‹ Théâtre de campagneChapitre 2 sur 97 · LES MEMES, KŒRNER · texte numérisé non relu

LES MEMES, KŒRNER

(La fenêtre du balcon s'ouvre avec fracas, et Kœrner saute dans

le salon.)

KŒRNER

Enfin, m'y voilà !

LA GRANDE-DUCHESSE Quel est ce fou qui entre par la fenêtre ?

BÉATRIX

Ne craignez rien, princesse, je devine. (S*approcnan de Kœrner,) Oserai-je vous demander, monsieur...

KŒRNER

Ce que je viens chercher, madame ? Demande assez naturelle ; je venais pour parler à l'illustre Béatrix l

BÉATRIX, souriant.

Par ce chemin, monsieur ?

KŒRNER

Mon Dieu, madame, j'en aurais autant aimé un autre.. . mais j'y ai été forcé 1

BÉATRIX, riant.

Forcé d'entrer chez moi par la fenêtre?

KŒRNER

Sans doute, madame, puisqu'on m'a impitoyablement fermé la porte... je n'avais donc qu'une ressource

12 LA MATINEE d'uNE ETOILE.

.sauter par dessus les murailles... montera l'assaut sur ce balcon...

BÉATRIX

Vous de'siriez donc bien me voir, monsieur?

KŒRNER

Si je le désirais !

BÉATRIX

Eh bien ! vous m'avez vue... Ainsi vous pouvez, par la même route... {Elle lui indique la fenêtre,)

LA GRANDE*DUCHESSE, à part.

Bravo l

KŒRNER, avec feu.

Comment! ne comprenez-vous pas, madame.... qui je suis, ce qui m'amène ?. • •

BÉATRIX

Pas le moins du monde, monsieur.

KŒRNER

Mais, je suis un poète, madame, un poète que votre génie a enthousiasmé.

BEATRIX, bas à la Grande-Duchesse.

Quand je vous le disais, princesse... Ecoutez bien ce qui va se passer. (Se tournant vers Kœrner avec grâce,) Ah 1 c'est bien différent, et je comprends. Monsieur a sans doute composé pour moi un drame, une tragédie ?

KŒRNER

Précisément, madame.

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE. i3

BEATRIX

Cela se trouve à merveille, car je de'sire un rôle.

KŒRNER, i part.

Me voilà introduit !

BÉATRIX

La pièce est en trois actes ?

KŒRNER

En trois !

Jolie coupe. •. Eh bien! Monsieur, puisque vous avez pris tant de peine pour venir me trouver, il est bien juste que je vous écoute. . . Vous ne pouvez pas avoir un auditeur plus digne de vous que madame... Lisez nous votre ouvrage. (Elh s'assied en offrant un siège à Kœmer.)

LA GRANDE-DUCHESSE, bas à Béatrix.

Cela m'amuse beaucoup.

BÉATRIX, à Kœrner.

Eh bien, monsieur ?

KŒRNER, embarrassé.

Eh bien ! madame. . . ne pouvant compter sur un accueil si bienveillant. . .

BEATRIX

Vous n'avez pas apporte' votre pièce?

KŒRNER, avec empressement.

Précisément.

14 LA MATmés d'une ÊTOILB.

BÉATRIXf se retournant rers la Grande-Duchesse, avec grand regret.

Ah l il n'a pas apporté sa pièce !

LA GRANDE-DUCHESSE Il n'a pas apporté sa pièce!

BÉATRIX., se retournant vers Kœmer.

Eh bien ! Tant mieux ! vous me la raconterez.

Moi l vous raconter. . •

BÉATRIX

J'aime beaucoup à entendre un poète raconter son ouvrage ; son visage animé, le jeu de sa physionomie, sa voix, ses gestes, complètent son drame mieux que le meilleur comédien... et je suis persuadée qu'un chefd*œuvre, raconté par vous, monsieur, serait deux fois un chef-d'œuvre.

KŒRNER

C'est que. . . madame. . .

BÉATRIX, gracieusement.

Faut-il vous dire que je le veux ?

KŒRNER, essayant de sourire.

: Alors. . . certainement, . , (A part,) Je veux être mort si je sais que lui dire.

LA MATINÉE D'UNE ÉTOILE. i5

LA GRANDE-DUCHESSE, bas à Béatrix.

Oh ! la bonne figure ! Il tourmente son chapeau, il tousse l il fait des hum ! hum !

BÉATRIX. à Kœrner.

Est-ce que vous faites votre drame, monsieur ?

KŒRNER

Par exemple ! madame I. . . c'est que je cherchais. . •

Par où commencer? Ah ! oui !• ,. c'est assez embarrassant. . . Mais Je ne crains rien, monsieur ; un homme qui a autant d'imagination pour les entrées... saura bien trouver une sortie. . . Et d'abord, voyons, dites-moi le titre.

LA GRANDE-DUCHESSE

Oui, le titre! le titre!

KŒRNER, essayant de sodiiie.

Le titre. . . vous me demandez le titre ?

BÉATRIX

Précisément !

KŒRNER, embarrassé, Cest que...

BÉATRIX

Ah! Je vois ce qui en est ! Monsieur est comme tous les hommes de génie, qui ne font leur ouverture qu'après leur opéra. Monsieur n'a pas encore trouvé le titre ! Ah 1 tête de poète !...

l6 LA MATINÉE d'UNE ÉTOILE,

BEATRIX

KŒRNER, avec enthoasiatme.

Ah ! quel ciel, madame ! Quelle végétation 1 Des palmiers qui...

Làl Là!... Quelle imagination! Si je vous laissais faire, vous seriez capable d'oublier votre drame pour votre description; mais ma curiosité féminine est là. Voyons le sujet; mais ne restez donc pas debout, prenez un siège.

KŒRNER, t'asseyant.

Le sujet ! Voici : C'est une jeune sauvage. . . qui est. . . couchée. . . dans une caverne. • . vous comprenez^ n'estce pas, madame ?

BÉATRIX

Parfaitement, monsieur.

KŒRNER

Cette jeune sauvage est grande, brune.. • des yeux...

KŒRNER, avec empressement. *

C'est vrai 1 c'est vrai l f

Du reste, le titre ne fait rien à l'affaire 1 Où se passe la scène ? t

Aux Iles. Madame a peut être été aux Iles ?

BÉATRIX

Jamais, monsieur. |

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE. 17

BÉATRIX

Passons le portrait ! Je la vois d'ici et je brûle d'arriver a l'action.

LA GRANDE-DUCHESSE

A l'action ! à l'action !

KŒRNER C'est trop juste!

LA GRANDE-DUCHESSE

Va-t-il bien s'embourber !

KŒRNER, avec mille peines.

C'est donc une jeune sauvage... qui est couchée dans une caverne... et cette jeune sauvage... non, pardon, je me trompe... ce n'est pas cela!... Mais si! c'est cela I... oui !... oui I... Et... cette jeune sauvage...

BÉATRIX

Cette jeune sauvage?...

KŒRNEI

Dort !..

BEATRIX, se tournant vers la Grande-Dachesse.

Bien ! Très-bien ! De la couleur, de l'intérêt !

KŒRNER, à part

Ah 1 quelle diable de position 1

BÉATRIX

Continuons 1

l8 LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE.

KŒRNER

Je vous disais donc, madame, que cette jeune sauvage... dormait... quand tout à coup... sort... de Talcôve...

BÉATRIX

Pardon, monsieur. . • mais il me semblait que cette jeune sauvage dormait dans une caverne. .. et alors.. . une alcôve...

KŒRNER

C'est juste ! c'est juste ! madame, vous avez mille fois raison . . .

BÉATRIX

Que vous êtes bon, monsieur, d'accueillir ainsi. . . mes humbles critiques!. . . Mais je vous jure de ne plus vous interrompre...

KŒRNER, vivement.

Mais au contraire, madame, je vous en supplie ! . . .

BÉATRIX

Non, non... cela coupe le fil de Tintérêtl... Ainsi, soyons muets comme des statues l

LA GRANDE-DUCHESSE

Gomme des statues l

KŒRNER, s*empêtrant de plus en plus.

Je vous disais donc que cette jeune sauvage dormait dans la caverne, quand tout d'un coup.. . le jeune officier français. • . voyant. . . cette belle sauvage. . . endor-

lA MATÎNÉK d'une ÉTOILE. \^

mie... réveille... vous suivez bien, n'est-ce pas, madame? {Geste muet de BéatriXy qui commence à rire malgré elh.) Et alors. . . le père allait lui parler. . . oui, c'est cela. • . allait lui parler, • . quand tout à coup. . . le canon... ébranle le palais.. . et alors... le gouverneur., , et des noirs... qui portaient des cocos... entrent... et alors... (Béatrix et la Grande-Duchesse^ qui, depuis un moment, commençaient à rire, éclatent malgré elles; Kcerner les regarde quelque temps, puis il se met à rire comme elles et avec elles.) Ha ! ha ! ha !.. . Le fait est qu'on n'a jamais été plus bête ! Ha ! ha ! Je devais être â peindre avec ma jeune sauvage. . . mon gouverneur et mes cocos... ha 1 ha!... mes cocos!... (Se levant.) Au diable les jongleries!... {à Béatrix) Madame... je m'appelle Rodolphe Kœrner ; je suis capitaine... La musique... Les vers!... Je m'en soucie comme d'un vieux fusil cassé, et quant à un drame, je veux être mort si j'ai jamais pensé à en faire un, avant le moment où vous vous êtes si bien moquée de moi ! Car vous vous êtes joliment moquée de moi. Ah ! que vous m'enferriez bien!... Et tout bas je me disais: « Je suis fièrement bête, mais elle a diablement d'esprit ! » Ce qui fait que j'étais enchanté, quoique je n'en eusse pas l'air ; et cela me confirme de plus en plus dans mes idées, car vous comprenez bien pourquoi j'ai failli me casser le cou afin de vous voir... Eh bien! /oui, c'est vrai*., je vous aime i . . . Qu'avez- vous à répondre à cela ?

BÉATRIX, riant.

Ha ! ha ! voilà qui vaut encore mieux que les cocos.

KŒRNER

Cela vous feit rire ? Allons, c'est bon signe ! . . . (A

20 LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE.

Béatrix.) Ma déclaration est un peu brusque, j'en conviens, mais elle est encore plus sincère. Je vous aime comme un enragé ! Ce matin, un petit baron a parlé de vous légèrement, je lui ai coupé la figure d'un coup de sabre. Il y a un mois, j'ai fait vingt lieues à franc étrier pour aller vous applaudir un quart d'heure, et je sens que, pour me faire aimer de vous, je serais capable de toutes les bonnes actions du monde... Que diable! Un pareil amour ne se trouve pas tous les jours ! Gela ne vous touche-t-il pas ?

BÉATRIX

J'ai bien peur que non !

KŒJtNER Vrai?

BÉATRTX

Vrai!

Vous n'êtes pas sensible à ma passion ?

BÉATRIX

Pas le moins du monde.

KŒRNER

Vous m'ôtez toute espérance ?

BÉATRIX

Mon Dieu ! oui !

LA GRANDE-DUCHESSE, à part.

Elle est charmante 1

LA MATINÉE d'uNE ÉTOILE. 21

KŒRNER

Eh bien ! c'est ce que nous verrons.

BÉATRIX, gaiement.

En ve'rité ? Et que verrons-nous, monsieur ?

KŒRNER

Je ne puis pas vous contraindre à m'aimer.

BKATRIX

Comment! vous voulez bien en convenir 1

Mais vous n'en aimerez pas d'autres.

BÉATRIX

Et qui m'en empêchera ?

KŒRNER

Parbleu ! moi 1

BÉATRIX

Et par quel moyen, de grâce ?

KŒRNER

Un moyen bien simple! Le premier homme qui vous fait la cour, je le tue !

BEATRIX

Très ingénieux I mais encore faudra-t-il le connaître avant de le tuer?

KŒRNER

Oh 1 fiez*>vous à moi I Je saurai bien le découvrir 1

12 cA MATINÉE d'UNE ]£tOILE.

Vous ne ferez pas un pas sans que je vous suive. Je m'itio Stalle en face de vos fenêtres ; si vous sortez, je sors; si quelqu'un entre, j'entre au«si ; j'intercepte tous les billets, j'épie tous les regards. . .

BÉATRIX

Oui! une façon de portier ambulant!... Tant de peine mérite récompense, et comme je ne veux pas que vous m'échappiez, vos gages courront d'aujourd'hui même... {Ouvrant sa bourse.) Voici le denier à Dieu! {Elle lui donne une- pièce de monnaie»)

KŒRNER, f arieux et refusant.

Comment, madame !..

(La Grande-Duchesse rit tout bas.)

BÉATRIX, avec bonté.

Prenez donc!... et prenez aussi le chemin que vous ne connaissez pas... celui de la porte... Au revoir, mon garçon ! (Elle le reconduit du geste. Kœrner sort comme un homme éperdu^ en disant : ) Sapristi.

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