LUCIEN, STÉPHANIE
LUCIEN, avec ua plateau.
J'ai tout de même apporté les sirops.
STÉPHANIE, regardant Lucien.
{A part,) C'est lui plutôt qui se laisserait... [Haut,] Que je vous aide ! {Elle approche le guéridon ; Lucien y dépose le plateau, puis fait asseoir Stéphanie et la sert,}
STÉPHANIE, désignant le café glacé.
Délicieux.
LUCIEN
Que vous êtes bonne, madame l
Madame i.tmarw ? 3^7
STEPHANIE
{A part.) Singulier garçon! {Un temps. Haut.) Je crain bien d'être obligée de partir sans avoir vu votre femme
LUCIEN
Toujours ma femme !... Ah 1 si vous consentiez à Toublier quelques instants comme moi?
STÉPHANIE, se levant.
Que dites-vous, monsieur? Vous aviez presque reconquis mon estime...
LUCIEN
Ah ! madame, ma position est si étrange I
STÉPHANIE
En quoi ? Vous aiméÉ Clotildé, et Clotilde vous aime. Son imagination trop viVe a seule fait le mal, car j«^ crois maintenant que les tons étaient peut-être partages mais n'est-ce pas à vous à vous montrer généreux, h ht' tendre les bras, à lui dire : Oublions nos anciennes querelles et soyons heureux ?
LUCIEN, avec élan.
Ohl oui... soyons heureux.
Eh bien! qu'attendez- vous ?
LUCIEN Mais. .•
STÉPHANIE Vous ne voulez pas que je m'attribue l'honneur d'une
328 MADAME LIMARAY?
aussi douce victoire ? {Mouvement de Lucien.) Clotilde vous a parlé de moi, n'est-ce pas ? Elle vous a dit que je vous considérais comme un être sans cœur, violent, brutal...
LUCIEN
Comment, madame?
STÉPHANIE
Mais Clotilde m'a trompée en se trompant elle-même, et vous auriez tort de me garder rancune. Allons! mon sieur Limaray, avouez que vous m'avez reconnue !
LUCIEN
Pas du tout.
STÉPHANIE, d'an air de doate.
Ohi... et que plus d'une fois sans doute vous avez souhaité un peu... beaucoup de mal à M™* Stéphanie de Bourdon?...
LUCIEN, bondissant.
Hein?... Ce nom est le vôtre?
STEPHANIE
L'ignoriez- vous vraiment ?
Veuve de M. de Bourdon, ce marin à tous crins, ce capitaine sublime, ce vieillard, cet idiot, ce .••?
STÉPHANIE, avec dignité.
Je suis M™» veuve de Bourdon.
MADAME LIMARAY f 320
LUCIEN
De la Restauration?
STÉPHANIE
Moi, de la Restauration?
LUCIEN
Ehî non... lui... votre marin... votre man... Madame Stéphanie de Bourdon! Ah! saperlottel...
STÉPHANIE
Je vois que j'avais deviné, que Clotilde...
LUCIEN
Il s'agit bien de Clotilde 1 Est-ce que je la connais, moi, votre Clotilde ? Est-ce que je suis son mari?
STÉPHANIE
^ue dites-vous ?
LUCIEN
Vous n'êtes pas ici chez M™« Li... je ne sais quoi; vous êtes chez un garçon, tout ce qu'il y a de plus garçon...
STÉPHANIE
Ah! Vous n'êtes pas monsieur...?
LUCIEN
Oh! madame! Est-ce que j'en ai l'air? {Stéphanie va prendre son ombrelle laissée sur un fauteuil, puis remonte pour sortir.) Que faites- vous ?
STÉPHANIE, ironiquement.
Je ne veux point abuser d'une hospitalité...
330 MADAME LIMARAY ?
LUCIEN, ftVec élan.
Offerte de tout cœur, croyez-le !
STÉPHANIE, à part.
Nous tournons à une déclaration. Il est letApè de partir.
LUCIEN Ohl oui, de tout cœur. . . Car si vous saviez ?. . .
- STÉPHANIE Je sais que je suis chez un garçon... et qU3...
LUCIEN
N'est-ce que cela! Oh! mon Dieu, madame, il y a un moyen bien simple de tout arranger : épousez-moi.
STÉPHxVNIE, à part.
Eh bien ! à la bonne heure ! il n'y va pas par quatre
chemins.
LUCIEN
Oh l je vous en prie ! Ça rendrait votre tante si heureuse !
STÉPHANIE
Ma tante t
LUCIEN
Oui, madame, votre tante. Aujourd'hui môme je devais vous être présenté par elle comme futur... Voioi sa lettre.
STÉPHANIE Je vous cfois.
MADAME LIMARAY? SSy
STÉPHANIE, vivement.
'Z'est pour Clotilde.
LUCIEN
Un jour, je l'espère, ce sera un peu pour moL
Ride^m.
MADAME LIMARAY? 333
Peut-être l'avez -vous posée sur un meuble? (Elle cherche.)
LUCIEN
Mais non... Elle était dans ma poche... C'est curieux... Ah ! la voici. {Au moment où il tire la clef de sa poche^ Stéphanie^ qui se trouve près de la fenêtre^ pousse un cri et se penche vivement en dehors.)
STÉPHANIE
Clotilde l
LUCIEN
Comment ? Ma voisine ?
STÉPHANIE
Oui, monsieur, et ne pas me Tavoir dit 1
LUCIEN C'était M™« Limaray?
STÉPHANIE, criant dans la coulisse.
Clotilde !... {Elle agite son mouchoir,) Elle ne m'entend ni ne me voit.
LUCIEN
Je vous jure que j'ignorais son nom. Je l'ai aperçue hier pour la première fois. Elle ne se promène pas souvent dans son jardin. Ma foi, je suis bien aise de savoir qu'elle est votre amie; elle est charmante, elle est malheureuse, elle a droit à toutes mes sympathies.
334 MADAME LIMARAY?
STEPHANIE
Que voulez-vous dire ?
LUCIEN
Votre amie souffre : je tenterai de la guérir.
STÉPHANIE
Monsieur!
LUCIEN
Ne veniez-vous pas la consoler ? Vous réserver à Vous seule le droit d'adoucir une peine, est une charité bien égoïste. Cette pauvre madame Limaray n'a pas trop en ce moment de toutes les affections qui s'offrent à elle. Je suis son voisin, après tout.
STÉPHANIE
Monsieur, cette plaisanterie de mauvais goût. ..
LUCIEN
Rien n'est plus sérieux, madame.
STÉPHANIE
Eh ! hicn, monsieur, j'avertirai Clotilde.
LUCIEN
Je n'osais vous en prier.
STÉPHANIE
Je la ferai partir d'ici.
J'en partirai moi-même.
MADAME LIMARAY? 335
STEPHANIE
J'instruirai son mari.
LUCIEN
Cela dissipera ses soupçons, si un jour il s'avise d'en avoir.
STÉPHANIE
Je vous en prie, monsieur, renoncez à votre projet»
LUCIEN
Vous croyez donc que j'ai des chances de réussir?
STÉPHANIE
Non, certes ! Si Clotilde est un peu romanesque, c'esf une honnête femme, et j'en réponds comme d^. mo!
LUCIEN
Alors je ne m'explique pas... A quoi tend votre dis« cours?
STÉPHANIE
A vous empêcher de commettre une action malhonnête.
LUCIEN
Je trouve mon action toute naturelle. Cette jeune femme ne cherche-t-ellc pas à se séparer de son mari? Je suis un moyen de séparation.
Ah ! c'est indigne !
LUCIEN
I]ne chose sans doute pourrait m'arrêter. Si j'avais près