LES MÊMES, FRÉDÉRIC
FRÉDÉRIC, entrebâillant la porte.
Puis-je entrer chez moi ?
DORTHEZ
Certainement, mon garçon ! Je laisse mademoiselle de Bellamare avec « sa gouvernante ».
FRÉDÉRIC, faisant un soubresaut.
Sa gouvernante ?
DORTHEZ
C'est vrai. Je ne t'ai pas encore présenté Mademoiselle de Bellamare. Mon neveu, mademoiselle, monsieur Frédéric Dorthez. (Montrant madame de Bellamare.) La gouvernante.
FRÉDÉRIC Et la mère ?
DORTHEZ
La mère ? Je ne te comprends pas. 11 n'y a pas de mère, et depuis bien longtemps.
LA BETE NOIRE
FREDER[C
C'est que... parce que... l'émotion... Vous aviez quelqu'un avec vous... Les journaux... la médaille de sauvetage... ma modestie,..
CYPRIENNE
Cest bien tout?
FRÉDÉRIC
Mais oui, mademoiselle.
CYPRIENNE
Tout, tout, tout ? Il n'y a pas autre chose ?
FRÉDÉRIC
Mais non.. . je vous assure.
CYPRIENNE
Ah ! monsieur Frédéric, c'est bien mal à vous. Vous m'avez fait craindre qu'il ne vous fût arrivé un malheur. Pourquoi donc n'ètes-vous plus repassé sous nos fenêtres ?
FRÉDÉRIC, vivement.
Mon cheval... mademoiselle... mon cheval. Je n'ai jamais pu le décider à y repasser. (Madame de Bellamare casse une assiette.) Elle n'est pas très adroite votre madame Balthà*zar, mademoiselle.
CYPRIENNE
Oui, elle casse un peu. Ainsi donc votre cheval avait eu peur... de quoi ?
LA BÊTE NOIRE. -209
CYPRIENNE
La pauvre femme ! Pardonnez-lui, monsieur Frédéric, elle ne m'a jamais quittée.
FRÉDÉRIC
C'est égal... je la trouve bien désagréable,
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Tu me le paieras !
FRÉDÉRIC
... Sa présence m'empêche de vous ouvrir mon cœur.
CYPRIENNE Ne craignez rien... elle est un peu sourde.
MADAME DE BELLAMARE
Oui, mais pas aveugle, heureusement.
CYPRIENNE
Néanmoins je vais lui dire de se tenir un peu plus à l'écart.
FRÉDÉRIC
Madame Balthazar, il manque du bois dans la cheminée. Allez en demander.
MADAME DE BELLAMARE, sèchement.
C'est inutile, monsieur, il y en a suffisamment pour toute la nuit.
FRÉDÉRIC
Je vous dis, moi, qu'il en manque. On gèle ici. Veuillez en demander, je vous le répète.
LA BETE NOIRE
CYPRIENNE Ah ! Monsieur Frédéric, pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Un peu plus, vous me faisiez mourir...
FRÉDÉRIC
Mais vous allez vivre maintenant, vous me le promettez? (Apercevant madame de Bellamare qui s'est rapproche.) Ah ! ça, madame Balthazar ! vous avez donc la manie d'écouter aux portes? Une fois pour toutes, je vous prie de me laisser causer avec mademoiselle Cyprienne.
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Je ne sais ce qui me retient de lui arracher les yeux... patientons pourtant {Haut.) J'avais cru que mademoiselle m'avait appelée.
FRÉDÉRIC, à part.
M'agace-t-elle ! m'agace-t-elle ! Ah ! celle-là est bien sûre qu'elle ne restera pas à mon service. (Haut.) Madame Balthazar, je crois que mon oncle vous appelle.
MADAME DE BELLAMARE
J'y vais. (Fausse sortie. — A part.) Je reste.
CYPRIENNE
Ah ! monsieur Frédéric, quel bien me font vos paroles. Ainsi donc, vous voulez bien de Cyprienne comme compagne, monsieur le sauvage ?
FRÉDÉRIC
Comme épouse ! comme amie, ma chère enfant 1 je vous demande pardon de ne pas vous avoir aimée plus tôt.
LA BKTE NOIRE. 2l3
battements de votre cœur que j'entends battre près du mien. Ah! ne me quittez pas maintenant!