‹ Théâtre de CampistronChapitre 171 sur 302 · ACTE I, SCENE I. 8i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. 8i

DORIS

Non.

Pour épouser un singe il faut être guenon : Car entre nous , monsieur , Esope est un vrai singe : Celui qui vous est mort, quand il avait du linge , Un justeaucorps , des gants , et son petit chapeau , Au gre' de tout le monde e'tait beaucoup plus beau ^ Et s'il faut qu'à vos yeux mon cœur se de'veloppe, Je l'aurais e'pouse' plus volontiers qu'Esope.

LÉ ARQUE.

S'il faut être animal pour mériter ta foi ,

Le singe que j'avais était digne de toi.

Pour moi que Tesprit charme en quelque endroit qu'il

brille , Je ne tiens point Esope indigne de ma fille.

noRis.

Et quel diantre d'esprit trouvez-vous donc qu'il ait ?

lÉarque, a JEuphrosine.

Ecoute : en peu de mots en voici le portrait. Il est laid ; mais cieiiç-moi , c'est une bagatelle : Un homme est assez beau quand il a l'ame belle ; Et dans le plus bas rang comme dans le plus haut , Toujou rs celle d'Esope a paru sans défaut. Crésus , à qui le ciel fit un si beau partage , Qu'une richesse immense est son moindre avantage ; Crésus , le plus heureux de tous les potentats , Se repose sur lui du soin de ses états. Dans un poste si haut à quoi crois- tu qu'il pense ? A vivre dans le faste , et parmi l'opulence ? A bâtir sa maison des de'pouilles d'autrui ? Il sert le roi , le peuple , et ne fait rien pour lui. Au riche comme au pauvre il tâche d'être utile ^ Et depuis quatre mois qu'il va de ville en ville. Il enseigne aux petits à faire leur devoir, Et tempère des grands l'impétueux pouvoir : A la droite raison il veut que tout se rende ^ Qu'en père de son peuple un monarque commande ; Et que , mourant plutôt que d'oser le trahir , Un sujet se restreigne à l'honneur d'obéir. Comme il est dangereux d'être trop véritable ,

Il se sert du secours que lui prête la fable ; Et , sous les noms abjects de divers animaux , Applaudit les vertus, et reprend les défauts. Quoique par bienséance il ne nomme personne , Si Ton ne se connaît , au moins on se soupçonne : Et par cette industrie , en quelque rang qu'on soit , Il apprend à chacun à faire ce qu'il doit. Voilà sincèrement le portrait de son ame.

DORTS.

Que vous seriez, monsieur , un bon peintre de femme ! Vous fardez vos portraits admirablement bien.

tÉARQUE.

Quoi î ma fille soupire , et ne me répond rien? XJn mérite si grand ne la rend point sensible ?

EUPHROSINE

Mon père , à mon devoir il n'tst rien d'impossible : Hais Esope est si laid !

LÉARQOE.

Son esprit est si beau !

La raison sur les yeux doit te m«*cre un bandeau : Et s'il faut qu'avec toi je m'explique sans feinte , Ce qu'il a de pouvoir me donne un peu de crainte. Partout où de Crésus s'étendent les états , Il dépose à son gré les mauvais magistrats , Change les gouverneurs, qui, par coups et menaces, Eloignés de la cour , tyi'annisent leurs places 5 Casse les officiers , qui, pour faire les fins , Au lieu de cent soldats n'en ont que quatre-vingts , Et , de peur que la fraude à la fin ne soit sue , Ont des gens empruntés pour passer en revue j Exclut les conseillers de donner leur avis, Quand pendant Vaudience ils se sont endormis; Bannit les avocats , dont l'elégaote prose ATart de rendre bonne une méchante cause j Abolit les brelans, ce? honteux rendez-vous , Où l'on tient une école à dresser des filous 5 Défend aux médecins, que nos maux enrichissent. De prendre de Targent que de ceux qu'ils guérissent: Enfin , dans cet Etat , de l'un à l'autre bout ,

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