‹ Théâtre de campagneChapitre 1 sur 97 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

HéATRIX, LA GRANDE-DUCHESSE.

(Elle est entrée sans être entendue pendant que Béatrix écrivait4

BEATRIX, se levant et Tapercevant.

Vous, Princesse, chez moi !

LA GRANDE-DUCHESSÊ

Je viens causer avec vous du programme de notre concert.

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE.

BÉATRIX

Un P^f de Votre Altesse, et je me serais rendue au palais.

LA GRANDE-DUCHESSE

Non, je tenais à venir.

BÉATRIX

Chez une humble cantatrice î

LA GRANDE-DUCHESSE, avec grâce et enjouement.

Vous êtes plus souveraine que moi ! mon petit duché compte à peine un million de sujets, et n'a guère plus de quelques lieues de tour; vous, vous régnez sur les deux mondes!...

BEATRIX

Ah ! madame !

LA GRANDE-DUCHESSE

Puis, je fais plus que vous admirer... je vous estime ! Vous avez re'alisé la plus belle alliance de ce monde... Le génie et la pureté l... merci pour mon sexe et merci pour moi !

BÉATRIX

Oh ! madame... que de gâteries !... Et on reproche aux pauvres artistes leur vanité! Mais comment voulez- vous que la tête ne leur tourne pas quand les princesses elles^ mêmes les flattent?

LA GRANDE-DUCHESSE

Je VOUS flatte, parce que j'ai besoin de vous 1

BÉATRIX

Besoin de moi ?

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE,

LA GRANDE-DUCHESSE

Eh! sans doute!... Ne savez- vous pas mon projet de réforme? Ne savez-vous pas que je veux faire un royaume où le culte du beau soit une loi de TÉtat, où il n'y ait rien de laid... que les hommes, parce qu'ils ne peuvent pas s'en empêcher.. >

BÉATRIX, gaiement.

Mais comment pourrai-je vous aider en cela, Altesse ?

LA GRANDE-DUCHESSE

Vous le saurez plus tard... (Se rapprochant.) Nous autres souveraines, nous sommes très curieuses !... On nous cache tout !... J'ai bien envie d'être indiscrète...

BÉATRIX

J'en défie Votre Altesse.

LA GRANDE-DUCHESSE, après un moment de silence.

Combien recevez-vous de déclarations par jour ?

BÉATRIX

Je n'en reçois qu'une. Toujours la même. Tenez, jugez ! {Prenant un paquet de lettres et lisant : ) € Madame, combien vous avez été admirable I... t {Elle jette la lettre. Lisant:) « Madame, votre sublime c talent... » [Même jeu. Lisant :) « Madame, quand je vous c ai vue si belle... » (Même jeu. Elle en ouvre une autre. Ah ! en voici une plus originale, par exemple : « Maa dame, à votre première représentation, regardez à la f troisième banquette à droite de l'orchestre, second « fauteuil ; j'aurai un bouquet de violettes à ma bouton- * iiière, et j'ose espérer que mon amour... » (A la Grande--

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE.

Duchesse^ en riant.) Hein ! Quelle séduction! Oh ! Il y a un grand r«?mède contre l'amour, ce sont les amoureux. Surtout quand, au lieu d'exrire, ils parlent.

LA GRANDE-DUCHESSE

Qu'est-ce qu'ils disent donc ?

BÉATRIX

Oh! ces messieurs sont très ingénieux dans leurs moyens d'introduction ; un des plus usités consiste â m'écrire : « Madame, je viens de composer pour vous < un drame, un rôle que je désire vous soumettre. > Ce drame, bien entendu, ils n'en ont pas écrit un mot, mais ils espèrent qu'une fois introduits sous ce prétexte, leurs grâces, leur esprit...

LA GRANDF-DUCHESSE, touriant .

Oui, mais enfin, ils ne sont pas tous ridicules... (Après un silence,) Voyons... comment avez-vous pu traverser tant d'enthousiasmes passionnés, sans être émue vousmême ? Qu'est-ce qui vous a défendue ?...

BÉATRIX

Mon rêve !••

LA GRANDE-DUCHESSE

Comment, votre rêve?...

BÉATRIX

Oui ; parfois on n'aime pas, parce qu'on est trop capable d'aimer. On porte en soi un si divin idéal de l'amour, que l'on reste indifférente pour la réalité... ce que l'on rêve protège. contre ce que l'on voit.

LA MATINÉE d'unE ÉTOILE.

LA GRANDE-DUCHESSE

Mais alors, vous qui n'aimez pas, comment pouvez-vous rendre si bien les scènes d'amour? Vous vous taisez... Ma curiosité vous offenserait-elle ?

BÉATRIX

Oh ! Altesse !

LA GRANDE-DUCHESSE

Alors, répondez, je vous en prie, car jamais mystèr.. de cœur ne m'a plus intriguée.

BÉATRIX, avec un peu d'embarras.

En pareille matière, on a peut-être le droit de mentir un peu, et j'ai bien peur d'en avoir usé ; mais ne pas tout dire à Votre Altesse me semble presque une faute... {Hésitant.) Si donc, comme vous le dites, j'exprime avec vérité, depuis quelque temps surtout, les scènes d'amour, il y a pour cela une raison trop naturelle.

LA GRANDE-DUCHESSE

Votre rêve s'est réalisé?...

BÉATRIX

Presque.

LA GRANDE-DUCHESSE

Ah ! ma pauvre théorie !

BÉATRIX

Ne la condamnez pas encore. Je n'ai vu qu'une fois celui que je crois aimer.

LA GRANDE-DUCHESSE

Vraiment 1

8 LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE.

BEATRfX

Je ne le reverrai jamais...

Lx\ GRANDE-DUCHESSE

Comment donc Pavez-vous vu? Quand Tavez-vous vu ? Où Tavez-vous vu ?

BÉATRIX

Un jour, je me trouvais à Vienne : j'avais entendu parler d'une maison d'ouvriers aveugles... Une pensée me vint tout-à-coup à l'esprit. Ces pauvres gens, me dis-je, ne vivent plus que dans le monde des sons ; la musique doit être pour eux le plus grand des plaisirs ; si j'allais leur chanter quelque belle mélodie !

LA GRANDE-DUCHESSE

Quand je vous dis que vous êtes mon alliée naturelle!

BÉATRÎX

J'écris au chef de la maison, ne mettant à ma venue qu'une condition : c'est qu'il n'y aurait pour assistants que les aveugles eux-mêmes. Il accepte, je pars, et je trouve, rangés dans un grand amphithéâtre, tous les jeunes gens, debout, tête nue. Que se passa-t-il en moi ? Etaitce la conscience que je faisais vraiment un acte de sympathie et sans aucun mélange de vanité ? Etait-ce le plaisir de ne rien gagner ce jour-là ?

LA GRANDE-DUCHESSE

/oilà un plaisir que bien peu de personnes goûteraient

Etait-ce la joie reconnaissante de tous ces braves gens? Je ne sais, mais je n'ai jamais chanté comme pour eux |

LA MATINÉE d'uNE étOILE.

Puis... j'éprouve toujours, quand je parais devant le public, une certaine gêne à penser que je suis l'objet de tous ces regards et je ne peux arrêter mes yeux sur personne. Mais là, j'osais les regarder... ils ne me voyaient pas ! Et tout entière à cette joie de cœur, je suivais avec délices sur tous ces visages l'expression du plaisir, de l'admiration, lorsque, dans un coin de la salle j'aperçois deux yeux qui voyaient !

LA GRANDE-DUCHESSE

Qu'est-ce qui vous les fit reconnaître?

BÉATRIX

Le regard ! Ah ! madame, que le regard est une admirable chose ! Ma figure , en apercevant ce jeune homme, avait exprimé d'abord la surprise et l'irritation. Mais quand ce regard, ce regard humain, que je n'avais pas vu depuis une heure, se leva sur moi ; quand je retrouvai cette lumière, plus douce encore que celle du jour... car elle est à la fois de la lumière et de l'âme l Quand je vis dans ses yeux cette expression de tendresse, de supplication, de crainte, qui semblait me dire : « Ne me renvoyez pas, je suis si heureux l », je me sentis en un moment désarmée et vaincue ; j'étais au milieu d'un morceau : je ne pus me défendre de lui en adresser la fin ; il me semblait que lui seul m'entendait, me comprenait.... Ses yeux... oh ! que c'est beau, les yeux I Ses yeux me répétaient que ce n'était pas mon chant qu'i admirait, mais qu'il était content de ce que j'avais fait 1 Et lorsque, après le concert, il s'approcha de moi, et qu'avec une voix... bien plus douce que la mienne, grand Dieul... il me dit tout bas : a Vous êtes bonne comme

!• LA MATINÉE D'UNB ÉTOILS.

les anges 1 », mon émotion fut si forte, que )e ne pus ni lui répondrei ni le regarder 1...

LA GRAND&DUCHESSE

Et VOUS ne Tavez pas revu ?

BÉATRÛL

Noû.

LA GRANDÉ-DUCHESSfi

Et VOUS ne désirez pas le revoir ?

BÉATRIX

Non. Oh ! Je suis un peu bizarre, un peu mystique, comme on dit; ou plutôt non, je suis peureuse! Si une simple rencontre ft produit en moi une telle impression, que serait-ce donc, si... oh!... je demande ardemment âu ciel de ne jamais le revoir.

LA GRANDE-DUCHESSE

Tout ce que vous dites me plaît, me touche, et je suis sûre que quelqu'un de ma connaissance, quelqu'un que je veux vous présenter... mais j'y pense^ vous avez dû le voir à Vienne !

BÉATRIX

Qui donc, Altesse ?

LA GRANDE-DUCHESSE

Mon fils I

Le prince Frédéric était en effet à Vienne, lorsque j'y étais moi-même, mais je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer ; il vivait* dit-on^ fort retiré.

LA MATTNÉE D'UNE ÉTOILE. tl

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