ACTE ir, SCETVŒ V. lo
PREMIER VIEILLARD
Monsieur, à cette gritce, ajoutez-en une autre. Le peuple pour son prince est tout zèle, tout feu, Obtenez de Cr^sus qu'il s'en souvienne un peu : Plus il est élevé sxir les aulres monarques , Et plus de sa bontd nous attendons de marques. Auprès d'un si grand roi prenez nos intérêts.
ÉSOPE
Voici pour vous répondre un apologue exprès :
LES MEMBRES ET l'eSTOMAC.
Les petits sont sujets à des fautes extrêmes. Un jour les membres , las de nourrir l'estomac, Dirent que tout leur gain allait dans ce bissac , Et, croyant se venger, se punirent eux-mêmes.
Qu'il travadîe, s'il veut manger.
Chacun à son devoir ne veut plus se ranger : Les pieds cessent d'aller, les mains cessent de prendre : Et lorsque l'estomac voulut les avertir. Qu'ils se repentiraient de le laisser pîitir,
Aucun d'eux ne voulut l'entendre.
Pendant que l'on s'applaudissait
D'avoir fait un si beau divorce.
Plus l'estomac s'affaiblissait,
^ftloins les membres avaient de force.
Enfin , quand de gronder les membres furent lasj
Voulant jjrendre un air moins farouche,
Les pieds ne purent faire un pas.
Ni les débiles mains aller jusqu'à la bouche : Et, manque de secours, l'estomac rétréci, Etant mort j>ar leur faute, ils moururent aussi.
A peser comme il faut le sens de cette fable, De bonne foi , la plainte est-elle raisonnable ? En donnant de vos biens une légère part, Le reste en sûreté ne court aucun iia«ard. Vous jouissez sans peur de vos fertile-; tel res • Elles sont à l'abri du ravage des guerres; Et vos riches troupeaux paissent dans vos guévets, Boursauit. IQ
loa LES FABLES D'ÉSOPE.
Comme si l'on était dans une pleine paix.
La guerre, en quatre jours, au pied de vos murailles,-
Ferait plus de dégât que cinquante ans de tailles ;
Et de votre repos vos ennemis jaloux,
SUs ne l'avaient chez eux, l'apporteraient chez vous.
Comme un bon estomac , Crësus , avec usure,
Sur le corps tout entier répand sa nourriture 5
Et des membres divers infatigable appui ,
Il travaille pour eux plus qu'ils ne font pour lui.
A redoubler vos soins ces raisons vous invitent.
Plus l'estomac est bon , plus les membres profitent;
Quand il a de la force , ils sont forts , agissans j
Et quand il est débile , ils sont tous languissans.
C'est une vérité qu''on ne peut mettre en doute.
PFEMIER VIEILLARD.
On est plus que content, pour peu qu''on vous écoute.
Heureux qui, tous les jours, a le bien de vous voir!
En se divertissant on apprend son devoir :
Ce que par l'estomac nous prescrit votre fable,
Est de tous les devoirs le plus indispensable.
Adieu. Puissiez-vous vivre encor un siècle au moins !
DECXIÈME VIEILLARD.
]{t puissions-nous tous deux en être les témoins ! Du meilleur de mou cœur je fais cette prière.
ÉSOPE
Qh. î je n'en doute point, et je vous crois sincère. C'est sans difficulté que dans cent ans d'ici Vous voudriez bien me voir, et moi vous voir aussi. J'en sais qui donneraient ime bien grosse somme..-