V0LNSY| LA BARONNE, LA COMTESSE
VOLNEY
Il est très bien ce commandant, n'est-ce pas ?... Il une bonne idée. Si nous allions aux courses?
LA BARONNE
Veux*tu, Marie?
LA COMTESSE
Moi?... aux courses?... Tu n'y songes pas!
LA BARONNE
Ma chère petite sœur, il faut pourtant te distraire... Cela te rend malade d'être toujours enfermée.
LA COMTESSE
Je me distrais beaucoup et je sors encore plus, puisque nous devons aller jusqu'à Naples.
j6 LA PART DE BUTIK.
LA BARONNE
Nous n'irons pas, si cela t'ennuie.
LA COMTESSE, allant s'asseoir à droite.
Qu'est-ce qui m'ennuie ou m'amuse ? Rien ne m'est plus, plus^ne m'est rien 1
VOLNEY, à part
Comme c'est gai! {La comtesse a ouvert machinalement une boîte à dessin^ qui est restée sur la table. Volney embrasse sa femme^ pendant que la comtesse reste absorbée,)
LA BARONNE
Eh bien I... Qu'est-ce que vous avez ?...
VOLNEY
Ma petite femme, il y a bien longtemps...
LA BARONNE
C'est très mal !... Être heureux près de cette douleur ! . Regarde 1...
VOLNEY
Ce n'est pourtant pas ma faute. '
LA BARONNE
Vous n'avez pas de cœur !
VOLNEY
Je crois bien, tu l'as tout pris!... (La baronne rit,) Vous riez ! Vous n'êugs plus fâchée ?
LA COMTESSE
Mes pauvres amis, je suis bien ennuyeuse; j'abuse de votre dcvouement.
VOLNEY
Mais non !... mais non ! Seulement, voyez-vous, ma chère sœur, à votre âge, et jolie comme vous êtes, vous avez tort de pleurer toujours. — Eh 1 mon Dieu, tout se re'pare 1
LÀ COMTESSE, regardant des petits dessins restés dans la boîte.
Il y a donc un enfant, ici?... Ce commandant a donc un fils }
VOLNEÏ
Pourquoi pas ?..•
LA COMTESSE
C'est vrai ! — Pourquoi pas? Tout le monde a des enfants... Il n'y a que moi qui n'ai plus le mien l
VOLNEY
Vous devriez vous remarier. Vous ne manquerez pas de prétendants. Le prince Scaletto voulait vous épouser Tannée dernière. Un vrai gentilhomme, un grand nom, une grande situation... Cela vaut bien qu'on y pense.
LA BARONNE
Il a raison, Marie. Tu as vingt-huit ans. Est-ce l'âge des larmes éternelles?...
LA COMTESSE
C'est pour cela que vous m'emmenez à Naples ?
LA BARONNE, souriant.
Il y a bien quelque chose comme cela.... Si tu voulais te laisser aimer, tu verrais ce que peut l'amour.
VOLNEY
L'amour médecin ! Il y a même une comédie de Molière qui porte ce titre-là. — L'amour, comtesse, vous ne savez pas ce que c'est...
LA BARONNE
Le général de Lanfeld était un homme trop grave :^our une jeune femme... Tu as ta vie à recommencer.
Mais mon amour à moi, Taura-t-on jamais ?..k Mais mon bonheur pourra -t-on me le rendre?... Tout se résumait dans un seul être : mon enfant!... Aujourd'hui, il aurait sept ans 1 J'ai rêvé de lui toute la nuit. Je le voyais tout petit, et puis grandi, charmant, tel qu'il serait si je l'avais encore ! Les hommes ne peuvent pas comprendre cela, qu'un enfant tienne toute la place dans le cœur d'une mère... C'est pourtant bien vrai!... Ils ont leurs affaires, leurs ambitions, leurs plaisirs! Mais le petit qui n'est qu'à nous, le doux être qui gazouille le matin et qui s'endort le soir sur nos genoux, cet ange à qui on fait un nid ! — Savez-vous ce que c'est que d'être regardé par ces grands yeux, embrassé par cette petite bouche? N'est-ce pas l'âme de votre âme? Ne sentons-nous pas là, près de lui, des frémissements qui tiennent de l'amour, et des adorations qui ressemblent à la prière. Non, voyez-vous, quand l'enfant est partie quand le berceau est vide, il n'y a plus rien l rienl
LA BARONNE
Ma chère Marie, calme-toi I
LA COM rr SSIl , se levant.
Il ne fallait pas me parler de bonheur... Du bonheur, à moi !... Et encore si j'étais sûre qu'il est mort? Je ne le pleurerais pas avec cette amertume ! Mais je ne suis sûre de rien. Je ne sais pas... On m'a rapporté son petit chapeau troué d'une balle... Est-ce une preuve, cela?
LA BARONNE
Hélas!... oui.
LA COMTESSE
Son pauvre petit corps, l'a-t-on retrouvé? Depuis quatre ans, je pense tous les jours à cet affreux événement, et j'ignore encore si je dois pleurer mon fils ou le chercher. J'ai demandé à tout le monde, j'ai répandu mon or dans toutes les mains. — Vingt fois, mon cœur a palpité d'espérance, et quand mes bras s'ouvraient enfin à ce fils tant pleuré, c'est un inconnu qu'on y jetait!...
VOLNEY
Ma sœur, nous pouvons chercher encore ! Nous partirons, nous mettrons sur pied la police du monde enâer, et s'il est vivant, nous le saurons bien 1
LA COMTESSE
Hélas! le trouverez-vous?... J'ai tant cherché, tant écrit, tant prié Dieu de me le rendre! Que de fois, en vidant ma bourse dans les mains d'un petit mendiant. j'ai pensé : mon fils a peut-être froid, comme lui!... I' chante peut-être de cette petite voix cassée ! Je suis là avec des diamants plein mes écrins, et je me demande si mon fils a du pain 1 Oh ! c'est affreux 1
oO LA PART DE BUTIN.
LA BARONNE, allant à elle.
Marie!..,
LA COMTESSE
Et puis, la misère, ce n'est rien encore, mais son cœur, mais son âme... qu'en a-t-on fait? J'avais un ange : on peut me rendre un monstre. Toutes ces pensées-lh . pendant mes nuits sans sommeil, je les roule dans ma pauvre tête, et je ne comprends pas comment ma faiblesse y re'siste, pourquoi tant de tortures ne m'ont pas de'jh tuée?
LA BARONNE
Chère Marie ! je ne voudrais pas te voir garder un espoir insensé'. Ton fils est au ciel! Tu dois te résigner à la volonté de Dieu 1
LA COMTESSE
Oui... je sais bien... on dit cela... Tu me crois un peu folle, n'est-ce pas? Je ne suis pas où vous êtes tous. Je vis ailleurs, dans un impossible! La raison, l'évidence appartiennent à ce monde. Le cœur d'une mère va plus haut! Il entend des choses que vous n'entendez pas!.. (A Volney,) Pardon, mon ami, vous ne m'avez jamais vue ainsi, je me tais toujours... Je ne recommencerai pas... Emmenez votre femme aux courses. Sortez un peu. Je ne veux pas la garder prisonnière...
VOLNEY
Voulez-vous, Suzanne?
LA BARONNL', à sa sœur.
Chère Marie, je resterai avec toi.
LA PART DE BUTIN. 8l
LA COMTESSE
Cela te fera du bien. Va, ma bonne petite sœur... Au revoir
VOLNEY
Nous reviendrons très vite !
LA COMTESSE
Quand vous voudrez. (Ils sortent.)