‹ Théâtre de campagne: 1-9 sʹerChapitre 40 sur 70 · LE FEU · texte numérisé non relu

LE FEU

Moi

Par M. le Comt

Le décor représente une chambre d'enfant. — Au fond, porte donnant sur une terrasse, — Fauteuil avec une grande poupée assise. — Grand portrait représentant une femme septuagénaire, ~ Joujoux, bibelots de petite fille ) etc f . , etc.

MARIE, paraissant sur la terrasse et regardant avec épouvante derrière elle.

La seconde fois... oui... oui... c'est pour la seconde fois... Le voilà bien... derrière le moulin, au-dessus du ruisseau... Il brille, il voltige... il hésite comme s'il cherchait quelque chose... Ah! Il a disparu... Non, le voilà encore!... J'ai peur!... Qu'est-ce que cela signifie?... Une flamme sans brasier, une lueur sans motif, une petite étincelle qu'une étoile a fait tomber et qui vagabonde au-dessus des champs. Cela se nomme un feu follet. Le docteur m'a expliqué le phénomène au point de vue de la physique, si longuement et si bien, que je n'y ai rien compris... Je crains de me retourner... Il doit être encore là... (Elle se retourne craintivement.) Non... grâce au ciel!... Il a disparu. . . Enfin! (Elle descend la scène.)

Pourtant, c'est très joli, très gracieux... un feu follet... c'est fantastique! c'est insaisissable, c'est brillant... Ce

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dormir... Mon Dieu! Pourquoi faut-il que tout passe, que tout finisse?... Grand'maman s'en ira d'abord, puis le docteur... Oscar deviendra vieux; je deviendrai vieille, laide, ridée, bossue, affreuse... c'est abominable!

. . . Pourquoi ne pourrions-nous pas toujours rester comme nous sommes? Grand'maman toujours dans son fauteuil, moi toujours à travers champs... Oui! mais cela ennuierait grand'maman . . . Elle aussi voudrait être jeune... Qui sait?... Mais alors, pourquoi vivre, s'il faut passer devant tout, et ne s'arrêter devant rien?

Bon! Voilà que je divague maintenant... Si les jeunes filles organisaient l'Univers, ce serait joli!... J'ai bien besoin de me tourmenter de choses que personne ne comprend... C'est bête d'être poltronne!... D'ailleurs, Oscar n'est pas superstitieux... Il est de son siècle... Je veux être une femme forte, et pour commencer, je vais vaquer à mes occupations habituelles. (Elle s'adresse à la poupée.)

Bonjour, mademoiselle Mimi... Je vous demande pardon de ne vous avoir pas encore présenté mes hommages... Avez-vous été bien gentille pendant mon absence? Avez-vous étudié votre leçon? Je suppose que vous n'avez pas oublié que le professeur d'histoire doit venir demain de la ville et que nous aurons un examen général? Je suis sûre que vous avez peur... Fi! mademoiselle, c'est un vilain sentiment. Nous allons, s'il vous plaît, répéter un peu votre leçon, et, si je suis contente de vous, je vous emmènerai demain à la promenade. D'abord, je vous prie de vous asseoir convenablement. Vous avez dans voire maintien une raideur qui commence à me déplaire, je vous en avertis. Je vous prie de vous placer devant moi avec le respect que comporte la gravité de

ce matin. — Clodion, Clodion. — Prenez garde! Je vais vous mettre en pénitence. — Mérovée, Mérovée... Ah ! J'y suis. — Comment n'avez-vous pas honte, mademoiselle? vous avez oublié Chilpéric !... Je vous demande un peu si on oublie Chilpéric!... Voyons, ne pleurez pas... Je vois ce que c'est... Vous êtes fatiguée, Mimi... vous avez beaucoup couru aujourd'hui ; vous avez eu des émotions; vous avez vu des météores... Et puis, il se fait tard... Demain nous nous lèverons de grand matin, et avant que le maître n'arrive, nous relirons nos cahiers. Maintenant, vous allez m'aider à serrer nos petits effets. — Grand'maman me répète toujours que je dois être soigneuse. — Tu sais ce que j'ai découvert, Mimi ? Grand'maman a un défaut, un grand défaut... Elle est avare!... Que veux-tu? Depuis douze ans que ma pauvre mère est morte, et que nous vivons ici comme des loups,

grand'maman n'a pas d'autre plaisir que de causer avec ses hommes d'affaires... As-tu remarqué comme ils sont toujours laids, les hommes d'affaires?...

Comment ! Déjà dix heures ! Et moi qui dois être debout avant le jour, pour cette malheureuse leçon!... Mademoiselle, nous allons nous retirer dans nos petits appartements, et je vous engage à ne pas vous permettre la moindre réflexion... Nous allons dormir, mais avant de nous coucher, nous ferons notre petit examen de conscience de la journée; grand'maman l'exige absolument... Je vais me confesser tout haut, Mimi, comme toujours, pour ne rien oublier... Maintenant, c'est moi qui aurai besoin de ton indulgence... (Elle s'assied sur un tabouret au pied du fauteuil sur lequel se trouve la poupée.) Je n'ai pas été sage aujourd'hui, Mimi... je n'ai pas été contente de moi... Le curé est venu ce matin avec sa vieille tête chauve et son nez barbouillé de tabac. J'étais sur le perron avec mon cerceau. Il m'a dit : (Le contrefaisant.) « Mademoiselle, « pourrais-je avoir l'honneur de présenter mes respects « à Madame la marquise? »... Sais-tu ce que j'ai fait? Je n'ai rien répondu du tout, mais j'ai commencé à remuer les lèvres, comme si je disais quelque chose... comme cela... Le curé, tu sais, est sourd comme un pot. . . Il m'a regardé tristement : (Elle le contrefait.) « Mademoiselle, ma surdité devient bien fâcheuse, bien « fâcheuse! »... Et moi, je suis allée courir avec mon cerceau comme une sans-cœur... Ensuite, j'ai volé la tabatière du docteur et j'y ai mis un hanneton... 11 a dit seulement : « Ça, c'est un coléoptère de la famille des... » Enfin, grand'maman m'a ordonné de mettre mes gros souliers à cause de la rosée, et moi j'ai désobéi; j'ai

es petits souliers bruns, et j'ai été punie, 'ai vu... ce que tu sais... Mais tout cela [en, Mimi, tout cela n'est encore absolu-

Ne me regarde pas maintenant... je ne a me regardes !... Il se passe en moi quelque ;e, d'indéfinissable... Je ne sais pas convier... Voilà deux mois que nous avons au anger, un jeune homme... Nousqui étions ! Y comprends-tu quelque chose, Mimi?...

bé chez nous, il y a deux mois, comm.e st grand'maman, qui n'aime pas les jeunes

bien reçu... Il est charmant, Oscar! Il ue moi; mais je joue au volant mieux que franc, si gai [ il a une si excellente figure ! embarrassée, quand je le vois, mais pas du lis tellement habituée à lui, que quand il

moi, il me manque quelque chose... je Aujourd'hui, Mimi, sais-tu ce qu'il a fait?

main, et puis il m'a regardée d'une malt suppliante, que j'ai commencé par roui je rougis, la crainte qu'on ne s'en aperje rougis encore davantage. Je suis devenue juelicot... Alors je me suis enfuie pour ne 1er de toute la soirée... J'ai couru sans jurquoi... et en rentrant... j'ai vu le feu

ma confession... Ai-je oublié quelque , je ne crois pas... J'ai tout dit... oui, e lève.)

nous allons dormir... Au fait, non! j'ai e professeur de demain m'inquiète... Je mon gros cahier dans mon secrétaire et i au lit. On retient mieux comme cela, et

puis, c'est excellent pour le sommeil... C'est ça!... (Elle ouvre le secrétaire et s'arrête.) Ah! mon Dieu! J'avais oublié... Pauvre grand'maman ! Elle devient bien vieille... Il me semble que sa manie pour l'argent augmente tous les jours. Elle m'a donné cette liasse de papiers... Ce sont ses comptes-rendus, dit-elle, sur la gestion de ma fortune... Que veut-elle que j'en fasse?... Il paraît que j'ai une fortune. Grand'maman dit qu'elle n'en est que dépositaire comme tutrice... Elle veut que je prenne connaissance de mon avoir... avoir, verbe auxiliaire : J'ai, tu as, il a, nous avons!... Ah! mon extrait de baptême !... C'est vrai, pourtant... J'ai déjà dix-sept ans... Comme je suis vieille ! Et je joue encore à la poupée !... Mais quand on est toujours seule à la campagne... ça n'est pas comme les demoiselles des capitales, qui sont désenchantées à douze ans... Ah ! Un contrat de mariage... Celui de mes parents... C'est étrange!... Mon père était âgé de cinquante ans et ma mère n'en avait que vingt- trois... Je ne le savais pas... Bilan, Crédit-mobilier, fermages... Qu'est-ce que c'est que celte langue-là? Ah! Une lettre avec un cachet noir... Une lettre! Pour qui?... « A ma fille quand elle aura dix-sept ans... » C'est de maman... Pour moi... J'ai le frisson... C'est ma mère qui me parlé du fond de sa tombe. (Elle se lève et se met à lire :)

« Mon enfant chéri... Quand tu liras ces lignes, tu « auras dix-sept ans. — Hélas! Je ne serai pas à tes « côtés. — Tu seras riche, ta grand'mère me Ta promis... « Tu pourras donc suivre la volonté de ton cœur. « • . . Quand tu auras dix-sept ans, tu penseras à te ma- « rier, à t'établir... A cette heure suprême, jeté dois un « aveu qui pourra peut-être décider de ton sort... Quand

« j'avais ton âge, j'ai aimé éperdûment un homme bon « et loyal... mais j'étais pauvre!... Des considérations « de fortune le contraignirent à sauver par un riche t mariage le crédit et l'honneur de sa maison... Nous « nous séparâmes alors, et nous ne nous revîmes plus... « Quelques années plus tard, un homme respectable eut « pitié de ma mère et de moi... Il fut notre bienfaiteur... « Il devint mon mari... C'était ton père... Je l'ai béni et t respecté, et je vais le rejoindre... Mais pour toi, mon t enfant, je rêve l'amour avec toutes ses joies, le bonheur t avec tous ses enthousiasmes. — L'homme que j'avais « choisi était l'idéal que rêve le cœur de la femme... « Lui aussi m'a précédée dans la tombe ; mais il laisse un « orphelin qui lui ressemblera sans doute. — C'est le « mari que je voudrais pour toi, sans toutefois te le « prescrire... mais il me semble que si tu aimes Oscar... » (Parlé.) Oscar! Oscar! Ah! Je comprends tout maintenant ; et notre vie de recluses et la tristesse de nia pauvre martyre de grand'mère, et cette étrange arrivée d'un jeune homme dans notre couvent!... Oscar! Oui, je l'aimerai!... Oscar! Oui! Oui! C'est cela... je l'aime!... C'est si beau, ce que j'éprouve! (Elle lit.)

t Je ne veux pas que tu te maries avant d'avoir dixce huit ans accomplis... Je te lègue ma part de bonheur... « Aime de toute la force de ton âme ; il n'y a que cela « de vrai dans la vie. . Si tu es heureuse dans ce « monde, il me semble que je le saurai dans l'autre et « que mon âme s'en réjouira... Adieu!... Je mets toute « mon âme dans mon dernier baiser! » (Elle reste pensive.)

Elle a pensé à moi, et elle m'a devinée... Qu'est-ce donc que le cœur maternel?... Un jour nouveau a péné-

,tré dans tout mon être... J'entends parler d'amour pour la première fois, et c'est ma mère morte qui m'en parle ! C'est elle qui me dévoile le secret dont je ne pouvais encore me rendre compte!... Oui, ce que j'éprouve pour Oscar, ce n'est pas une sympathie banale, ce n'est pas une amitié de petite fille ; c'est quelque chose de grave et de doux, d'enthousiaste et de saint ! Oui, maman, ton vœu sera rempli... J'aime celui que tu me destines; je l'aimerai toute ma vie, car en l'aimant je penserai encore à toi... Je suis si heureuse! Je suis si calme!... Et pourtant mon cœur bat à m'étouffer. J'ai la tête en feu... J'ai besoin de respirer, de prendre l'air, de regarder le ciel... (Elle s'approche de la terrasse et pousse un cri.)

Ah ! Le feu follet... encore ! Encore !... pour la troisième fois!... Ma grand'mère est une sainte... Elle ne peut pas se tromper... La légende dit vrai! Quelqu'un va mourir dans cette maison... C'est cela; mais qui? Grand' maman?... Non... Non! Je ne veux pas! Ce serait trop cruel, quand elle pourrait jouir de son œuvre... Non. . . non !... C'est donc Oscar?... Mais est-ce que je puis vivre sans Oscar? C'est le ciel qui me l'envoie... ce sont mes deux mères qui me l'ont choisi... C'est impossible !.. • C'est moi alors! Mais pourquoi tout cela?... Ah! J'étouffe l Je me sens mal ! (Elle arrive en chancelant jusqu'au fauteuil, jette violemment la poupée de côté, et tombe dans le fauteuil en se couvrant la figure de ses mains. — Après s'être calmée.)

Au fond, ce qu'il y aurait de mieux, c'est que ce fût moi... Oh! non, je n'aurai pas le chagrin de ne pouvoir rendre à grarid'maman les soins qu'elle m'a donnés... Si c'était Oscar... ce serait la même chose, puisque je ne

L HEURE DE LA LIBERTÉ

Saynète Par M. Jules GUILLEMOT

L'HEURE DE LA LIBERTÉ

Une pièce modestement meublée, moit salle à manger. Sur un des côtés de la canapé adossé à la paroi : au fond, m portant deux couverts et les préparât^ froid : hors-d 'œuvre, salade , fruits. En il y a une fenêtre, actuellement ouver

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