 L'ALCADE DE ZALAMÊA.
gneur; car enfin nous sommes au mois d'août, et l'on aime à respirer la fraîcheur du soir.
DON LOPE
Cet endroit-ci me semble délicieux.
CRESPO
C'est un morceau du jardin où ma fille a l'habitude de venir se distraire. Asseyez-vous, seigneur; l'air qui se joue dans le feuillage de cette treille et le bruit que fait cette fontaine forment un agréable murmure. On dirait un luth d'argent et de nacre dont les cordes sont des cailloux dorés. Pardonnez, seigneur, si vous n'avez ici pour toute musique que celle de ces instrumens , et si je ne vous donne pas en même temps un concert de voix. Mais je n'ai ici pour tous chanteurs que les oiseaux qui gazouillent, et ces chanteurs-là se reposent la nuit, et ne sont pas à mes ordres... Asseyez-vous donc, seigneur, et tâchez d'oublier vos continuelles souffrances.
DON LOPE
Impossible!... Cette maudite jambe me les rappelle à chaque instant. Dieu me soit en aide!
crespo.
Qu'il vous soit en aide ! Amen!
DON LOPE
Que le ciel me donne de la patience!... Asseyez-vous, Crespo.
crespo.
Je suis fort bien debout, seigneur.
Asseyez-vous, vous dis-je.
crespo.
Puisque vous l'exigez, seigneur, j'obéis; mais en ajoutant que vous auriez dû n'y pas faire attention.
DON LOPE
Vous ne savez pas à quoi je pense, Crespo?... C'est que hier, sans doute, la colère vous avait mis hors de vous.
CRESPO
Rien n'est capable, seigneur, de me mettre hors de moi.
DON LOPE
Pourquoi donc, alors, vous êtes-vous assis sans que je vous l'aie dit, et même sur le meilleur siège?
CRESPO
Parce que justement vous ne me l'avez pas dit; et aujourd'hui que vous me le dites, je n'aurais pas voulu m'asseoir. Il faut n'ètr; poli qu'avec ceux qui le sont.
DON LOPE
Hier vous ne faisiez que jurer, gronder, pester, et aujourd'hui vous êtes la réserve et l'urbanité même
CRESPO
Cest que, seigneur, je réponds toujours dans le ton et dans le
sens de celui qui me parle. Hier vous me parliez vous-même comme vous dites; la réponse devait être à l'unisson de la demande. J'ai pour politique de jurer avec celui qui jure, de prier avec celui qui prie ; je m'accommode à tout. Et c'est au point que je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit, parce que je pensais à votre jambe ; et même ce matin je me suis trouvé avec des douleurs aux deux jambes; car, comme j'étais embarrassé de savoir de laquelle vous souffriez, si de la droite, si de la gauche, pour ne pas commettre d'erreur j'ai eu mal à toutes deux. Veuillez donc me dire, seigneur, je vous prie, de quelle jambe vous souffrez, afin qu'à l'avenir je n'en sente plus qu'une seule.
don LOPE.
Yai-je pas bien le droit de me plaindre, si depuis trente ans que j'ai fait en Flandre ma première campagne, constamment exposé aux frimas de l'hiver et à l'ardeur de l'été, je n'ai jamais eu de repos et n'ai jamais passé un moment sans souffrir?
CRESPO
Le ciel vous donne de la patience, seigneur!
DON LOPE
Ce n'est pas là ce que je demande.
CRESPO
Eh bien ! qu'il ne vous en donne pas.
DON LOPE
Je m'en moque! Tout ce que je souhaite, c'est que mille démons emportent la patience et moi avec.
CRESPO
Amen ! et s'ils n'accomplissent pas ce souhait, c'est qu'ils ne font jamais rien de bon.
DON LOPE
Jésus! Jésus!
CRESPO
Qu'il soit avec vous et avec moi !
DON LOPE
Vive le Christ ! je n'y tiens plus.
Vive le Christ! j'en suis fâché.
Entre JUAN ,il apporte une table.
JUAN
Seigneur, voici la table.
DON LOPE
Pourquoi mes gens ne viennent-ils pas me servir?
CRESPO
C'est moi, seigneur, qui, sans votre permission, leur ai dit de ne pas venir, et de ne faire dans ma maison aucune disposition pour votre service. Car j'espère, grâces à Dieu, aue vous n'y manquerez de rien.
214 L'ALCADE DE ZALAMÉA.
DON I.ni'E.
Puisque mes gens ne doivent pas venir, faites-moi le plaisir d'appeler votre fille, alin qu'elle soupe avec moi.
r.RF.sro.
Juan, dis à ta sœur de venir à l'instant.
Juan va du côlë de la maison.
DO\ LOPE
Mon peu de santé doit écarter tout soupçon de ce côté-là.
CREsro.
Quand bien même, seigneur, votre santé serait telle que je le désire, je n'aurais pas de soupçon. Vous faites injure à mon dévouement, je n'ai aucune inquiétude de ce genre. Si je lui ai recommandé d'abord de ne pas sortir de son appartement, c'était pour qu'elle n'entendît pas des propos trop libres. Mais, seigneur, si tous les soldats étaient polis comme vous, j'aurais voulu qu'elle fût la première à les servir.
don lope, à part.
Le vilain est très-adroit ou très-prudent.
Entrent INÈS et ISABELLE.
ISABELLE
Qu'est-ce que vous ordonnez, mon père ?
CRESPO
Ma fille, c'est le seigneur don Lope qui vous fait l'honneur de vous appeler.
Isabelle, à don Lope.
Seigneur, je suis votre servante.
DON LOPE
C'est moi qui désire vous servir. {A pari.) Qu'elle est charmante, et quelle a l'air modeste! {Haut.) Je vous invite à souper avec moi.
ISABBI.I.E.
Il sera mieux, seigneur, que ma cousine et moi nous vous ser vions a table.
!)0N LOPB.
Asseyez-vous.
CRESPO
Asseyez-vous. Faites ce qu'ordonne le seigneur don Lope.
LSADELLR.
Tout mon mérite est dans mon obéisgance.
Elle» g asseyent à tal;le. Oo enieaJ, venant du dehori, un bruit Je guitarei.
DON LOPI.
QuVjst ceci?
CRKSPO.
Ce sont des soldats qui se promènent dans la rue en pinçant de \à guitare et en chantant.
JOURNÉE II, SCÈNE il. . 55t8
DON LOPE
Sans cette liberté, les fatigues de la guerre ne seraient pas supportables. Le métier de soldat est par lui-même assez pénible, et 2 faut de temps en temps les laisser s'amuser.
JUAN
Avec tout cela cette vie me plairait beaucoup.
DON LOPE
Vous serviriez volontiers ?
JUAN
Oui, seigneur, tout autant que votre excellence voudrait biea m'accorder sa protection.
une voix, du dehors.
Nous serons mieux ici pour chanter.
rebolledo, du dehors.
Allons! une petite chanson en l'honneur d'Isabelle; et pour qu'elle s'éveille, jette une pierre à sa fenêtre.
crespo, à part.
La sérénade s'adresse à un objet déterminé. Patience! une voix, chantant.
La fleur du romarin , Jeune et charmante Isabelle, Est aujourd'hui d'un bleu d'azur, Et demain elle sera changée en miel.
don lope, à part. Passe pour la musique; mais jeter des pierres contre la maison où je suis logé, c'est par trop insolent. Cependant dissimulons à cause de Crespo et de sa fille. [Haut.) Ils sont fous !
CRESPO
Ce sont des jeunes gens !... (A part.) Si ce n'était pour don Lope, je sortirais, et bientôt...
jdan, à part.
Si je pouvais attraper la vieille rondache qui est dans la chambre de don Lope...
CRESPO
Où vas-tu, mon garçon?
JUAN
Je vais dire que l'on apporte le souper.
CRESPO
Nos valets l'apporteront.
T003, du dehors.
« Réveillez-vous, réveillez-vous, jeune Isabelle. »
Isabelle, à part.
Qu'ai-je donc fait, ô ciel! pour encourager cette insolence r
DON LOPE
Ceci devient par trop fort, et ne peut plus se tolérer!
Il renverse la table d'un coup de pioc
fciti L'ALCADE DE ZALAMÉA.
CRESPO
Oui, c'est trop fort!
Il renverse un siège. DON LOPK.
J'ai perdu patience; car n'cst-il pas ennuyeux, dites-moi, de souffrir ainsi d'u::e jambe ?
CRESPO
J'y pensais en ce moment même.
DON LOPE
En vous voyant renverser la chaise, j'ai cru que c'était tout autre chose.
CRESPO
Comme vous aviez renversé la table, et que je ne me trouvais sous la main que cette chaise... {A part.) Dissimulons, honneur! don lope, à part.
Que je voudrais être dans la rue! (Ilaut.) Mais c'est bien. Je ne \eux pas souper encore, et vous pouvez vous retirer.
CRESPO
Comme il vous plaira.
nox LOPE.
Que Dieu soit avec vous, mademoiselle !
ISABELLE
Que le ciel vous conserve, seigneur I
don lope , à part.
Ma chambre donne sur la rue, et j'y ai vu suspendue une ron~ Jacoe.
crespo , à pari.
11 y a une sortie par la cour, et j'ai ma vieille épée.
don lope.
Bonsoir.
Bonsoir. (A part.)$c fermerai la porte sur mes enfans.
don lope, à part.
.l'entends qu'on laisse cette maison tranquille.
Isabelle, à part.
Tous deux cherchent en rain a cacher leur mauvaise humeur.
i.vi.s, à part.
Ils cherchent à se tromper tous deux.
CRESPO
Hé! mon garçon ?
JDA*.
jneur?
CRESPO
Votre chambre est par là.
TMUMTMtt
JOURNÉE II, SCÈNE III. îi?