SCÈNE DEUXIÈME
AGENOR, VICTORINE.
AGÉNOR
Dieu merci, te voilai J'ai une faim...
VICTORINE, met son pâté sur une assiette, et pose un journal
sur un meuble.
Si tu crois qu'on se fait servir comme on veut?... Quelle foulai... Ahl c'est un bon état d'être pâtissier! (Elle va chercher la petite table dressée et V amène sur le devant de la scènCk) Comment 1 tu es encore en robe de chambre ?
276 l'heure de la liberté.
AGÉNOR
Encore!... Apprenez, Madame, que la robe de chambre étant i'embîème de la liberté', je ne quitte plus la mienne que pour sortir,'— si je sors, — puisque aussi bien, jj ne sortirai que si je veux.
VICTORINE
Alors, vite à table !
AGÉNOR
Volontiers! Bien volontiers! — Oh! oh! il embaume, ton pâté.
VICTORINE
l'u vois que, s'il s'est fait attendre...
AGÉNOR, attaquant le pâté.
, . Il tient à se le faire pardonner. — A propos, ma petite Victorine, maintenant que nous voici dans l'aisance, j'espère bien que c'est le dernier jour que tu te sers toi-même.
VICTORINE
N'aie pas peur : j'attends aujourd'hui même "une bonne que m'envoie la boulangère, et qui, selon toute apparence, fera notre affaire à merveille,
AGÉNOR
A la bonn^ heure ! — Tu lui donneras ma lettre de démission à porter. — Encore du pâté!
VICTORINE
Oh! oh! tu as de l'appétit, ce matin.
l'heure de la liberté. 277
AGÉNOR
L'air de la liberté : c'est encore plus sain que celui de la mer ou des pins d'Arcachon. — Tiens, au fait, les pins d'Arcachon ! voilà une chose qu'il faudra aller voir ; nos nioyens nous le permettent.
VICTORINE
Ohl nos moyens! nos moyens! Prends garde d'aller trop vite. Huit mille trancs de rente ne mènent pas aussi loin que tu as l'air de le penser. Ah ! mon pauvre Agénorl on voit bien que tu m'as toujours laissé le soin d'aligner les chiffres du livre de dépense.
AGÉNOR
Bah! nous vivions bien avec quatre mille francsl...
VICTORINE
Dis que nous vivions mal, et encore au moyen de vrais prodiges d'économie, dont vous ne vous doutez pas, vous autres hommes, soit dit sansncfUs vanter, nous autres femmes.
Enfin, si nos huit mille francs ne nous mènent pas loin, loin, ils nous mèneront toujours bien jusqu'à Arcachon, quand ce ne serait qu'en troisième.
VICTORINE
Tu tiens donc bien à Arcachon?
AGÉNOR
Mon chef de bureau y va toujours passer ses vingtcinq jours; et il nous en fait des descriptions dont l'en-
27^ l'heure D3 la LIBKRTÊ.
thousiasme hyperbolique doit s'augmenter un peu du plaisir de faire comprendre à de pauvres petits employés : a Hein ? voilà un pays où vous n'irez ^amai^! vos moyens ne vous le permettent pas !» Eh 1 bien^ je ne serai pas fâché de m'y montrer à lui, de m'y montrer en homme libre, et de vérifier un peu par moi-même la supériorité de ce paysage lointain
VICTORINE
En attendant, qu'est-ce que tu veux faire au jour*
d"lr.ii i
AGÉNOR
Je n'en suis pas en peine, va : quand on n'a que l'embarras, du choix l... — D'abord, j'ai mon jottrnal : tu as pensé à m'acheter mon journal ?
VICTORINE. montrant un journal qu'clU a apporté %t déposé,
en entrant) sur un meublt*
Le voilai
AGÉNOR
Bon ! (Avec un léger regret.) Ah ! si j'étais au bureau, j'aurais celui de Béquillard, celui de Rigneville, celui... enfin six journaux, ma chère,- nous avons.*, c'est-à-dire, nous avions six. journaux ! C'était charmantl
VICTORINE
Enfin, quand tu auras lu ton journal ?Vft'r
AGÉNOR
Quand j'aurai lu mon journal, mon unique journal,-* ce qui ne sera pas long, malheureusemenc. « .
l'heure de la LIBERTé. ^j-g
VICTORTKE
Molheureusement? On dirai que tu t'ennuies déjàl
AGÉNOR
Moi, m'ennuyer ? Oh ! par exemple, elle est bien bonne, celle-là! S'ennuyer! Un homme qui n'a que l'embarras du choix pour ses occupations! Quand je ne ferais qu'un tour de boulevard ! . .
VICTORTNE
Un tour de boulevard ne t'occupera pas toute la jour-
née.
Non, c'est vrai. — Dis donc : si je t'emmenais au
l301Sf
VICTORINE
C'est très galant à toi : merci 1 mais impossible.
AGENOR
Et pourquoi ?
VICTORINE
Cest le jour de Clémence, qui m'attend sans rémission; et puis, je veux prendre des nouvelles de ta tante, qui était très souffrante hier. Clémence demeure près de la Bastille, et ta tante rue de Courcelles : tu vois!... Et ce 1/ fc.Sfc rien encore ; j'ai à passer chez ma couturière : ma dernière robe me gêne horriblement.
AGÉNOR
Tu engraisses peut-être ?
28o l'heure de la liberté.
VICTORINE
Non, monsieur, non : je n'engraisse pas. Ma robe est manquée : voilà tout. — Après cela, il faut que j'aille chez mon e'diteur de musique, pour changer une partition, chez le tapissier^ pour ces rideaux qui ne veulent pas tenir, et enfin dans deux ou trois magasins de nouveautés.
AGÉNOR, riant.
Eh ! là là, arrête-toi l Les jambes me rentrent dans le corps. — Et c'est tous les jours comme ça ?
A peu près. — Vous vous imaginez, vous autres messieurs, que les dames passent leur vie à ne rien faire : c'est une erreur.
AGÉNOR
Je m'en aperçois. — Malpeste! Que d'affaires ! — Mais enfin, qu'est-ee que je vais faire, moi? Je ne peux pourtant pas me promener tout seul! (7/5 se sont levés dj table. A ce moment^ on entend^ dans la pièce voisine, la pendule sonner midi.) Midi ! si j'étais au bureau, Béquillard ne manquerait pas de venir me frapper sur l'épaule, en disant : t Et puis ? » C'est sa formule invariable. Moi, je comprends à demi mot, et nous commençons ce bon cent de piquet.
VICTORINE
Eh! bien, que n*y vas-tu, au bureau?
AGÉNOR
Ah! par exemple! Un homme libre! — Écoute! je
l'heure de la liberté. 2S1
crois bien que je vais m'eniiuyer toute la journée seul; mais j'aimerais mieux m'ennuyer dehors que de m'amuser au bureau: voilà comme je suis, moi! (A ce moment^ on entend résonner la sonnette d'entrée,) Ah ! quelqu'un !
VICTORINE
Je vais ouvrir. (Elle sort.)
AGENOR. un moment seul
Ce pauvre Béquillardl Bien sûr, je lui manque, et cruellement encore! Et pourquoi ne pas Tavouer? Il me manque aussi. Mais aller au bureau, jamais !
VICTORINE, rentrant avec une jeune fille, élégamment mise,
qu'elle introduit.
Entrez, mademoiselle! — Mon ami, c'est la bonrc que nous attendions.
AGENOR, étonné de la toilette élégante de la visiteuse.
Ah! mademoiselle est la... — Reçois-la donc, chère amie, pendant que je vais faire ma toilette. (// sort.)