‹ Théâtre de campagneChapitre 81 sur 97 · VICTORINE, AGÉNOR · texte numérisé non relu

VICTORINE, AGÉNOR

AGÉNOR

Eh bien! cette bonne? tu Tas arrêtée?

VICTORINE

Non, pas encore! Une grande dame, mon cher! J*ai vu le moment où elle allait me demander de lui porter, chaque matin, le café au lait dans son lit.

AGÉNOR

Ma parole 1 il n'y a plus de domestiques ! Ce sont des maîtres que nous louons à tant par mois. — Me voici tout équipé pour sortir; mais du diable si je sais ce que

288 l'heure de la liberté.

je vais faire ! Décidément, Victorine, tu ne viens pas avec moi?

VICTORINE

Je le voudrais bien, mon ami; mais songe à tout ce que j'ai à faire, et vois si c'est possible.

AGÉNOR

Eh bien! j'irai seul; mais où irai-je?

VICTORINE

Mon pauvre ami, comme te voilà embarrasse! Si ce doit être tous les jours comme cela !•••

AGÉNOR

Non : vois-tu : les meilleures choses ont besoin d'un apprentissage, et la liberté, qui est le premier bien du monde... (Mouvement de Victorine,) Hein? tu dis?

VICTORINE

Moi? Rien, mon ami. Tu dis que la liberté est le pre micr bien du monde. Comment pourrais-je contredire une ve'rité aussi incontestable ?

AGÉNOR

Cest comme la lumière...

VICTORINE Ah i La lumière est aussi le premier bien du monde ?

AGÉNOR

Non; mais regarde un peu, si tu étais aveugle...

Mon ami, si j'étais aveugle, je ne pourrais pas regarder.

l'heure de la liberté. 289

AGÉNOR

C'est juste; mais je voulais dire : vois un aveugle auquel on rend la vue. Est-ce qu'on va tout de suite Texposer à la pleine lumière ? Non, n'est-ce pas? Il faut qu'il se raccoutume au soleil. Eh bien ! la liberté est comme le soleil : on a besoin d'en reprendre l'habitude. Peut-être faut-il même n'en user d'abord qu'à petites doses.

VICTORINE

La comparaison est belle et l'exemple topique.

AGÉNOR

Et puis, d'ailleurs, oh. finit la servitude? où commence la liberté ? Ce sont des questions.

ViCTOHiNE Sans doute, ce sont des questions.

AGÉNOR

Ainsi, au bureau...

VICTORINE, vivement.

C'était la servitude.

AGÉNOR

Eh bien 1 non, -* et c'est ce que je me disais tout à l'heure en faisant ma toilette ; — non, ce n'était pas la servitude. Six heures de travail, entremêlées de la lecture des journaux et de quelques parties de piquet, cela ne peut vraiment pas s'appeler la servitude. C'était une occupation, simplement.

l'heure de la liberté.

VICTORINE

Mais, mon ami, où veux- tu en venir avec tout cela ?

AGÉNOR

Moi? à rien. Je cause : voilà tout. (Une pause,) Il m'était venu une idée... Sais-tu où je pensais aller en me promenant ? Devine un peu.

Au Louvre?

Non.

Au Bois?

Non.

VICTORINE

VICTORINE

AGENOR

VICTORINE

Au boulevard?

AGÉNOR

Pas encore... Tu ne devines pas?

VICTORINE, vivement.

Ce n'est pas au bureau, toujours?

AGÉNOR

Et pourquoi pas, au bureau ? Mon Dieu, ce n'est pas pour moi, mais pour le pauvre Béquillard, qui ne doit avoir personne avec qui faire son cent, ou plutôt ses cents de piquet. — (Pause.) Tu ne dis rien ?

l'heure de la LiaSRTÊ. zgi

Que veux-tu que je te dise, mon ami? Tu es libre. — Je n'aurais pas cru certainement que tu. allasses au bureau aujourd'hui.

AGÉNOR

C'est pour Béquillard 1 — Il est une heure. J'arriverai encore à temps pour faire une bonne partie... c'est-àdire, pour qu'il puisse faire une bonne partie. Allons, adieu l {Fausse sortie : à peine arrivé au fond de la scène, il sarrêie^ paraît réfléchir^ puis redescend lentement.) Dis donc, Victorine I

VICTORINE

Qu'est-ce, mon ami?

AGÉNOR, avec quelque embarras.

Vois-tu, Victorine, j'ai bien réfle'chi tout à l'heure. Tu diras ce que tu voudras, mais décidément, le bureau avait ses avantages. C'est une bonne chose que d'avoir une occupation régulière et qui pourtant n'astreigne pas trop, une vie tout ordonnée et qui évite l'ennui de se dire : « Qu'est-ce que je pourrais donc bien faire aujourd'hui ? »

VÎCTORINE, à paru Comment ? Il y vient si vite!

AGÉNOR

Ah! si ma démission n'était pas donnée 1

VICTORINE

Oh! donnée! .. Ne pourrais-tu la reprendre?

29a l'heure de la liberté.

Ahl pour cela, non, par exemple! j'aurais Pair d'une girouette. Si elle n'était pas donnée, au contraire... Dis-moi, es-tu bien sûre qu'on ait porté ma lettre?

VICTORINE

Hélas ! oui : c'est cette bonne qui tantôt... Mais tiens ! La voici elle-même.

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