‹ Théâtre de CampistronChapitre 202 sur 302 · LE CORBEAU ET LE REGARD · texte numérisé non relu

LE CORBEAU ET LE REGARD

Un oiseau laid , c'est moi , qu'on nomme le corbeau ,

Tenait en son bec un fromage 5 Un renard fin, c'est vous , pour lui tendre u^n. panneau. Le salue humblement , et lui tient ce langage : Que vous êtes un bel oiseau!

Mon Dieu , l'agrëable plumage î Je crois que votre ramage Est pour le moins aussi beau .

Et qu'on ne saurait voir un plus parfait ouvrage. Si l'on vous entendait fredonner quelques airs , On enverrait l'aigle paître ; Et les habitan^ des airs Vous accepteraient pour maître.

Le crédule corbeau , qui se laisse entêter , A la tentation facilement succombe :

11 ouvre le bec pour chanter, Et d'abord le fromage tombe.

Pendant qu'il en soupire, et de rage et d'ennui. L'autre gobe la proie , et se moque de lui. Boui sault. 1 1

3iS LES FABLES D'ÉSOPE.

Voilà Comme à peu prés , en marchant sur sa piste :

Ferait à mon e'gard le généalogiste ,

Si de sa flatterie il mWait infecté ,

Et que de son venin mon cœur fût empesté.

Je dis ce mot exprés : car il n'est point de peste

Qui soit plus dangereuse , et qui soit plus funeste

QueTappât décevant , le poison séducteur ,

Que répand chaque jour la bouche d'un flatteur.

M. DOUCET

Il est vrai qu'un flatteur est un monstre effroyable.

ÉSOPE

Eh ! pourquoi Tes-tu donc , adulateur au diable? Pourquoi ? dis.

M. DOCCET.

Je le suis , en mon corps défendant : Si je ne l'étais pas je serais imprudent : C'est par ce seul endroit que les grands s'amadouent : Ils ne souffrent prés d'eux que des gens qui les louent ; Ils veulent qu'on appelle , et n'en sont point confus. Leurs défauts , qualités , et leurs vices , vertus : A qui veut s'avancer c'est la plus sùre route. Puisque c'est leur plaisir , qu'est-ce que cela coûte ? Et quand ils ont des mets suivant leurs appétits , Qui doit-on en blâmer . des gi^ands ou des petits?

ÉSOPE

S'il n'était des flatteurs , que le diable fait naître , Les grands qui sont flattés se passeraient de l'être: Et, faute d'encenseurs pour les défauts qu'ils ont, Ils s'accoutumeraient à se voir tels qu'ils sont. I]s verraient bien souvent , par leur esprit aride, Qu'un noble sans science est un cheval sans bride. Qui, n'étant retenu ni par mors ni par frein , S'abandonne à sa fougue et prend un mauvais train. Mais pour empoisonner un jeune gentilhomme Que divertit la chasse et que l'étude assomme, On lui met dans l'esprit que rien n'est si galant Que l'innocent plaisir de tirer en volant ; Que d'un noble effectif c'est la pente secrète ; Que c'est pour les pédans que la science est faite :

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