SCÈNE DEUXIÈME
DORTHEZ, FRÉDÉRIC.
DORTHEZ
Tu bâilles... Tu vas aller te reposer. Mais! six ans sans donner de ses nouvelles ! Qu'as-^u bien pu faire pendant tout ce temps?
FRÉDÉRIC
Je vais te le dire. Tu sais, en ta qualité de médecin, qu'en venant au monde il nous manque à tous une dote, par suite de Temprunt qui nous a été fait à la créafiou.
DORTHEZ Ahl
Ne dis pas non... tu le sais. Eh bien ! Voilà six ans que je cours après la côte qui me manque. ..
DORTHEZ, gravement.
Frédéric ! vous oubliez que vous parlez à un oncle...
FRÉDÉRIC
Célibataire.
DORTHEZ
Un homme sérieux. . .
FRÉDÉRIC Mais célibataire . . .
DORTHEZ
En cheveux blanc. • •
FRÉDÉRIC
De célibataire...
DORTHEZ
Officier de la Légion d'honneur !
FRÉDÉRIC
Toujours célibataire.
Tu «l'ennuies à la fin... Je n'ai jamais eu le temps.-
FRÉDÉRIC
Ça, c'est un prétexte...
DORTHEZ Tu ne veux donc pas te marier ?
FRÉDÉRIC Moi ! Jamais... complètement.
DORTHEZ
C'est insensé !
FRÉDÉRIC
Je vais te parler sérieusement...
iSo LA BÊTE NOIRE.
DORTHEZ
Une fois par hasard...
FRÉDÉRJC
Je sais tout ce qu'on a dit sur le mariage, pour et contre. Ce n'est pas la chose en elle-même qui m'elfraie...
Alors I qu'est-ce donc ?
FRÉDÉRIC
La belle-mère !
Quelle folie I
DORTHEZ
FREDERIC
Quelle folie ! Je t'en tais juge toi-même. Le meilleur de mes amis adorait sa femme, et habitait avec sa bellemère..*
DORTHEZ L'imprudent I
FRÉDÉRIC
Au bout de trois mois, tous ses amis avaient disparu de la maison. Moi tout le premier. C'était un enter! Tout le monde éloigné, il restait seul! Non! il n'était plus rien ! Il était étouffé entre deux femmes. Aux grands maux les grands remèdes ! Un beau jour... le temps était sombre... la belle-mère tonnait plus que de coutume... un vertige le prit. La fenêtre était ouverte. Je ne sais quelle iolie lui monta au cerveau...
LA BÊTE NOIRE. l8l
Il jeta sa belle-mère par la fenêtre ?...
FRÉDÉRIC
Non I II s'y jeta lui-même !
DORTHEZ, gravement.
Ce fut une faute.
FRÉDÉRIC
Il la fit ! Eh bien, mon oncle, cela m'a décidé, et ce jour-là, en rentrant chez moi, je jurai sur la tête de Métella...
DORTHEZ
Je ne connais pas. • •
FRÉDÉRIC
Peu importe... C'était la tête qui me servait alors pour jurer, que jamais, jamais, il n'entrerait de belle-mère chez moi.
DORTHEZ Cela a dû être sublime.
FREDERIC
Attends la fin... et vois ma déveine ! Trois jours après, j'acquérais la certitude que la cuisinière de Métella, était sa mère. J'avais l'ennemi chez moi l Mon oncle I Une belle-mère sans le savoir! Et mon beau-père... était mon cocher ! Cela m'a dégoûté.
DORTHEZ
Et tu as mis tout le monde à la porte ?
»Ha LA BÊTE NOIRE.
FRÉDÉRIC
Tu le penses bien !
DORTHEZ
Navrant ! navrant ! Ainsi donc tu es bellemerophobe ?
FRÉDÉRIC
Je mourrai enragé.
DORTHEZ
Mais, malheureux enfant, tu n'as donc jamais véritablement aimé? Ton cœur n'a jamais battu pour Tune de ces apparitions divines qui décident de la vie entière ?
FRÉDÉRIC
Si, comme tout autre. Seulement ce bonheur m'est toujours apparu doublé de la réalité, avec des poils au menton, beaucoup trop de choses, et des cheveux pas assez. Une belle-mère en un mot... ma femme vingt ans après.
DORTHEZ
Penses -tu donc que tu resteras toujours à tes vingt-cinq ans?
FRÉDÉRIC
Il ne s'agit pas de moi. Au reste je ne veux pas poser pour le sceptique. Il y a deux mois, j'ai vu quelque chose qui m'a fait hésiter. C'était...
DORTHEZ
Une belle jeune fille?
Non. Un hôtel. J'y passais tous les matins en allant
nu Bois. J'ai toujours eu un faible pour les monuments.
C(.lji-là me plaisait.
DORTHEZ
V3ux-tu me permettre de m'asseoir ?
FRÉDÉRIC
Fais comme chez toi. L'architecte avait ménagé derrière les glaces à demi couvertes de rideaux roses une charmante petite tête blonde qui souriait quand je passais, et, le lendemain... je retournais admirer l'architecture qui chaque jour me plaisait davantage. Un jour...
DORTHEZ
Âh I tant mieux! Je craignais que ce ne fût la nuit...
FREDERIC
C'était au Bois... à cinq heures... j'étais avec... au fait cela ne te regarde pas. J'entends un vacarme épouvantable, et aussitôt je vois venir à fond de train un cheval emporté, pas de cocher sur le siège et, dans la Victoria, deux dames affolées poussant des cris de terreur. Je reconnais ma jolie vision du matin. Sauter sur le marchepied, prendre la jeune fille par le mors, saisir le cheval dans mes bras...
DORTHEZ Hein?
FREDERIC
N'importe. Traîné quelques pas, j'arrête la voiture, et je reçois un coup de pied de la bête qui se débat encore. Je tombe évanoui. Quand je revins à moi, j'étais au Grand-Chalet) l'épaule à moitié démis». Je m'informa
fS4 Ï-A BETE NOIRE.
de ces dames. J'apprends que M^^® de... Attends donc... Bon I... je ne me souviens plus du nom, a pu regagner saine et sauve son hôtel avec sa mère... {Un silence.)
DORTHEZ
Tu t'arrêtes ?
FRÉDÉRIC
Sa mère 1 Cela ne te suffit pas ? Eh bien ! moi, ça :n\: suffi... et je ne suis plus repassé devant Thôtel.
DORTHEZ
Cest insensé ! c'est uu ! sans même savoir.
FRÉDÉRIC
Non ! non I Jamais! jamais î je Tai juré. J'aime mieux mourir de ma belle mort, que de ma belle-mère.
DORTHEZ
Je suis médecin, et je soignerai cela. En attendant, mon fils, va te reposer avant le déjeuner... Je te ferai prévenir.