LA GRENOUILLE ET LE BOETF
La grenouille, dans un pré Voyant paître le bœuf , considère sa taille ;
Et la trouvant à son gré ,
S'enfle , sue , et se travaille , Pour faire aller la sienne en un même degré.
Sa fille , qui la voit faire,
Lui remontre sagement ,
Qu'un dessein si téméraire
Va jusqu'à Taveuglemeut j
j32 les fables D'ESOPE.
Qiiel'appas qui la chatonille Lui cache le péril de ce qu'elle entreprend ; Et que depuis le bœuf jusques à la grenouille ,
C'est un intervalle trop ijrand.
INîais contre ces raisons son orgueil se souh-vc : A s'enfler encor jtlus elle applique ses soins , l'ait de si grands eilorts , qu'à la fin elle crtvci Et sa témérité ne méritait pas moins.
Voilà votre portrait, et celui de bien d\inlr.-s ,
Qui n'ont ras des raisons meilleures que les vôtres.
INous sommes dans un siècle où chacun veut s'euller :
D'une A'anit^•' sotte on cherche à se gonfler.
La femme d'un sergent ne sera pas honteuse
Déporter des habits comme une procureuse;
Celle du procureur, pour avoir plus d'éclat,
^ eut égaler au moins celle de l'avocat;
Celle de l'avocat est assez téméraire
Pour aller du même air que va la conseillère;
Celle du conseiller , par la même raison ,
Avec la présiilente entre en comparaison ;
Celle du président , lière de sa richesse,
A des gens à sa suite autant qu'une duchesse :
Et je ne vois personne en sa condition
Qui ne veuille excéder sa situation.
Chacun , dis- je , chacun n'a ni repos ni trêve
Que comme la grenouille il ne s'enfle et ne crève.
De là vient le désordre et les crimes qu'on voit:
Pour soutenir ce fcste , on fait plus qu'on ne doit.
Combien , de bonne foi, d'iniquités atroces
Traînent des procureurs qu'on roule en des carrosses ?
Cet autre dans le sien , qu'on croit un bon naarchand,
Eu eùt-il jamais eu s'il n'eut été méchant ?
Pour montrer au public , d'une façon galante ,
Ln libraire étendu dans sa chaise roulante,
Combien , incognito , de livres défendus
Dans Tarrière-boutique ont-ils été vendus?
Conbien un financier , pour être en équipage,
De zéro criminels remplit-il une page .'
, ACTE IV, SCîl3^E m. i33
Combien an parlement d'avocats de grand poids, Pour ajl('!' à grand train , vont-ils contre les lois? Pour aA oir un carrosse , et que tout y repmde , Coni])ien un nicdecin egorge-t-il de monde? Et pour ces beaux chenets , ces miroirs, ces chevaux, C(jmbieii feu votre ëpoux a-t-il fait d'actes faux ?
albio.\f:.
D'actes faux? juste ciel ! quoi ! d'un corps qu'on renomme...
ÉgopE.
Il n'est rien de plus beau qu'un notaire honnête liomme: jNIais, dans tous les grands corps , on a vu de tout temps Se glisser des fripons parmi d'honnêtes gens • Et quand feu votre époux aurait été faussaire , Cela ne doit blesser aucun autre notaire. Si le l)ien qu'il avait eût été mieux gagné, Il en ei^t su le prix , et l'aurait épargné. Les bienfaits de Cré-us ne sont |>oint pour vos tilles : Ce sont pour des enians de meilleures familles , Que les procès , la guerre , ou d'autres accidens Ont rendus malheureux, et non pas impudens. Enfin , je crois savoir ce que le roi désire ; Et je n'ai là-dessus aulie chose à vous dire. Serviteur.
ALBIOE.
Savc7-vous, petit homme toi'tu , Qui n'avez l'air au plus que d'un singe vêtu...
ÉSOPE
Votre esprit sur ce point peut se donner carrière 5 Je vous oflre en laideur une belle matière : Mais j'ai cela de bon , parmi bien du mauvais, Qne les gens sans raison ne m'oii'ensent jamais. Vous croirez m'insulter, et vous me ferez rire,
ALP.ÎOXE.
Pour VOUS faire enrager, loin de vouloir rien dire. Je veux d'un si sot homme oublier jusqu'au nom. Adieu.
ÉSOPE , seul.
Je suis défait d'une ctranse guenon î
i34 LES FABLES irESOPE.
Qu'heureux est le mari dont la femme humble et sage Élève les enfans, et règle le ménage ! Mais qu'il est malheureux, lorsque mal à propos...